MADEMOISELLE DE LÉZARDIÈRE
M"® de Lézardière est morte en 1835, à 81 ans. Personne n'a paru se douter alors que , dans une vieille et pieuse fille, vouée exclusivement à la pratique des devoirs domestiques et religieux, la France venait de perdre un de ses plus laborieux et de ses plus savants écrivains. Les journaux sont restés muets ; les dictionnaires biographiques, qui ramassent complaisamment
tant de noms obscurs, ont omis, pour la plupart, le nom de M^'® de Lézardière, auquel ils n'ont pas songé à faire l'aumône d'un peu de gloire, dans un temps où la gloire est devenue à si bon marché. Un des hommes qui ont le mieux connu les mystères bibliographiques de notre époque, M. Barbier, dans son Dictionnaire des Auteurs anonymes , parlant de l'auteur de la Tliéorie des lois politiques de la monarchie française, le fait mourir en 1814. Cet auteur était M"® de Lézardière. Il ne paraît pas qu'elle ait réclamé le moins du monde, et qu'elle ait songé seulement à se débattre contre l'oubli auquel elle était condamnée. Cette résignation facile, dans un monde bruyant , unie chez M"* de Lézardière, à la force d'esprit dont ses ouvrages offrent la preuve, suffirait pour donner à sa physionomie quelque chose de singulier. Sa vie, sans incidents, ne peut pas ^tre racontée; c'est celle d'une femme modeste, dévouée, religieuse: «•nmant son pays, la liberté, la monarchie, avec une sorte d'enthousiasme grave et réfléchi qu'elle devait à sa naissance, à son éducation et aux habitudes particulières de son intelligence. Elle était née au fond du Poitou, dans un vieux chAteau, d'un père homme de bien et de mérite, ami de M. de Malesherbes, dont il partageait les sentiments et les espérances. Sa fille trouva dans la vaste bibliothèque du château un aliment pour l'ardeur sérieuse de son esprit.
Ses goûts la portaient vers les études historiques, non dans ce que ces études peuvent avoir de curieux et de futile, suivant les théories mises h neuf de nos jours, mais dans ce qu'elles ont, au contraire, de plus abstrait et de plus inaccessible. Elle cherchait la vérité aux sources, sur les points obscurs , inexploré de nos origines nationales; suivante la trace, avec persévérance, les savants hommes qui lui servaient de guides dans la nuit où elle s'était engagée. La singularité de semblables goûts dans une jeune fille effraya son père. Il consulta M. de Malesherbes, qui le rassura, en l'engageant à ne pas contrarier une vocation aussi prononcée. Peut-être est-il permis de croire que cet illustre citoyen, connaissant la direction des travaux de M"^* de Lézardière, ot la nature de ses idées, n'entrevoyait pas, sans un secret bon-
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leur, l'aide qu'il pouvait recevoir de ce cette jeune et vive imaination.
C'est M"" de Lëzardière qui écrivait :
c< La puissance législative appartient individuellement au roi t\ au peuple , dès l'origine de la monarchie ; elle fut constamnent exercée sous les deux premières races , par le roi et le peuple ; mais dans une union tellement indivisible, que le roi ne l'exerçait point sans le peuple, et le peuple sans le roi,.%)) Et plus loin :
« La conséquence du partage de la puissance législative entre le roi et le peuple, le prince et les sujets, fut qu'ils étaient étroitement obligés à conserver, les uns à l'égard des autres, les lois établies, et ne pouvaient jamais y déroger par leur volonté particulière.
a Dans tout état où le prince serait seul législateur, le prince pourrait prononcer, par une loi nouvelle, l'anéantissement des droits et des propriétés du peuple. Il n'y aurait, dès lors, plus de droits, plus de propriétés garanties aux sujets, par conséquent, plus de monarchie, »
S'expliquant ensuite sur le sens qu'il convient de donner au mot consensus^ M"® de Lézardière s'exprime ainsi :
a Les monuments qui appellent avis du peuple le suffrage du peuple requis pour la promulgation des lois , emploient ce mot dans un tel sens, qu'ils expriment le consentement exprès. L'acte par lequel le peuple déclare être d'avis de l'établissement d'une loi , renferme essentiellement son consentement à l'établissement de cette loi. »
Si l'on se reporte aux idées qui précédèrent la Révolution de 1789, et sous l'empire desquelles elle fut faite : à ces idées de division exacte et de pondération des pouvoirs, qui devaient conduire des théoriciens rigoureux à la constitution de 1791, on doit convenir que la peinture des institutions, empruntée par M"® de Lézardière aux premiers siècles de notre histoire, traduisait assez fidèlement Tétat des esprits à cette époque. Des hommes ardents et sincères, que les scandales et les excès du pouvoir absolu avaient profondément blessés , devaient aimer
à se reposer, dans leur élan vers l'avenir, sur les monumeDë du passé. Il pouvait paraître beau à M. de Malesherbes, par exemple, de sceller, au berceau de la nation française, cet^ monarchie représentative oubliée depuis tant de siècles, espoir et rêve de sa vie. Pour lui, et pour quelques-uns de ses amis, le livre de M"® de Lézardière devait être comme la préface historique de la révolution sage, modérée, pacifique, que leurs YO^x promettaient à la France. Ceci explique la sollicitude avec laquelle il veillait sur un livre dans lequel il voyait autre chose qu'une œuvre purement scientifique ; il en corrigeait lui-même les épreuves; il le soumettait au savant M. de Breequigny* à M. le duc de Nivernais, à dom Poirier.
Mais les révolutions n'attendent pas; la Révolution française était consommée , qu'il n'était pas question encore, dans le public, de l'ouvrage de M"® de Lézardière : le livre avait para avant la préface. L'ouvrage fut publié lorsqu'il n'était plus temps; les hardiesses historiques qui avaient charmé M. de Malesherbes, étaient devenues, en un jour, des timidités; les révolutionnaires avaient pris la place des réformateurs ; on avait sauté à pieds joints sur la division des pouvoirs et sur la monarchie tempérée : le livre était vieux avant que de nattre. Aussi ce livre qui parut, sans nom d'auteur, ne se vendit pas. Il ne fut même jamais mis dans le commerce, les magasins ayant été pillés : depuis, il est resté seulement dans le souvenir des hommes studieux et de quelques savants étrangers.
Singulière époque pour un livre comme celui-là que celle où personne n'avait le temps de lire ; oîi la Révolution, avant de se défendre historiquement , se défendait les armes à la main : où l'auteur lui-mAne réduit à expier le double crime de sa naissance et de son pays : elle était noble et Vendéenne! cherchait un asile sur la terre étrangère, avec tous les siens, cootn' les violences des partis.
Elle et eux ne revirent la France qu'en 1801 , aux premier? jours du Consulat. Depuis, on n'entendit plus prononcer le nom de M'^* de Lézardière, revenue dans le chftteau dévasté de ses pères, au milieu de ses livres déchirés ; fidèle à ses anctenues
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onvictioDS, mais fidèle avec calme; vouée, avant tout, aux de* oirs et aux affections de la famille, et ne voyant rien autour l'elle qui pût rallumer ce feu du travail, dont l'ardeur avait souenu et animé sa jeunesse. On ne trouverait peut-être pas un seond exemple d'un auteur se survivant pendant quarante années; abdiquant, pour ainsi dire, et abdiquant avec plus de persévérance et de fidélité, que ne font d'ordinaire ceux qui abdiquent. U"^ de Lézardière a vu éclore autour d'elle les écoles nouvelles, les systèmes nouveaux, sans qu'il lui soit venu seulement à la pensée de demander sa part des larcins qu'on lui faisait.
La destinée du livre n'est pas moins singulière que celle de l'auteur; destinée obscure et éclalante, que peuvent lui envier cependant beaucoup de livres qui se font à eux-mêmes les frais de leur propre célébrité. Le livre de M"* de Lézardière fut lu à l'étranger, en Allemagne principalement; cela devait être : la science de M"^ de Lézardière et la science allemande sont presque sœurs ; M. de Savigny le cite en plus d'un endroit, dans son Ilis" taire du Droit romain au moyen âge. Il ne pouvait pas en être de même en France, à raison de la direction qu'avaient prise les études historiques, dans les dernières années de la Révolution et sous l'Empire ; direction qui s'éloignait de plus en plus de celle qu'avait suivie M"® de Lézardière.
Il entrait dans les idées de l'homme qui faisait tout, de faire l'histoire, c'est-à-dire de l'accommoder è un régime et à un système; et non pas de la puiser, toute faite, aux sources primitives. C'est dans ce sens que sont rédigées des instructions fort curieuses. On y voit le despotisme patroner une sorte d'histoire à sa façon. Lorsque tout le monde se taisait, pourquoi l'histoire aurait-elle parlé? C'est là le dernier mot de la pensée impériale. On en était revenu aux abrégés officiels, bulletins de la grande nation, destinés à préparer la jeunesse aux bulletins de la grande armée. On conçoit que le temps eût été mal choisi pour les méditations sévères du livre de M"* de Lézardière. Que nous faisaient la royauté des rois Francs, et cette monarchie libre dont l'auteur croit entrevoir distinctement l'ombre , à travers les siècles , à nous qui , pour fonder un empire, avions fait ca-
deau de la liberté à notre empereur ? Il n'en faudrait pas tant pour expliquer l'oubli profond qui menaçait, à une telle époque. un livre de cette nature.
