‹ L'histoire d'un drapeau grand drame militaire en douze tableauxChapitre 59 sur 77 · FRANÇOIS, JÉROME, SATURNIN · texte numérisé non relu

FRANÇOIS, JÉROME, SATURNIN

(Leurs vêtements en haillons les couvrent à peine ; ils entrent en marchaD I sans effort et semblent ne pouvoir plus se soutenir.)

SATURNIN

Les Cosaques s’éloignent, arrêtons-nous un instant.

FRANÇOIS

Oui, car la force m’abandonne... je ne saurais marcher davantage...

JÉRÔME

Encore un peu de courage, mes amis... encore un suprême effort... le salut est peut-être à quelques pas.

FRANÇOIS. '

Le salut !.. il n’y en a plus pour nous, hélas!.. Regardez ce qui nous entoure... des plaines immenses... couvertes de neige!..

SATURNIN

Partout le désert!..

Partout la mort!.. Quel épouvantable climat!.. Ce n'est pas l’ennemi qui les a vaincus, ils sont tous morts de faim et de froid...

SATURNIN

Et voilà le sort qui nous attend, qui va bientôt nous frapper nous-mêmes...

FRANÇOIS

Espérons, espérons encore... Mais j’ai besoin d’un instant de repos, mes jambes me soutiennent à peine.

JÉRÔME

üh! non, non, point de halte, François : le repos, lorsque le sang est appauvri, comme le nôtre, par les fatigues et le jeûne, le repos est un terrible danger...

SATURNIN

C’est vrai... J’akvu bien des compagnons d’infortune s’arrêter, s’étendre comme tu le fais toi-même... «Nous voulons dormir, » disaient-ils, et ils passaient du sommeil à la mort...

FRANÇOIS

Ne craignez rien... laissez-moi rassembler mes esprits; songeons à elles, à nos pauvres femme#, dont nous nous sommes séparés pour leur chercher un peu de nourriture et un abri.

JÉRÔME

Hélas! pourrons-nous les rejoindre seulement!.. Nous nous sommes égarés, perdus dans le désert.

FRANÇOIS

Et c’est moi... moi qui aurai causé votre malheur... votre mort...

l’histoire d’on drajpeaü.

SATURNIN

Mais, non, non...

FRANÇOIS

Nous suivions notre corps d’armée pendant cette horrible déroute... mes blessures se sont encore rouvertes, et Marie s’est arrêtée avec moi... vous et vos femmes vous n’avez pas voulu nous quitter... et voilà comment nous avons perdu de vue nos compagnons et notre drapeau...

JÉRÔME

Et aujourd’hui, c’est moi qui vous ai entraînés loin de nos malheureuses femmes... J’avais cru apercevoir la fumée de quelque cabane... vous m’avez suivi... et le vent qui promène la neige a effacé la trace de nos pas, et je ne sais plus m’orienter pour retourner auprès de ces infortunées qui nous attendent, qui se désespèrent, qui meurent peut-être...

» SATURNIN

Allons, François, debout! debout I il faut tâcher de les rejoindre...

FRANÇOIS, d’une voix plus faible.

Oui, oui, il le faut... je veux... Je ne peux pas, mes amis... je ne peux pas.

SATURNIN

Que dis-tu?..

Attendez, attendez encore... et... il me semble... que si je dormais... quelques instants...

JÉRÔME

Dormir!.. Oh! souviens-toi, François, sou viens-toi, c’est la mort!.. %

FRANÇOIS

Noû... non... je me sens mieux... laissez... laissez-moi...

SATURNIN

Mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi !

JÉRÔME

Tu ne peux plus marcher, François?., eh bien , nous tenterons de te porter !

SATURNIN

Oui, essayons, essayons! (ils s’agenouillent auprès de lui et essayent de le soulever.)

JÉRÔME

Impossible! impossible ! et il va mourir... (il se laisse tomber

auprès de Fui.}

‘ SATURNIN

Ce dernier effort... rn'a brisé... (il tombe aussi auprès de François.)

JÉRÔME, d’une voix sourde.

François !

v FRANÇOIS, avec effort.

Ne... ne... me plaignez pas... je ne souffre plus... je vais dormir...

JÉROME, d’une voix faible.

Dormir... Oh! c’est fini... Eh bien! nous, nous ne te quitterons pas! (il s’étend auprès de lui.)

FRANÇOIS, à demi mort et étendant les deux bras pour les éloigner.

Non... non... (Dans ce moment, on entend, très au loin, la voix de Marie qui crie : François! François!)

FRANÇOIS, se soulevant à moitié. \

Ah ! ah!... (p uis on entend aussi la voix de Jeanne et de Louise qui appelle : Saturnin! Jérôme!)

JÉROME, d'une voix très-faible.

Ce... Ce Sont... elles... essayons... (Tous trois se mettent à crier Par ici! par ici! mais d’une voix si faible, si éteinte, qu’ils retombent découragés. Le vent souffle avec force, et une couche de neige les recouvre depuis les pieds jusqu’à la poitrine. Après un instant de silence, on voit entrer en scène une petite charrette traînée par un cheval, que conduit un soldat à pied. Dans la charrette sont Marie, Jeanne, Louise et madame Wolf.)

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