RENCONTRES DIVERSES
comme si nous avions passé les barrières du royaume. Nous allâmes ainsi jusqu'au village de La Chapelle. Là il fallait changer de cheval pour gagner Compiègne. Ce cheval de relais était placé dans une grande auberge du village. En avançant vers la maison, nous aperçûmes quatre gendarmes qui occupaient le devant de la grande porte. Le général dirigea sa voiture vers eux ; ils s'écartèrent, et, pour que leur attention ne se portât pas sur nous, M. Hutchinson entra en conversation avec eux. Ses informations se portèrent surtout sur le nombre des écuries, la quantité de fourrage et les logements. Ils en conclurent que des troupes devaient arriver, et l'un d'eux engagea le capitaine anglais à l'accompagner chez le maire. « Pas à présent, je vais audevant des équipages, et dans deux heures je serai de retour. » Le dialogue ne pouvait pas beaucoup s'étendre avec un Anglais qui savait si peu notre langue. Mais le changement de cheval se fit rapidement, et nous eûmes le plaisir, en sortant, d'échanger des politesses avec les gendarmes.
Enfin nous arrivâmes à Compiègne. A l'entrée du faubourg, était placé un sous-officier anglais qui, en voyant son général, fit demi-tour, et, marchant gravement à travers des petites rues, s'ariêta à la porte d'une maison fort écartée. Nous y trouvâmes un officier, qui nous reçut bien, et nous attendîmes la voiture du général, que M. Willis lui amenait de Paris. Cet officier avait pris des chevaux de poste pour le général Willis, beau-frère du général Wilson, lequel voyageait sous son nom. M. Willis arriva vers six heures, après avoir été suivi par des gendarmes pendant une assez longue distance. Il n'y avait pas un instant à perdre. La voiture allait rapidement. Nous éprouvâmes beaucoup
de reiard à Condé pour traverser la ville, mais c'était pendant la nuit.
Enfin le lendemain, à sept heures du matin, nous arrivâmes à la porte de Valenciennes, dernière ville de France sur cette frontière. Je commençais à me rassurer, lorsque le maître de poste nous invita à porter nos passeports, pour les faire viser, chez le capitaine de gendarmerie. « Vous n'avez pas lu nos qualités, dit tranquillement le général; que ce capitaine vienne, s'il veut nous voir. » Le maître de poste sentit l'inconvenance de sa proposition, prit nos passeports, et alla lui-même chercher le visa. 11 tarda beaucoup à revenir, une horrible inquiétude me tourmentait. Allais-je périr au port ? Cet officier de gendarmerie ne pouvait-il pas venir vérifier les signatures lui-même et me faire arrêter ? Heureusement, le temps était très froid, il faisait à peine jour ; l'officier resta couché et signa. Nous sortîmes des portes. Sur le glacis, un maudit douanier voulut voir si nous étions en règle ; mais, sa curiosité satisfaite, nous ne nous arrêtâmes plus, nous volions sur cette belle route de Belgique. De temps en temps je regardais par la lucarne, pour examiner si on courait après nous. Mon impatience augmentait à chaque tour de roue. Le postillon nous avait montré à l'horizon une grande maison, qui était la douane belge. Les yeux fixés sur ce bâtiment, je m'en voyais toujours aussi éloigné. Il me paraissait que le postillon n'avançait pas ; j'avais honte de mon impatience, mais je ne pouvais la modérer. Enfin nous l'atteignîmes ; nous étions sur le territoire belge : j'étais sauvé. En pressant les mains du général dans les miennes, je lui exprimai, avec une profonde émotion, toute ma reconnaissance. Mais lui, gardant sa gravité, souriait seulement sans me répondre.