M. Augustin Thierry s'exprime ainsi à ce sujet, en parlant de l'Empire et de la part qu'il entendait faire à l'histoire :
(( La renommée de Mably, héritage de ce siècle, continua de dominer toutes les autres. Seulement l'ouvrage deM'^^de Léza^ (Hère, peu répandu dans le public, mais recherché des personnes studieuses, se plaçait dans leur opinion à côté et même au-dessus du sien. La forme sévère de cet ouvrage qui, sous un de ses aspects, n'est qu'un centon de fragments originaux, ramena, en histoire, à la religion des textes, quelques penseurs que le ri^ie absolu de la philosophie avait habitués à n'avoir de foi que dans les idées. »
Ce n'est donc pas de cela qu'il faut s'étonner, que l'Empire se soit tû sur le livre de M"^ de Lézardière, tant la chose paraît naturelle et aller de soi-même, mais bien plutôt qu'on aitgard<^ si fidèlement le même silence depuis l'Empire, c'est-à-dire à une époque où l'influence par elle exercée sur les études et sur les esprits, est incontestable. Ainsi, M. Guizot, qui doit quelque chose à M"® de Lézardière, ne la nomme même pas, si ce n'est dans des notes fort succinctes de ses Essais sur Vhistùùt dt France,
M. Thierry, qui juge le livre de M"* de Lézardière, le juge avec sévérité; il y voit : « le divorce avec la tradition romaine; il était dans le livre de Mahly ; il est dans celui de ÊP^ de Lezardière, plus fortement marqué, surtout motivé plus savamment, » Dans un autre endroit, après des critiques assez vives, il ajoute :
c( J'aurais voulu être moins sévère en jugeant ce livre, car sa destinée eut quelque chose de triste. Fruit de vingt-cinq années de travail, il fut durant ce temps l'objet d'une attente flatteuse de la part d'hommes éminents dans la science et dans la société. M. de Malesherbes en suivait les progrès avec une sollicitude mêlée d'admiration ; tout semblait promettre àl'auteuruD grand succès et de la gloire, mais la publication fut trop tardive
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Séquestre, par prudeoce, durant la terreur et les troubles de la Révolution, Touvrage, promis depuis tant d'années, ne ville jour qu'en 1801 , au milieu d'un monde nouveau, bien loin de Tépoque et des hommes pour lesquels il avait été composé. »
Sur cette dernière circonstance, nous serions disposés à croire que M. Thierry s'est trompé, d'après ce que dit M. le vicorale de Lézardière, lequel ne mentionne que la publication tentée en 1792, en ajoutant : « Une s* est conservé qu'un très-petit nombre d'exemplaires de cet ouvrage y ils n'ont jamais été dans le commerce. »
C'est du livre lui-même qu'il nous reste à parler, et nous pouvons le faire d'autant plus à notre aise, qu'il vient d'être, pour la première fois, publié réellement et en entier, c'est-à-dire avec la troisième partie, relative au régime féodal, et que la pensée de M"® de Lézardière, dans les points par elle traités , a reçu ainsi tout son développement.
La première impression dont on ne peut se défendre au seul aspect de ce livre, c'est qu'il puisse être l'œuvre d'une femme, nonpastantpar l'érudition qu'il suppose, que par la manière dont cette érudition est employée. A proprement parler , on pourrait presque dire que ce n'est pas un livre, parce qu'on n'aperçoit pas, entre toutes ses parties, le lien, la jointure, qui constituent les œuvres de l'esprit : ce serait plutôt, comme le dit M. Thierry, « un centon de fragments originaux, » recueillis, classés et mis en ordre par une des intelligences les plus industrieuses et les plus patientas qu'on puisse imaginer ; mais, en lisant, ^ en réfléchissant, on revient de cette impression défavorable. Sans doute il manqueà ce livre cette clarté lumineuse, cette force contenue qui font les chefs-d'œuvre, ce qui n'empêche pas qu'on ne sente circuler au travers des divisions qui le hérissent, une pensée qu'on retrouve partout, et que cette pensée n'ait été celle d'un esprit généreux et harctj.
L'auteur ne donne rien à la conjecture, rien à la fantaisie, comme on dit maintenant. Il n'y a pas, dans son livre, d'hypothèses ingénieuses, pas de parti pris hasardé. Les hommes y paraissent à peine ; c'est l'histoiro des institutions. L'ouvrage
est divisé en trois parties; d'abord le texte de Tauteur, qui est court ; puis le sommaire des preuves, afin que le lecteur sadie où se prendre; enfin les preuves elles-mêmes, quisoDt nombreuses et abondantes.
M"® de Lézardière paraît avoir été attirée vers des trayaux de cette nature, moins par l'amonr de l'étude elle-même, que par le désir, en examinant avec soin les origines de notre droit public, de rendre à la nation les titres qu'elle avait perdus. C'est ce désir, instinct d'une noble nature, qui seul suffirait à honorer sa mémoire. Il y a loin de cette pensée toute virile, à ces faillites qui, dégradant l'histoire, n'en auraient bientôt fait qu'un objet de passe-temps pour les oisifs. C'est d'ailleurs quelque chose qui n'est pas médiocrement singulier que cette ambition d'une jeune fille, essayant de rivaliser avec Montesquieu, et de compléter le grand monument de V Esprit des lois.
On retrouve dans l'œuvre de M"® de Lézardière les traces des idées un peu exclusives qui l'animent; elle fait dire quelquefois aux textes coupés d'une certaine façon plus peut-être que ces textes ne voulaient dire. Il ne faut pas trop s'en étonner ; la diose est arrivée ainsi à tous ceux qui se sont occupés de nos origines nationales, vaste champ ouvert à tant de querelles.
La haute raison de Montesquieu lui-même n'a pu se soustraire h ces influences ; le gentilhomme d'assez fraîche date, l'ancieD président à mortier, écrit souvent avec la plume du publiciste et du philosophe. Il faut voir avec quelles armes il combat l'abbé Dubos, lequel, comme on sait, repoussaill'idée d'une noblesse chez les Francs. Le système de Dubos, sur ce point, était celui de M"® de Lézardière, qui n'aperçoit la noblesse proprement dite qu'au commencement de la troisième race. C'est à tous les deux, par conséquent, que Montesquieu va répondre :
<c M. l'abbé Dubos soutient que, dans les premiers temps de notre monarchie, il n'y avait qu'un^seul ordre de citoyens parmi les Francs. Celte prétention injurieuse au sang de nos premières familles, ne le serait pas moins aux trois grandes maisons* qui ont successivement régné sur nous. L'origine de leur grandeur n'irait donc point se perdre dans l'oubli, la nuit et le temps ;
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Thistoire éclairerait des siècles où elles auraient été des familles communes. »
Ainsi ont fait tous ceux qui ont traité ces difficiles et obscures matières, depuis Hotmah jusqu'à M"* de Lézardière et à M. Guizot : celui-là écrivant en gentilhomme, celui-ci en bourgeois; l'un en homme de robe, l'autre en homme d'église; tous fouillant dans les antiquités nationales , pour y trouver un argument nouveau à l'appui de leur cause.
Y a-t-il quelqu'un de plus curieux, dans la candeur de son mépris pour le tiers-état et de sa haine contre le despotisme rojfal, que le comte de Boulainvilliers, pour lequel Montesquieu éprouvait une prédilection secrète, et duquel il a dit : « Qu'il savait très-bien les grandes choses de notre histoire et de nos lois ? »
M. de Boulainvilliers, contemporain de M. de Saint-Simon, qui parle de lui avec une estime un peu protectrice, met en théorie, dans ses livres, les maximes que Saint-Simon ne fait qu'indiquer dans ses Mémoires, et qui étaient le fond de la pensée de tous les deux :
(( Le peuple esclave par sa nature, dit Saint-Simon, peu à peu affranchi, puis devenu en partie propriétaire par la bonté des seigneurs dont il était serf, forma la bourgeoisie et le peuple. »
C'est là ce qu'on retrouve à chaque page dans les écrits de Boulainvilliers, mêlé à une haine contre le despotisme royal, dont l'expression estadoucie sous la plume de Saint-Simon. Pour le premier, les rois ne sont que des seigneurs comme les autres, qui se sont servis de la force populaire pour escamoter la puissance et la richesse publiques. Afin de se satisfaire, Boulainvilliers n'épargne rien; il n'épargne pas même les saintes, témoin ce qu'il écrit contre Blanche de Castille, mère de Saint-Louis : « Cette princesse, très-habile et très-ambitieuse par ellemême, était encore soutenue et conseillée par un légat du pape, aussi très-grand politique, et qui était estimé et attaché à elle par des liens plus étroits que ceux de la justice ordinaire, ou ceux de la pitié due aux veuves affligées. »
On dit cela seulement pour prouver qu'il ne faudrait point faire un reproche particulier à M"" de Lézardière d'un certaii. parti pris, qui semble avoir été, chez tous les historieDs de h même époque, un inconvénient inévitable. Les systèmes si di\ers sur nos origines, au milieu desquels l'esprit se perd, peuvent néanmoins se réduire à deux : celui de la liberté, celui de l'esclavage. W^^ de Lézardière est pour le premier, non à la façon dellolman, républicain huguenot, ni à celle de Dubos, bourgeois monarchique, à genoux devant la puissance royale, à laquelle il fait hommage, en haine des seigneurs, des événements heureux et glorieux de notre histoire; mais avec certaines nuances plus tranchées et plus positives, dans lesquelles se peint l'esprit de son siècle, et qui tendraient en effet à la rapprocher de Mably. Peut-être, cependant, ne faudrait-il pas pousser trop loin l'assimilation- C'est en cela que s'est trompé M. Thierry, dont l'opinion sur Mably trahit Téloignement de l'historien peintre, pour rhistorien philosopl^e.
