‹ L'histoire d'un drapeau grand drame militaire en douze tableauxChapitre 58 sur 77 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ANTOINE, BOUDINIER, MOLÏNCHON, ANTOINETTE, soldats.

(ils sont tous couverts de vêtements en lambeaux. Leurs souliers, usés, sont remplacés par des chaussures de paille. Ils entrent en scène marchant à reculons et comme faisant face à l’ennemi. Au lever du rideau, ils tirent quelques coups de fusil.)

ANTOINE

Envolées, les hirondelles !

ANTOINETTE

Ils n’étaient que trois contre un, ils seront allés chercher du renfort.

MOLÏNCHON.

C’est pas trois contre un qu’ils étaient, c’est bien six.

. BOUDINIER.

Trois, je les ai comptés : soixante hommes, et nous sommes vingt.

MOLÏNCHON.

Soixante hommes, soit, et soixante chevaux, ça fait bien cent vingt. j

BOUDINIER.

Les chevaux... est-ce que ça se bat, les chevaux?

MOLÏNCHON. '

Non, mais ça se mange, et c’est pas à mépriser.

TOUS

Oh! non, non!

Quelle campagne!... Il ne faut pas vous graisser la pilule, nous ne sommes pas au bout.

ANTOINETTE

Nous sommés partis quinze cents de Moscou, et voilà ce qu’il en reste.

MOLÏNCHON.

C’est encore plus que vous n’en pouvez nourrir, la cantinière.

l’histoire d’un drapeau.

ANTOINETTE

Dame ! mes enfants, je vous ai partagé tout ce que j’avais, et quand la cantine a été vide, ça m’a fendu le cœur, de voir tous ces braves soldats qui tombaient autour de moi, sans que j’aie à leur donner ni une goutte d’eau-dé-vie, ni un morceau de pain.

Il y a trois jours que je suis à jeun, c’est dm’ !

MOL1NCHON.

Moi, j’ai le cerveau si détraqué que je ne sais plus quel jour que j’ai mangé... Ah ! si, mon dernier repas, ça a été dans les ruines du village de Strogoff... des perdrix aux choux... ma foi!., il n’y avait pas de perdrix... mais le chou était diablemeut bon.

Le village de Strogoff... c’est là que nous nous sommes séparés de notre pauvre colonel...

BOUDINIER.

De ses deux amis...

ANTOINETTE

Et de mes anciennes maltresses...

ANTOINE

Le ciel nous est témoin que c’est eux qui nous ont ordonné de continuer notre route et de tâcher de gagner Smolensk, il a bien fallu obéir...

ANTOINETTE

Et quel spectacle sur toute la route ! Oui, des hommes engourdis et glacés, succombant au sommeil qui donne la mort! les autres, mourant de fatigue ou de faim; le désordre partout !.. plus de discipline, chacun songe à soi... on se répand dans toutes les directions pour chercher du pain...

BÔUDINIER.

Et on ne rencontre que des Cosaques.

MOLINCHON.

Et ça ne se mange pas... c’est trop coriace.

' ANTOINE

Allons, enfants, il faut continuer notre route... Que personne ne s’arrête, surtout... vous le savez, le repos, le sommeil, c’est la mort... En route !..

TOUS, tristement.

En route ! ( Ils s’éloignent , et l’on voit bientôt entrer les Cosaques, qui les observent et les suivent. Ceux-ci s’éloignent à leur tour. La scène reste vide. Le vent souffle avec force et la neige tombe à gros flocons.)

TABLEAD IX.

Page 1