M. Guizot est moins sévère que M. Thierry, car il a dit de Mably : « Malgré ses erreurs, aitcun autre écrivain n'a plus souvent démêlé ou entrevu la vérité. »
Ce qu'il y a de vrai, c'est que si M"® de Lézardière et Mably se touchent sur quelques points, ils sont séparés sur bien d autres. Ils ont de commun, la haine du pouvoir absolu et le dédain de cette idolâtrie monarchique, devenue la religion de l'histoire. M"® de Lézardière, intelligence élevée et patiente, s'efforce de trouver dans la recherche des événements, la justification d'idées préconçues et qui lui sont chères. Il y a en elle une sorte d'instinct qui a besoin, pour se satisfaire, du secours de la science. Mably, au contraire, esprit absolu, abstrait, dogmatique, passe à côté des événements sans y prendre garde, et plie les faits aux idées avec une grave légèreté. Mably date de l'antiquité, dont il admire, outre mesure, les mœurs, les lumières, les institutions. La société antique, telle est à ses yeux la société idéale, dont le modèle lui est apparu à Lacédémone et à Romo. et dont il poursuit le rêve au travers des âges. De là ses excès dont les qualités de son esprit n'ont pu le défendre; de là celle \
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confusion d'idées, dans laquelle il n'a pas su jeter, comme Rous* seau, les clartés de l'éloquence.
M^*^ de Lézardière, date du christianisme; la société moderne a des conditions d'existence dont elle a mieux pénétré le secret, par cela même. La liberté qu'elle aime, est une liberté douce et humaine. On trouve en elle, grâce à une étude approfondie des textes et des écrivains originaux , une intelligence plus vraie et plus vive que dans aucun écrivain de sou époque, des temps barbares.
S'il avait pu rester quelques doutes sur ce point, la lecture de la troisième partie de son livre, qui vient d'être publiée pour la première fois, devrait suffire à les dissiper. C'est là qu'elle exprime sur la féodalité, notamment, des idées devenues vulgaires; mais qu'elle n'avait apprises, ni dans Boulainvilliers, ni dans Dubos, nidansMably, ni dans Montesquieu lui-môme. Elle ne peut s'associer, ni aux adorations des uns, ni aux haines des autres ; à ses yeux, la féodalité n'est ni un modèle, ni un chaos; elle y verrait plutôt une sorte de halte dans laquelle la France se repose avant démarcher vers ses destinées nouvelles. Suivant elle, la féodalité, par l'effet de sa force et de sa discipline, a pu seule nous empêcher de retomber dans la barbarie. Le pouvoir royal devenu impuissant vers la fin de la deuxième race , quel asile ou quel appui aurions-nous eu alors sans la féodalité? 11 ne faut pas croire, à cause de cela, qu'elle oublie jamais le respect dû à la liberté età la dignité humaine. Ce n'estpas elle qui peindrait le peuple esclave par nature, comme l'ont fait Saint-Simon et Boulainvilliers; dans la thèse qu'elle défend, il y a quelque chose de libre et de généreux. Les seigneurs féodaux ne sont que des tuteurs auxquels le peuple a remis sa liberté en garde, afin qu'il lui en fût rendu compte un jour.
Voilà le fond du système de M"® de Lézardière, qu'elle exprime en quelques lignes que nous voulons citer.
« La constitution primitive a transmis au gouvernement (éodal, les maximes les plus pures sur lesquelles la sagesse ait jamais établi les hommes en société.
«Celle constitution a iostituo les dignil(^s,los offices, la magis-
trature, la royauté même, pour rintérèt collectif de la société, et non par prédilection pour le petit nombre ou pour la famille élevée au rang suprême. Les distinctions, honneurs, prérogatives, qui ont été lapanage des emplois publics, n'ont point altéré l'égalité essentielle des droits qui, dans une constitution libre, suivait le titre de citoyen.
<c Les citoyens les plus élevés en dignité ont été dans la monarchie franque les premiers responsables, envers ceux qui leur étaient subordonnés, du maintien des lois garantissant à tous l'honneur, la vie, la propriété, la justice et l'exercice de tous les droits particuliers ou généraux. Il n'y a aucun des dépositaires des divers pouvoirs qui n'ait eu au moins autant de devoirs à remplir envers la société qu'elle lui avait accordé d'avantage sur elle.
<c C'est sous le gouvernement féodal que commencent à se propager les idées de jurisprudence destinées à désabuser les Français du préjugé germanique qui soumettait les causes au sort des armes, et destinées à conduire les siècles suivants à ud système de procédure complet.
« C'est encore le gouvernement féodal qui, s'élevant au-dessus du préjugé de tous les âges précédents et de tous les peuples connus, détermina la Révolution, qui dut offrir à l'univers le premier exemple d'une société d'hommes libres sans mélange d'esclaves, et briser les fers dont la dureté du despotisme romain et la barbarie du droit des gens des anciens avaient enchaîné les neuf dixièmes des habitants de la Gaule, avant la fondation de la monarchie (1). »
Ces idées, sur la féodalité, déposées dans un livre oublié en naissant, ont été reprises depuis par M. Guizot, auquel on en a fait tout l'honneur, et qui aurait dû peut-être, par cettte raisonlà même, à M^^® de Lézardière, quelque chose de mieux que le souvenir laconique, auquel il a été fait allusion plus haut.
C'est M. Guizot qui a dit, après M"® de Lézardière :
(1) Tkéorie poliiiqw des loi$ de la monarchie française, t iv, p. 137.
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« La féodalité a été un premier pas hors de la barbarie, c'est le passage de la barbarie à la civilisation... la seule influence de la propriété territoriale et héréditaire, rendit les volontés individuelles plus fixes, moins désordonnées. La barbarie cesse d'être errante ; premier pas et pas immense vers la civilisation (1). »
C'est, quelque chose de beau, chez M"® de Lézardière, que cette originalité patiente qui produit de semblables résultats ; que cette fermeté de coup d'oeil, avec laquelle une fille vivant seule, au milieu des livres, juge une institution si diversement appréciée, et qu'elle semble deviner par la force de son esprit. Ce ne devait pas être une personne médiocre que celle qui, née dans les classes privilégiées, étrangère au mouvement du monde, pressentait, par l'effet d'une sorte d'intuition généreuse, l'égalité, celle loi définitive des sociétés modernes, et parlait du passé, dont elle avait pénétré le secret, avec plus de liberté que n'avait pu faire Montesquieu lui-même.
En étudiant le livre de M"" de Lézardière, on respire plus à l'aise. On y sent un souffle nouveau qui amollit ou qui brise des théories trop étroites. On se réconcilie avec le passé. On aime l'histoire de son pays, dans tous les temps; il n'y a pas jusqu'à la féodalité, qu'on est tout surpris de ne plus haïr ; cette féodalité, dépositaire des droits et des libertés de tous, guidant la société au travers des ténèbres du moyen âge, et qui ne ressemble guère à cette féodalité meurtrière, dont le nom seul a, si longtemps, eicité tant de haines.
Envers des écrivains, comme M"® de Lézardière, qui se résignent eux-mêmes, après de tels travaux, si facilement à l'oubli, le public contracte, en quelque sorte, une dette particulière de reconnaissance. Quoi de plus touchant que la destinée du livre et de l'auteur I Sa tâche faite, elle se repose, sans songer à en demander le prix, comme si le livre auquel elle n'avait pas attaché son nom, et qui lui avait coûté sa jeunesse, n'eût été, pour elle, qu'un devoir accompli.
(1) Histoire de la civilisation en Ffance^ t. iv, p. 95.
M. GARMIERy Pr.ÉSIl>BKT DU SÉKAT.
II y des hommes qui n'aiment pas qu'on parle d'eux, et qui semblent craindre d'effaroucher le bonheur par le bruit de leun noms. Ces hommes-là, dont l'espèce, il faut en convenir, devient assez rare, ont eu quelquefois une importance réelle. Us ont servi de lien entre les partis dans les jours difficiles. On les aperçoit surtout lorsque les révolutions, obligées de se replier sur elles-mêmes, cherchent des esprits modérés et adroits, qui soient propres, par cela même, aux transactions et aux rapprochements.
Tel fut, entre autres, M. Germain Garnier, mort, le 4 octobre 1821, pair de France, ministre d'État, marquis, membre du conseil privé du roi, après avoir été préfet, comte, sénateur cl président du sénat sous l'Empire.
La fortune de M. Garnier a cela de singulier, qu'elle semble s'être faite toute seule et sans l'aide des moyensqui expliquent taul d'autres fortunes. La main des révolutions s'y fait sentir à peioe. Il n'est ni de l'Assemblée constituante, ni de la Convention ; il ne se mêle ni à de grandes actions, ni à de grands crimes ; la tribune ne le connaît pas; lorsque l'audace et le hasard mènent à tout, il se charge de prouver ce que peuvent, même dans les révolutions, le bon sens, la persévérance, le goût et l'habitude du travail, ainsi que l'esprit des affaires. C'est pour cela, préciclsément, que son exemple nous a paru bon à ciler, dans un temps où l'on trouve plus commode de dédaigner les utiles vertus que de conquérir les vertus éclatantes.
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H. Gamier avait commencé par être procureur au Châtelet de Paris ; c'est un nom à ajouter aux noms des hommes considérables sortis du barreau et du palais, depuis cinquante années. Loin de renier de semblables commencements, M. Gamier s'en faisait, non sans raison, une sorte de gloire. Il cultivait, malgré la différence des temps et des fortunes, avec des hommes, autrefois ses confrères, des relations dont le charme s'accroît avec l'âge, et dont le souvenir lui rappelait de vieilles amitiés honorablement conservées.
Les amis de M. Gamier, mort grand seigneur, n'ont pas été tout à fait de son avis. Il est curieux de voir avec quelles précautions extrêmes leurs regrets glissent sur certains mots qui les gênent. On dirait qu'il craignent de se blesser en y touchant. L'éloge de M. Gamier fut prononcé le 27 novembre 1821 , à la chambre des pairs, par M. le marquis de Jaucourt, ancien constituant, ancien tribun, ancien sénateur, membre du gouvernement provisoire en 1814, un de ces hommes, sans grandes passions et sans grandes lumières, qui avaient essayé de résoudre un difficile problème, le problème d'une Restauration ; d'ailleurs esprit fin et délié; gentilhomme philosophe; colonel de dragons; qui avait aimé la liberté un instant et qui n'aurait pas mieux demandé, peut-être, que de l'aimer toujours, si la Révolution avait consenti à ne pas être la Révolution. Il faut voir comment M. de Jaucourt raconte les commencements de la carrière de M. Garnier.
« Agé seulement de dix-sept ans, il vint à Paris, fit son droit « et fut bientôt distingué par son habileté dans les affaires; a cette distinction, il put se faire honneur de la devoir à l'in- « tégrité de son caractère, à son amour de la justice, à cet es- «c prit ferme et judicieux qui, dès-lors même, lui faisait con- <c sidérer chaque objet soumis à son examen sous ses différents ^^ points de vue. »
Voilà tout. Devine qui pourra ! M. de Jaucourt continue : (( Comme lui, je presserai le temps, et je me hâterai d'arri- « ver. » Comment, vous presser I Mais vous avez tort I Que sont ces susceptibilités, qui vous font taire juste ce qu'il fallait dire?
Pourquoi laisser dans l'ombre la partie vraiment originale de la vie de M. Garnier? Pourquoi ne pas parler des travaux des affaires mêlées aux travaux de l'esprit, et des débuts modeste suivis d'une existence bien remplie, couronnés ensuite par l'opulence et par la grandeur? Mais pour cela il fallait dire le mot; le mot de procureur appliqué à un membre de la chambre haute, et ce mot, à ce qu'il paraît, n'était pas dans le dictionnaire de la pairie en 1821 . L'a-t-on rétabli depuis 1830? C'est ce que nous n'oserions pas prendre sur nous d'affirmer^
M. Garnier était né à Auxerre, en 1754, d'un père honorable, auquel un long exercice du notariat avait valu plus de réputation que de fortune. Il y avait dans M. Garnier, à ud haut degré, ce sel et ce bon sens qui font les avocats intelligents, les hommes d'affaires habiles.
Lorsque M. Garnier arrivait à Paris, il avait de l'ardeur; de la facilité, le goût et le besoin d'apprendre, une vive et précoce intelligence, enrichie et aiguisée par le travail. Avec moins aujourd'hui on devient homme de lettres; mais M. Garnier aimait trop les lettres pour cela ; il ne se serait pas soucié de faire de la pauvreté, sa muse. Il ne soupçonnait pas ce que personne ne soupçonnait alors : les merveilles de l'industrie appliquée à la littérature. C'était avant tout un homme de bon sens ; or, le bon sens lui disait que les jeux de l'esprit sont des jeux de hasard ; qu'on peut y gagner comme y perdre ; qu'il faut commencer par se rendre maître de sa destinée, et qu'il vaut mieux travailler à corriger le sort, que se dépiter vainement contre lui. M. Garnier semblait pressentir tout ce que, dans un esprit bien fait, la pratique des affaires offre de dédommagements en échange des sacrifices qu'elle impose. Par elle, on connaît mieux les hommes : on a la mesure plus exacte des obstacles de la vie. L'esprit qui ne fléchit pas, fortifié par une dure discipline, peut répondre de lui dans toutes les occasions. Avec des raisons cqmme celles-là, il n'y avait pas à hésiter. M. Garnier entra chez le procureur, avec un courage qu'il faut louer, et que peuvent regretter tant de jeunes esprits, dupes d'eux-mômes, qui n'ont pas su sacrifier.
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comme lui, aux certitudes de l'avenir, les rêves dont on se berce et les horizons sitôt disparus.
Une fois son parti pris, il n'était pas homme à perdre son temps ; il avait hâte d'en finir avec une épreuve qui était pour lui plutôt l'essai que l'emploi définitif de son talent. À vingt-trois ans , il se mettait en société, ce que les règlements de la corpora- \\on permettaient alors, avec un M. Ravoisié, procureur au Ghâtelet. Douze années plus tard, il cédait à M. Chignard, que nous avons vu mourir conseiller à la cour royale, son office devenu un des plus productifs de Paris.
Ainsi, avant quarante ans, M. Garnier, par un bonheur dont il était digne , avait conquis ce qui devait suffire à l'ambition d'un homme sage. Sa fortune dépassait ses besoins, et la position qu'il s'était faite , grftce aux agréments d'une imagination ingénieuse et délicate, l'avait rendu à peu près l'égal de tout le inonde.
Au dix-huitième siècle, on mettait avant tout la distinction de r esprit. Il n'y avait pas dans les lettres de si minces triomphes qui ne fussent ambitionnés. On se plaisait aux petits vers et aux grandes idées. Voyez Montesquieu ; voyez Rousseau lui-même I Oserons-nous dire? Voyez Robespierre et Saint-JustI C'est quelque chose d'assez singulier que le choix des distractions de ces hommes, auxquels on n'a pas encore songé à reprocher d'avoir manqué de grandeur et d'audace.
Personne n'a plus été de son siècle que M. Garnier. Il en était par le bon sens, par l'amour de la bonne compagnie, par un scepticisme indulgent, parle soin, bien entendu, des intérêts positifs ; il en était aussi par certaines faiblesses de l'esprit, auxquelles les plus grands esprits cédaient et qui passaient pour des grftces.
Personne ne se douterait aujourd'ui, par exemple, de ce que faisait dans ses moments perdus, entre deux audiences, M® Garnier, procureur au Châtelet. Nous avons sous les yeux une petite comédie ayant pour titre : « les Girandoles ou la Tricherie re- <c mrU à son maître, Comédie-proverbe en un acte et en prose, « représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des
« grands danseurs du Rai, en 1780. » Cette comédie-protes^, en un acte et en prose, était de M. Garnier, œqui ne l'empêchait pas d'être, à l'époque où il l'écrivait, un des hommes d'affaires les plus sérieux et les plus employés de Parb.
On lit sur l'exemplaire dont nous venons de parler, ce nota : « Il n'existe que deux exemplaires de cette pièce, toute l'édîtion « ayant été supprimée par l'auteur. » Les temps sont changés. L'homme puissant est forcé de condamner l'homme obscur. M. Garnier garde, pour lui seul, ce gage des amusements de sa jeunesse, dont le souvenir semble importuner sa grandeur. Li comédie en prose, les Girandoles n'eu est pas moins un des faits qui servent le mieux à caractériser une époque.
Qui ne sait d'ailleurs à quoi M. Garnier fut redevable d*un des hasards les plus heureux de son heureuse destinée? Il y a peut-être encore des vieillards qui fredonnent tout bas une chanson dont les refrains ont égayé les premières années de leur jeunesse : « J'at vu Lise hier au soir, » fai tm Lise hier au soir a Ole un des grands succès de la fin du xvm® siècle. On en fit honneur à Monsieur (Louis xviii), poète royal célèbre, dans tous les temps, par les vers qu'il n'a pas faits. C'était la chanson qu'on chantait à la ville, à la cour, et dont le souvenir est rappelé, par les hommes de cette époque, presque à l'égal d'un événement.
Il fallait qu'il en fût ainsi, pour qu'un homme dévot, d'habitudes austères, secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions et belles-lettres, se crût obligé de mentionner dans l'éloge (lo M. Garnier, membre libre de cette académie, ce singulier épisode de sa vie :
ce À des talents solides, dit M. Dacier, il (H. Garnier) en joi- (( gnait de plus agréables, particulièrement celui de faire, sans c< prétention, de jolis vers et des couplets bien tournés, pleins do « grâce et de délicatesse. C'est à ce talent, auquel M. GamitT « attachait peu de prix, qu'il dut le premier pas qu'il a fait dans c( la carrière des emplois. Dans ce temps où les chansons hisc( toriques et satiriques, et souvent l'un et l'autre ensemble, a paraissaient en si grand nombre et occupaient tellement les
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« sociétés qu'on les regardait comme de petits chapitres de a l'histoire présente, M. Garnier s'empara d'une anecdote qui, « de la cour où elle prit naissance, se répandit à la ville, et il en « composa une chanson aussi gracieuse que spirituelle' et piu quante, qui a été longtemps chantée par toute la France, et « dont les contemporains aiment encore à se souvenir. »
Cette chanson <c aussi gracieuse que spirituelle et piquante, dont les contemporains aiment encore à se souvenir », suivant le respectable M. Dacier, est une petite gaillardise dans le goût du temps, qui ne devait guère s'attendre à figurer parmi celles des productions de M. Garnier, dont les titres étaient destinés à Hre visés officiellement par M. le secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions et belles-lettres.
Ce sera un chapitre à ajouter à un livre déjà long ; au livre des hasards de la vie. La chanson fit pour M. Garnier ce que des œuvres sérieuses n'auraient pu faire. Son nom, répété partout, vint jusqu'à Mesdames, tantes du roi, et de pieuses princesses s'empressèrent de faire leur secrétaire des commandements, d'un homme aimable qui ne se recommandait à leur bienveillance, que par la grâce un peu libre de son esprit.
Il y avait» au dix-huitième siècle, une sorte d'égalité, dont le siècle précédent n'offre pas d'exemple, née de la facilité des mœurs, du goût pour le plaisir, de l'ardeur des nouveautés, d'un besoin extrême de rapprochement, qui confondait les rangs et qui mettait presque sur la même ligne tous ceux qui savaient écrire, penser et parler.
On en était venu à comprendre que l'esprit a sa noblesse comme la naissance, et qu'il ne suffit que de savoir la porter pour s'en rendre digne. La noblesse de l'esprit exige qu'on n'en soit pas réduit à mettre son intelligence en gage, ou à l'exploiter avidemment comme un fermier jaloux. Il y a des extrémités où Vesprit éprouve une sorte d'amoindrissement ; il n'est plus qu'un jouet au lieu d'être une puissance ; il obéit, loin de commander. C'est ce qu'avait sagement pressenti la jeunesse de M. Garnier; ce qui lui avait inspiré, de bonne heure, le goût des travaux utiles, et ce qui lui avait permis, dans tous les temps, de cultiver
librement des amitiés illustres, vers lesquelles l'attirait sa distinction naturelle ; dont l'éclat étonnerait, peut-être, régalitr constitutionnelle de l'an de grftce 1848. Nous aurions quelqw peine aujourd'hui à nous faire une idée de la société au sein de laquelle vivait, avant 1 789, un procureur comme M. Garnier . Il était devenu, par exemple, l'ami du duc deLarochefoucauld, ami de Louis XVI, digne et vertueux patriote, quel'échafaud ne devait pas épargner; de M. de Narbonne, noble et brillant jeune homme, réunissant, dans sa personne, les mœurs faciles de son siècle, aux mœurs chevaleresques des siècles précédents; qui, trompé par son ardeur, croyait aimer, de loin, l'odeur des révolutions, comme il aurait aimé, sur les champs de bataille, Todeur de la poudre, et dont l'Empire devait utiliser la rare élégance. C'est au milieu d'eux que M. Garnier vit fuir doucement les dernières années de l'ancien régime, qui étaient, pour lui, les dernières années de la jeunesse. Pour de tels hommes, on le conçoit, une révolution ne devait être que œ qu'ils se plaisaient d'avance à la faire. Ils voulaient y voir un changement sans secousses, le rétablissement de l'équilibre entre les droits des princes et ceux des peuples, destiné à finir de trop longues misères dont leur raison s'était indignée.
Telle était la position de M. Garnier, position douce et enviable, lorsque les premiers bruits de la Révolution vinrent à sefairp entendre en effet. Ces bruits l'inquiétèrent sans le surprendre. Les opinions delà plupart des hommes leur appartiennent moins en propre qu'ils ne pensent. S'ils savaient mieux faire la part de? accidents qui les ont produites, ils seraient peut-être plus di.";' posés, les uns pour les autres, à la tolérance et à la modération.
Il est vrai que M. Garnier entendit avec calme, avec trop df calme, peut-être, la voix d*un peuple tout entier redemandant sa place ; cette voix, au bruit de laquelle tant de nobles ftmes furent émues. Il connut à peine cette ivresse générale dont le souvenir vit encore, et qui fait, de l'époque de 1789, la grande époque de l'histoire moderne de la France. Faut-il beaucoup s'en étonner? C'était un liomme sans passion; qui n'avait jamais fait en-
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l^r la passion, et surtout la passion populaire, dans ses calculs. C'était, de plus, un homme heureux, laborieux, de mœurs élégantes, d'un esprit spéculatif, d'un caractère circonspect, auquel tout avait réussi, et qui ne devait éprouver qu'un assez médiocre attrait pour des novateurs qui remettaient en question, du premier mot, la société elle-même. Sans être attaché à l'ancien régime par le fanatisme de la naissance ou des opinions, il ne pouvait s'empêcher de regretter la politesse de ses mœurs, et cette existence facile à laquelle il fallait renoncer, qui était la récompense et qui avait été le but d'une jeunesse honorablement employée. Il y avait des changements dont la nécessité ne pouvait échapper à un esprit aussi sage que le sien ; seulement, il persistait à croire, malgré l'entraînement général, que ces changements pouvaient s'opérer sans révolution, et qu'il suffisait, pour cela, d'un pouvoir fort et éclairé, lequel est encore, à tout prendre, le meilleur et le plus sûr instrument du bonheur des peuples. Habitué aux idées purement théoriques et au commerce des hautes classes de la société, il ne pouvait se faire à la pensée de compter directement avec les masses, dont il n'entrevoyait pas, sans un effroi véritable, la domination absolue. Son esprit, troublé dans ses spéculations, ne se reconnaissait plus au milieu de ce chaos d'idées et de passions, d'où allait sortir la France nouvelle. Ce qui lui manquait, c'était, le dirons-nous, l'instinct des révolutions ; c'était la foi, qui enfante les prodiges; qui donnait, aux uns la résignation, aux autres l'audace ; et qui lui aurait donné une intelligence plus passionnée et plus nette des grands événements accomplis sous ses yeux, auxquels il ne prit qu'une part indirecte et secondaire. Ami du peuple, dans une certaine mesure, et avec un parti pris ; plus disposé à reconnaître ses misères que ses droits, M. Garnierfut, en un mot, dès le commencement, ce que furent, plus tard, les hommes habiles et désabusés qui crurent satisfaire la Révolution en la trompant, et en mettant les résultats avant les principes.
Un de ses biographes affirme qu'il fut appelé à faire partie, comme ministre de la justice, du ministère de Roland, et, qu'à son refus, la place fut donnée à Danton ; nous croyons qu'il s'est
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trompé. Roland, c'était la Révolution dont il était le précurseur. en attendant qu'il en fût deux fois le martyr. Les amis de Roland, c'étaient ces illustres et héroïques Girondins, que ie tocsin du 1 0 août devait trouver en armes, et qui, déjà, rftTaient, sur les ruines de la monifrchie, une république polie, élégante et amie des arts. Or, les opinions de M. Garnier, ses relations, ses goûts, l'avaient, depuis longtemps, placé dans d'autres rangs, au milieu d'hommes qui n'auraient pas été disposés à foire aussi bon marché que Yergniaud et ses compagnons, des prérogatives et même des prestiges de l'ancienne royauté.
Ce qu'il y a de vrai, c'est que M. Garnier était pour la monarchie, avec certaines formes nouvelles, dont il cherchait, après Montesquieu et après Voltaire, le modèle en Angleterre. Membre du club monarchique, il voulait ce que voulurent les Mounier. les Clermont-Tonnerre et d'autres hommes qui essayaient, un peu timidement, la conciliation de la monarchie et de la liberté.
Président du district de Saint-Honoré, chargé de haranguer le roi, le 12 février 1790, au nom des cinquante-neuf présidents des autres districts et des soixante commandants de bataillon de la garde nationale, ayant à leur tète M. Bailly et le général Lafayette, il parle à Louis XVI un langage que le malheureux monarque n'est déjà plus habitué à entendre :
« Que ne nous est-il possible, Sire, dit-il, de vous peindre a ces transports si vifs et si multipliés; cette ivresse délideuse de <( sentiments, dont nous avons tous été les témoins dans nosas- <c semblées, et que chacun de nous a eu la douceur de partager? « Puissent ces témoignages si unanimes et si vrais effiioer jusce qu'au souvenir des peines qui ont affligé l'âme de Votre Ma- « jesté, et puissions-nous la convaincre de plus en plus qu'un <( roi qui a si justement mérité l'amour et l'obéissance d'une « nation libre, ne peut être que le plus heureux et le plus puis- <( sant de tous les monarques! »
 la reine, il dit :
« Madame, nous avons été admis a reporter jusqu'au trône les (( concerts de vœux et de bénédictions que nous avions recueillis a dans les soixante assemblées du peuple de Paris. Noos
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ce sommes chargés d'offrir à Votre Majesté le respect et la recon- « naissance de ce peuple, devenu le témoin de vos bienfaits. . . . <c Votre présence dans la capitale y fait naître partout les bientt faits et les vertus, d
La Révolution, forcée de combattre, commençait à devenir impitoyable; l'assemblée nationale, inquiétée par les agitations religieuses, avait exigé des prêtres insermentés le serment civique. La prestation du serment était la condition à laquelle elle avait entendu attacher le paiement des pensions ecclésiastiques. Elle avait fait plus ; elle avait voulu que, dans les cas de troubles, les prêtres pussent être éloignés provisoirement et même emprisonnés, faute par eux, d'avoir obéi aux ordres qu'ils avaient reçus; elle avait enjoint à tous les directoires départementaux de dresser la liste des prêtres non assermentés, et de la faire parvenir au corps législatif avec des observations sur chacun d'eux.
Il y avait, on ne saurait le nier, dans de telles mesures, quelque chose d'irrégulier et de violent, fait pour soulever les esprils qui, ayant conservé leur sang*froid, n'en jugeaient la Révolution qu'avec plus de sévérité.
Le directoire du département de la Seine, dont M. Garnier était président, proteste contre l'arrêté de l'assemblée législative, dans une pétition présentée au roi, le 5 novembre 1 791 , et qui devait flatter les vœux les plus chers du monarque. A côlc du nom de M. Garnier, on lit les noms de MM. Brousse, Talleyrand-Périgord, Desmeuniers, c'est-à-dire ceux de quelques hommes effrayés ou lassés, qui demandaient à la Révolution grâce pour elle-même.
Cette protestation du directoire du département de la Seine contenait l'expression de quelques principes vrais, dans tous les temps, et qu'il n'est, même pcis aujourd'hui, hors de propos de rappeler.
<( L'assemblée nationale, y est-il dit, refuse, à tous ceux qui <c ne prêteraient pas le serment civique, la libre profession de a leur culte. Or, cette liberté ne peut être ravie à personne ; au- « cunc puissance ne peut la retirer : c'est la première, c'est la
ce plus inviolable de toutes les propriétés : elle est consacrée à « jamais dans la déclaration des droits, dans les articles fonda- (( mentaux de la constitution ; elle est donc hors de toutes les « atteintes. L'assemblée constituante ne s'est jamais montrée (c plus grande, plus imposante peut-être aux yeux des nations, c( que lorsque, au milieu même des orages de la Révolution, (( elle a rendu un hommage éclatant à ce principe. )»
La raison était du côté du directoire; mais la raison suffit-elle pour juger de tels actes? C'est le malheur des temps de troubles, de faire une trop grande part à la nécessité. M. Talleyrand et ses amis en parlaient peut-être un peu à leur aise ; il est facile à ceux qui se reposent, de condamner ceux qui combattent.
M. Garnier, au contraire, obéissait moins, dans ces circonstances, à ses sympathies lïn peu tièdes pour la Révolution, qu'à certains principes qu'il avait élevés, dans son esprit, à la)hauteur d'axiomes dogmatiques et absolus. La liberté politique ne devait avoir, à ses yeux, que la seconde place, la première appartenant à la liberté civile, sans laquelle il n'y avait pas, selon lui, de société régulièrement organisée. Il Appartenait à cette école des économistes dont Quesnay fut le chef, et qui joue un rftle si curieux, dans l'histoire des idées, au dix-huitième siècle.
C'est un spectacle digne d'intérêt, que celui de ces quelques hommes laborieux, obstinés, systématiques, qui, sans bruit, au milieu de tant de bruit, bâtissent une science nouvelle, réduite, jusqu'alors, à des conjectures: qui savent, hardis sans imprudence, audacieux sans emportement, s'attacher les grands en ne travaillant que pour les petits. Quesnay reçut des lettres de noblesse de Louis XY, dont il était le médecin ; ses arm^. qui lui furent données par le roi, consistaient en trois fleurs de pensée, avec cette devise : Propter excogitationem mentis.
Que les économistes du xvni*' siècle aient été trop loin ; que leur esprit absolu ait eu tort de faire une science mathématique de ce qui ne devrait être qu'une science d'observation ; que Texpression obscure et affectée de leur pensée ait nui quelquefois à leur pensée elle-même; c'est possible. Il ne leur restera pas moins la gloire d'avoir appris aux nations ce qui doit être, pour
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elles, la Téritable richesse, en les détournant de courir après des biens imaginaires ; d'ayoir ruiné les vieilles théories sur la balance du commerce; la gloire, surtout, d'avoir proclamé les premiers, dans un pays hérissé de douanes, de prohibitions, de barrières, de difficultés de toute espèce, le grand et fécond principe de la liberté, contre lequel luttaient tous les préjugés ; d'avoir enfin ramené les hommes, par Tamour du sol, aux mœurs, au travail et à la vertu.
On peut dire d'eux qu'ils sont les fondateurs de l'économie politique française, c'est-à-dire de la science éclairée et humaine, qui tient compte de l'homme, dans la production et dans la distribution des riche^es. Oubliera-t-on aussi que la France leur a dû M. Turgot ?
M. Garnier put connaître Quesnay, mort seulement en 1774, c'est-à-dire quelques années après son arrivée à Paris ; il put recueillir, de la bouche même du maître, les préceptes de cette école, qu'il était destiné à représenter dans les grandeurs de la société nouvelle, et dont il devait être un des disciples les plus zélés et les plus intelligents.
Ces idées qu'il reçut si jeune, qui l'excitaient sans le troubler, laissèrent dans son esprit une empreinte qui ne s'effaça plus. Ce ne furent pas seulement les doctrines économiques qu'il retint de Quesnay; ce furent encore certaines autres doctrines, dont l'influence devait se faire sentir sur le reste de sa vie. Cette facilité à accepter les faits accomplis ; cette soumission pour le pouvoir; cet éloignement de tout ce qui ressemble à l'agitation et au bruit, qu'on pourra plus tard, non sans raison, lui reprocher; forment les traits principaux des hommes au milieu desquels sa jeunesse s'était écoulée ; dont il avait conservé l'héritage, et qui n'en furent pas moins d'ardents et sincères amis de l'humanité. Dans le sénateur, dans le pair de France, on pourra bientôt reconnaître le disciple de Quesnay; si hardi dans la spéculation; sachant apercevoir, d'un coupd'œil si sûr, les véritables sources de la richesse publique, et qui, néanmoins, soit impuissance, soit dédain, reléguait la politique parmi les objets d'inutiles controverses.
La Révolution parut à M. Garnier une occasion de mettre en pratique les maximes des économistes. Il fit paraître, en 1792. un livre curieux, sous ce titre : De la propriété dans ses rofports avec le droit politique , dans lequel il cherche à appliquer les doctrines des économistes à l'état de la France, tel q»Jç la Révolution venait de le faire. On y trouve, sinon des solu tiens, du moins des recherches ingénieuses sur ces problèmes >i difficiles, relatifs au droit d'élire, et qui ne sont pas à la vcili^ d'être résolus.
Essayons d'indiquer les idées principales de l'écrivain :
« Le peuple étant souverain, il importe de savoir à quels signes on reconnaîtra les citoyens, c'est-à-dire ceux qui eierceni la souveraineté. Les lois faites par le souverain, les contrii^utions qui n'existent que par le souverain, ne peuvent servira déterminer quels sont les membres du souverain. Il faut un signe plus précis, mieux déterminé, entièrement à l'abri des définitions arbitraires. Le signe, c'est la possession du sol; le sol seul fait les citoyens. Les révolutions politiques qui effacent les distinctions chimériques, ne peuvent rien contre les distinctions fondées sur la nature des choses. Il y aura toujours eolre les hommes deux conditions distinctes : celle de l'homme qui possède et qui paie les services qu'il reçoit, et celle de rhommt qui rend des services pour en être payé. »
On trouve, à chaque ligne de ce livre, la fameuse doclrio* que la terre seule est productive; que seule elle peut créer dt nouvelles richesses. Cette doctrine, M. Garnier en applique k^ conséquences à l'exercice de la souveraineté politique, avec une véritable rigueur.
C'est là qu'il faut voir où mènent les idées absolues : « Excepté les propriétaires, écrit M. Garnier, tous les autres habitants occupent le terrain d'autrui; ils y restent à tilrc purement précaire ; c'est au consentement Ubre d'un propriétaire quelconque, qu'ils doivent la permission d'y demeurer et d'y reposer quelque part. Même, sans avoir reoours au droit de souveraineté, les volontés réunies de tous les propriétaires suffi-
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aient, eo Tortu du droit de simple propriété, pour refuser un Lsile et des moyens de subsister à quiconque ne possède aucune K>rtion du sol. Les non-propriétaires, dans cette hypothèse, se rerraient contraints de quitter le pays, à moins de supposer la >ropriété violée, et la force étoufiant la justice. » Plus loin, il ajoute :
<c Les maîtres du sol ne doivent-ils pas dire : «c Voici les con- X ditions sous lesquelles il nous platt qu'on possède et qu'on a habite la terre qui nous appartient. »
Il importe de remarquer le sens que l'auteur attachait au mot de propriétaire, lequel entraînait avec lui, daos ses idées, celui de membre exclusif du souverain :
<c On ne peut regarder comme propriétaires indépendants <i que ceux qui trouvent, dans le produit de leurs propriétés, a de quoi subsister au moins de la manière la plus frugale a que puisse comporter l'état actuel de la société. » Ce livre est rempli d'idées fines.
a II est absurde de compter la force pour un droit ; elle n'est t( qu'un moyen pour obtenir ce à quoi l'on a droit; un moyen «( secondaire qui obéit à la volonté, et la volonté elle-môme n'est « qu'un résultat. »
Lorsqu'il écrivait ainsi, la force, qu'il ne veut pas compter pour un droit f va devenir le premier de tous les droits ; le temps des hommes comme M. Garnier est passé; on sent qu'il va falloir bientôt autre chose que de timides protestations, au milieu de la lutte qui se prépare.
Citons encore ce qu'il dit de la société : a C'est un immense jeu , toujours en action, et ouvert à tout <x le monde. Les richesses de tout genre, voilà les jetons que <c chacun reçoit et donne sans discontinuation ; que chacun se « dispute avec plus ou moins d'adresse. Les règles sont les mê- « mes pour tous; les joueurs ont des droits égaux, mais il y a <c une in^alité prodigieuse dans leurs enjeux respectifs. »
Il y a là trop de finesse : on voudrait quelque chose de moins ingénieux, et de mieux senti pour exprimer les douleurs de ceux qui* souffrent, etoue la société ne daigne même pas admettre à ' • 31
ses chances, faute d'enjeu. 11 semble qu'on va crier sous le scilpel de cette science qui opère sur la nature vivante comme suri: nature morte. On conçoit qu'un livre comme celui-là, écrite:: l'honneur d'un système plutôt qu'en l'honneur d'un parti, n^t pas eu un grand succès, à une époque qui faisait de la propriéu un privilège plutôt qu'un droit, et qui aspirait au suffrage universel.
M. Garnier commençait à comprendre qu'il n'y avait plm rien à faire pour lui, au milieu de passions auxquelles il n'aurait pas voulu s'associer, et de nécessités qu'il ne compreDait pas. Quelque chose lui disait que son heure n'était pas venuCi et que son rôle serait de travailler à la reconstruction d'une sociéiti battue en brèche par d'infatigables démolisseurs.
Il quitta, vers la fin de l'année 1793, la France, qu'il ne rcvil plus qu'au mois de juillet 1 795, et consacra à la retraite et à Tétude les années qui s'écoulèrent jusqu'au Consulat. Ce fut alors qu'après avoir traduit les Aventures de Caleb Williams, de Godwin, il fit paraître un abrégé du grand ouvrage d'Adam Smith, Sur la nature et les cames de la richesse des nations. dont il publia plus tard une traduction complète. L'entreprise était difficile, le livre de l'écrivain écossais ayant en lui-même quelque chose d'embarrassé, de diffus, qui se prétait mal à une traduction. M. Garnier y réussit; il eut le mérite de faire ce que n'avaient pu faire, avant lui, Roucher et Blavet; il fit connaître à la France un ouvrage important, connu imparfaitement jusqu'alors, et qui servait de complément aux œuvres des économistes de l'école française.
Le livre de M. Garnier est plus qu'une traduction; c'est un travail de rapprochement entre deux systèmes, entrepris par un esprit plein de sagacité. La préface, dans laquelle il caractérise, avec bonheur, l'école française et l'école écossaise, forme à elle seule un travail complet. Le livre est enrichi de notes attestant, de la part de l'auteur, des recherches profondes sur des sujctà difficiles et variés. Il n'est pas difficile de voir que les idées de M. Garnier se sont modifiées par ses tentatives de conciliation, entre l'ocolefranç^iiso et Térolo qu'Adam Smilli allait fonder*.
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L«a première, suivant lui, est absolue, la seconde est relative. Quesnay écrivait pour les peuples ; Adam Smith, au contraire, écrivait particulièrement pour l'Angleterre. Le seconda fait une science morale de ce qui était une science naturelle pour Ae premier. On sent néanmoins, dans M. Garuier, une prédilection loisible pour son maître, qu'il appelle, avec un véritable Lonbeur d'expression : un esprit singulièrement spéculatif. Les assertions du docteur Quesnay, dit-il, sont presque toutes d'une évidence incontestable et susceptibles d'une démonstration rigoureuse ; ce qui leur manque, c'est l'utilité.
Personne n'ignore en quoi la doctrine de Quesnay diffère de celle d'Adam Smith. Celui-ci met le travail à côté du sol, comme producteur de la richesse; entre le sol et le travail il y a, pour ainsi dire, association. C'est dans le sein de la terre que se commencent les richesses ; c'est le travail qui les achève. M. Garnier adopte sur ce point les idées d'Adam Smith, tout en conservant à la propriété du sol, considérée comme base du droit politique, une préférence qui tenait à l'ensemble de ses doctrines économiques, et qu'expliquait la nature de ses opinions.
Sur toutes les questions d'enseignement, de commerce extérieur, de banque, de secours publics, de crédit, il reste le disciple de Quesnay, c'est-à-dire le partisan déclaré de la liberté entière et absolue. Il s'agit de l'éducation, par exemple, voyez ce qu'il dit :
« Tout ce qui contrarie le cours naturel des choses, et tend à les détourner de la pente où elles iraient d'elles-mêmes, est presque toujours préjudiciable à la prospérité publique; mais uit gouvernement qui attire les citoyens vers l'étude des sciences, en offrant un enseignement gratuit qui présente un appât aux parents pauvres, que l'ambition ou la vanité pourrait séduire ; qui détourne ainsi une partie de la classe ouvrière des métiers qu'elle serait naturellement portée à suivre, pour l'entraîner dans une carrière opposée, un tel gouvernement ne laisse pas non plus les choses à leurs cours ordinaires et à leur pente naturelle.
(( Le travail appliqué aux sciences a cela de particulier,
qu'entre l'ignorance absolue et l'étude complète, les degrés intermédiaires sont, non-seulement inutiles, mais souvent même nuisibles au bonheur de l'individu et au repos de la société-f^
Il faut redire ici ce qui a été dit plus haut. La science de l'économie politique doit être, avant tout, une science morale. Les savants ont beau poser des principes absolus ; les sociétés ne se prêtent pas à la rigueur de tels principes; elles ne pourront jamais se résigner à être traitées comme des abstractions; il ne peut pas en être, quoiqu'on s'en soit flatté , des sciences économiques comme des sciences mathématiques, qui conduisent à des résultats prévus et infaillibles. Ce qui n'ôte rien à la réalité de la science, ce qui n'ôte rien surtout au mérite de ceui qui, comme M. Garnier, propageant avec ardeur des découvertes utiles, remuant avec persévérance des idées hardies, ont appelé, les premiers, sur de grands problèmes, l'attention des espritssérieux.
Il y avait précisément en lui cette union d'idées anciennes et d'idées nouvelles que recherchait le Consulat; ce mélange d'expérience et de nouveauté, avec lequel il entendait fonder son pouvoir, établir sa politique et faire ses lois. Un homme comme M, Garnier, ayant beaucoup vécu ; vécu dans le monde plus encore que dans les livres ; qui n'avait rien à faire oublier; d'un esprit fin et conciliant, sans fanatisme et sans passion d'aucune sorte ; lié aux classes élevées par ses relations et par ses goûts ; aux classes moyennes, par sa naissance ; était propre, plus qu'aucun autre, à servir d'instruments à des desseins de rapprochement et de réconciliation.
On peut se faire une idée de l'importance qu'il s'était acquise, lorsqu'on le voit, en 1800, nommé préfet de Seine-et-Oise, entrer en 1804 au sénat où l'empereur convoquait les illustrations de la France. Nous ne dirions rien de son administration, qui a été ce qu'elle devait être : sage, éclairée, intelligente, si nous n'y rencontrions un de ces épisodes qui peignent M. Garnier lui-même et le pouvoir qu'il servait.
Le concordat n'était pas fait; on en était encore, pour le culte et pour le clergé, à cet état de liberté mal définie et mal limi^ qui suivit l'époque révolutionnaire. Un prêtre d'une des com-
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:Kiiunes du département de Seine-et-Oise ayant refusé de rendre les derniers devoirs de la religion à un habitant de cette corn* -Knune, ce refus produisit dans le public, une émotion dont le lirait arriva jusqu'à Fouché, ministre de la police générale. l.e ministre donne ordre au maire d'éloigner le prêtre de la commune. Le préfet s'y oppose; alors s'établit entre eux une correspondance assez curieuse, qui nous a été communiquée, et à laquelle nous empruntons quelques passages (1) :
a J'ai cru voir, citoyen préfet, écrivait Fouché à M. Garnier, <( le 1*^' fructidor an VIII de la République une et indivisible, «c dans vos scrupules plus de faiblesse que de respect pour les « principes de la liberté. Si, au lieu d'exécuter les ordres qu'ils « reçoivent, les préfets s'établissaient juges de ces ordres; si, « au lieu de se restreindre dans le cercle de leur responsabilité, « ils prenaient l'habitude de s'inquiéter pour celle des minis- « très, le gouvernement serait sans énergie, sans puissance a et sans volonté. Je rends justice à vos intentions, citoyen préce fet, mais je dois à mon devoir de vous faire remarquer que « cette foiS; au moins, vous avez trop délibéré sur le vôtre. »
M. Garnier comprenait peu de chose à ces formes brèves de procéder que le révolutionnaire, chez Fouché, avait apprises au ministre. Il pensait que ce n'est pas pour rien que la France avait voulu se donner un gouvernement fort et régulier. Il y avait chez lui, indépendamment d'une haute raison et d'un véritable respect pour la liberté individuelle, qui l'éloignaient des violences inutiles , une indifférence philosophique , héritage du xvni® siècle, qui lui permettait d'être parfaitement maître de lui-même dans les questions religieuses.
C'est fout Cela qu'on retrouve dans sa réponse au ministre de la police générale :
« D'après les lois actuellement existantes sur les cultes, écritil, je considère les personnes exerçant et pratiquant le culte catholique , comme formant entre elles une société privée ; une
(1) Nous devons cette communication à l'obligeance de M. Liégeard, ancien préfet, neveu de M. Garnier.
sorte de confrérie non autorisée, mais seulement permise par le gouvernement. Or, il est de l'essence de ces sortes de sociétés, d'avoir entre elles certains caractères convenus auxquels elles reconnaissent leurs membres. La liberté d'admettre et de rejeter qui bon leur semble, est une conséquence nécessaire de la liberté qu on leur a donnée, puisque, sans cela, elles n'auraient vérilablement pas d'existence. Elles doivent être précisément dans le cas de ces confréries tolérées, depuis plusieurs siècles, dans tous les gouvernements de l'Europe, sous le nom de francsmaçons. Ces confréries traitaient de profane et repoussaient cx)mme tel, de ce qu'elle^ nommaient leurs temples, quiconque n'était pas initié dans leurs prétendus mystères, et ne s'était pas soumis à certaines conditions convenues secrètement entre les associés. Si le gouvernement se fût mêlé de contestations sur l'admission ou le rejet d'un membre, il aurait évidemment compromis son pouvoir et sa dignité...
(c II n'importe nullement au gouvernement qu'un citoyen soit ou ne soit pas enterré avec ces cérémonies; l'ordre extérieur n'y est nullement intéressé, et puisque la philosophie et la politique ont enfin persuadé au gouvernement cette condescendance aux faiblesses humaines , puisqu'on a laissé aux imaginations faibles la jouissance de la superstition, il faut que chacun puisse être superstitieux à sa manière. »
Les consuls, excités par Fouché, avaient pris parti d'abord contre M. Garnier. Le ministre de l'intérieur, Joseph Bonaparte, les ramena à d'autres sentiments. Le premier consul, surtout, blâma les taquineries violentes du ministre de la police, et donna son approbation à une conduite modérée et libérale qui servait si bien ses projets, en accoutumant le peuple au rispect du prêtre, et qui était de nature k lui concilier tout à la fois les philosophes et les croyants.
M, Garnier ne resta pas longtemps préfet de Seine-et-Oise; l'empereur l'appela, vers 1804, avec le titre de comte, au sénat, dont il fut président depuis 1 809 jusqu'en 1811.
Devenu sénateur, M. Garnier fit ce que firent tous les sénateurs : il se fit oublier. Il s'arrangea une existence douce et
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oommode; il retourna aux lettres, qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Il publia une édition de Racine, dans lequel il admirait un des représentants d'un grand siècle. Il écrivit son Histoire de la monnaie depuis les temps les plw reculés jusqu'à Charlemagne. Il assista, de trop près peut-être , à des merveilles qui ne Téblouissaient plus, et aux gigantesques efforts d'un règne qui. pour lui, avait dépassé le but, et dont il press^kait la fin. Il ne lui paraissait pas possible que la France pût s'accommoder longtemps d'un héroïque régime qui la mettait à la gloire pour toute nourriture.
Comment le disciple de Quesnay aurait-il pu approuver l'action incessante» infatigable d'un pouvoir qui voulait tout faire, qui ne s'en rapportait qu'à lui-même, et pour lequel les individus n'étaient que des instruments?
Le 2 avril 1 81 4, il adhérait sans trop de regrets à la déchéance de l'empereur. Les promesses de la Restauration l'avaient séduit. La Restauration lui allait mieux qu'à aucun autre : c'était la paix ; c'était la liberté à petite dose; c'étaient les ressorts de la puissance détendus; c'était quelque chose de facile et d'aisé ; c'était un roi, comme lui, modéré, sceptique, spirituel , avec lequel il croyait voir revenir les souvenirs de sa jeunesse. Il fut un de ceux qui durent le plus sincèrement accepter la charte de 1814, dont les engagements, dans ses idées, donnaient à la France toutes les libertés qu'elle était assez forte pour porter.
Lorsqu'au bruit du retour de l'empereur Napoléon, la chambr^des pairs le chargeait de mettre l'expression de ses espérances et de ses douleurs au pied du trône, c'était dans toute la vérité de sa pensée que M. Garnier y faisait entendre ce langage (17 mars 1815):
« Cette constitution, Sire, est le gage d'une nouvelle alliance entre le peuple français et l'antique race de ses rois. Les plus sages institutions se sont associées aux plus illustres souvenirs ; ils se prêtent un mutuel appui, et composent une puissance inébranlable. y>
Après lorage des Cent-Jours, il vint reprendre sa place à la chambre des pairs, où la Restauration récompensa, par de nou-
veaux honneurs, une fidélité à laquelle les événements avaMni épargné de trop dures épreuves.
Il arriva cependant à M. Garnier ce qui est arrivé à beaucoup d'autres. Il fut dépassé. L'ami des grands seigneurs d'aulrefoi?. rélève des penseurs du dix-huitième siècle, associé à leurs tn;vaux et à leurs espérances, se trouva tout surpris au milieu de? vaAés étroites, des rancunes hargneuses, des petites passioo* de toute sorte , qui offensaient la France sans la dompter. L- Restauration devait-elle aboutir à n'être que le triomphe (k de quelques gentilshommes de village ou de quelques habitué? de paroisse? Allait-on voir renaître l'ancien régime , moins la vivacité de ses opinions, la liberté de ses mœurs, Tél^ance de ses manières I C'est là ce qui ne laissait pas que d'inquiéter M. Garnier, et ce qui lui inspirait même de tristes pressentiments.
En 1818, il publiait, sous ce titre : « Appel à tous les propriétaires en Europe, ou manifeste de la société, contre h partis qui la tourmentent , par un ami de V ordre et de la liberté, » un écrit , le dernier écrit qui soit sorti de sa plume, p< qui montre, au milieu de singulières appréhensions, la tracf ineffaçable que les premières études et les premières impressions laissent dans l'esprit.
On voit toujours, dans M. Garnier, le disciple de Quesnay. revenant aux idées de son maître, dont il poursuit la réalisation au travers de tous les changements. En 1818, comme en 179*2, c'est le même problème qu'il essaye de résoudre, avec les m^es moyens. Pour lui, la société est toujours partagée en propriétaires et en non-propriétaires. Il n'y a pas, à ses yeux, d'aulrf aristocratie que celle-là, qui naît de la nature même des choses: l'autre n'étant qu'une fiction que le pouvoir doit proléger, loin qu'elle le protège. Ces doctrines, que 1792 avait proscrites, étaient devenues presque hardies à une époque où l'on s'occupait de refaire l'aristocratie, avec l'inégalité de la naissance. M. Garnier parle, d'ailleurs, des petits comme n'ont pas l'habitude d'en parler ceux qui deviennent grands. Dans ce livre, vous ne trouverez aucune des déclamations si aisées, que Far-
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ll^vr pour tous les pouvoirs met à la mode dans tous les temps; il peint dignement, en enfant du peuple, le peuple « qui, dans son ivresse la plus furieuse, aurait honte d'une bassesse. » C'est même quelque chose d'assez eurieuî que le dédain avec lequel le comte de l'empire, le marquis du régime nouveau, traite la suprématie nobiliaire, qu'il force à s'incliner devant la suprématie du travail , de l'intelligence et de la richesse. On sent là un esprit distingué qui juge les choses avec sang-froid, et qui sait conserver toute sa raison, au milieu des enivrements de la grandeur et de la vanité. Ce n'est pas lui , s'il eût vécu , qui aurait encouragé la Restauration dans les entreprises où elle s'est perdue.
Le fond du caractère de M. Garnier, c'était la simplicité, la sagesse et la modération, unies à un amour, peut-être excessif, de l'ordre et du repos. Il appartenait à cette classe d'hommes qui ont , faut-il dire , le bonheur ou le malheur de n'être dupes de rien ; qui , servant le pouvoir sans passion , aiment mieux l'éclairer que le combattre.il avait assez réfléchi, assez vécu, pour savoir à quoi s'en tenir , sur toutes choses, même sur les titres qu'il n'avait pas brigués, jouets fragiles, dont la vanilé des hommes aime à parer leurs tombeaux. M. Garnier ne voulut emporter dans le sien que le nom qu'il avait reçu de ses pères; c'est le seul qu'on lise au bas de l'acte contenant l'expression de ses volontés dernières.
Eloigné de son pays, depuis soixante ans, jamais M. Garnier n'en avait perdu le souvenir; il se plaisait à parler d'Auxerre ; sa pensée se reportait, d'elle-même, aux lieux où son heureuse enfance s'était écoulée; la qualité d'Auxerrois était, seule, un titre à sa bienveillance; en mourant, il légua trois mille francs aux pauvres de la paroisse Saint-Eusèbe, sur laquelle il était né.
Les hommes comme M. Garnier deviennent rares. La société actuelle n'en fait plus; il faut, aujourd'hui, plus de vigueur, plus d'âpreté, plus de résolution. Où retrouver les goûts sérieux unis aux goûts aimables ; l'amour de l'étude uni à l'amour des affaires ; la haine des exagérations et des excès, et cette politesse naturelle qui est la véritable grâce de l'esprit?
Il y a d'autres enseignements encore à recueillir de cette Tje qu'on peut offrir comme exemple de bonheur, et de bonheur mérité. S'il est vrai qu'il faille des hommes qui habituent les sociétés au calme, après de*longues agitations; comment se&ilit que de tels hommes n'aient que la seconde place, quels que soient leurs talents, quelle que soit même leur vertu 7 C'est peutêtre que, chez eux, la vertu est trop positive, l'habileté trop personnelle. Les grandes renommées se paient par de grands sacrifices. La société veut qu'on coure des risques à la servir; elle ne se croit pas tenue de récompenser ceux qui se sont récompensés eux-mêmes ; elle aime tièdement ceux qui l'ont aimée d'un amour tiède ; la société mettra toujours le dévouement au premier rang des vertus.