SCENE PREMIÈRE
MOLINCHON, ANTOINE, puis BOUD1NIER.
ANTOINE
C’est ici qu’il faut nous présenter, qu’on a dit.
MOLINCHON.
Oui, c’est la préfecture de Grenoble. C’est là cpie demeurent MM. les autorités civiles qui doivent nous recevoir et nous faire réincorporer.
ANTOINETTE
Eh bien, entrons; mais de quel côté que c’est?
MOLINCHON.
Par là, sans doute... (ils vont pour entrer et se rencontrent avec Boudinier qui sort de la mairie.)
ANTOINETTE
Ah bah!
MOLINCHON.
Monsieur Boudinier !
BOUDINIER.
A qui fais-je l’honneur de parler?..
ANTOINETTE
Comment! fais-je l’honneur?.. Mais c’est nous, Antoinette.
Oui, c’est nous, Molinchon.
BOUDINIER.
Ah 1 dui, oui, Molinchon, Antoinette!.. Je me souviens...
ANTOINETTE
C’est bien heureux!... Vous me devez encore six petits verres de rhum dont je vous ai fait crédit, de Moscou à Smolensk, et, dans ce temps-là, ça valait dix francs chaque...
BOUDINIER.
Aujourd'hui, ça vaut six sous les six...
' ANTOINETTE
Six sous!
l’histoire d’un drapeau.
BOUDiMEB.
Voilà votre dû. Madame, et je ne vous demande pas de quittance... (a Molinchon.) Et vous, monsieur Molinchon?
MOL1NCHON.
Moi, je ne vous ai rien prêté, au contraire, j’ai reçu pour vous...
BOUDINIER.
Vous avez reçu?..
MOLINCHON.
Pour vous... un coup de lance que voulait vous payer un Cosaque; mais il parait que vous n’aviez pas le temps de toucher... vous y avez tourné le dos, et j’ai passé au bureau à Votre place... (Montrant une balafre qu'il a au front.) Tenez, VOÜà le montant de la chose... Mais, soyez tranquille, j’y ai donné son acquit, le Kalmouk n’a plus rien à réclamer.
BOUDINIER, troublé.
Ah! oui, oui, je... je vois...
MOLINCHON.
Quand vous voudrez, monsieur Boudinier... je vous rembourserai ce que j’ai reçu pour vous...
BOUDINIER, vivement.
Merci, non, merci! je... vous en tiens quitte...
MOLINCHON.
Si fait, si fait, c’est un petit compte à régler, et vous choisirez la monnaie.
BOUDINIER, ému.
Co... comment la monnaie?..
MOLINCHON.
Oui, le sabre, l’épée, le pistolet; je n’ai pas de lance à vous offrir.
ANTOINETTE
Eh bien ! qu’est-ce que vous choisissez ?
B0UD1NIÈR.
Je choisis... la persuasion.
, ANTOINETTE
La persuasion!...
MOLINCHON.
Qu’est-ce que c’est que c’t’ arme-là?..
BOUDINIER.
Je demande à m’expliquer d’abord... J’ai eu tort... de ne pas vous reconnaître, et je le reconnais...
ANTOINETTE
Oh!..
• BOUDINIER.
v Oui, je le reconnais, mes amis... (Bas.) Et ce n’est pas l'ingratitude qui me faisait parler comme je l’ai fait... c’est la venette...
ANTOINETTE
L a venette!..
BOUDINIER.
Quelle venette?.. Depuis l’entrée des alliés en France, nous vivons sous un régime soupçonneux... J’ai eu peur de ces gens-là, voyez-vous, et, pour qu'ils ne me fassent pas de mal, je me suis mis avec eux, je suis garçon de bureau à la préfecture.
MOLINCHON.
Vous avez eu peur, vous!., vous, monsieur Boudinier! vous, le bravé Boudinier !
• BOUDINIER.
Comment, mon pauvre garçon, vous donnez encore dans le panneau de ma bravoure?
MOLINCHON.
Mais, dame !..
BOUDINIER.
Eh bien, y a beau jour que je n’y donne plus, moi.
ANTOINETTE
Ni moi. .
MOLINCHON.
Allons donc! est-ce que je ne connais pas votre courage?
BOUDINIER.
Je m’en suis cru aussi, du courage; c’est une illusion qui s’est bien vite dissipée... Oui, mon pauvre Molinchon, je suis poltron... comme la lune !.. Je tenais de l’escargot pour courir à la gloire, et du lapin de garenne pour quitter le champ de bataille.
MOLINCHON.
Ce n’est pas vrai!
BOUDINIER.
Mais je ne suis pas pour ça un méchant, ni un ingrat. (Avec émotion.) J’ai du cœur, voyez-vous, et je n’ai pas oublié ce que vous avez fait tous les deux pour moi !.. Oh! non, jene l’ai pas oublié ! Antoinette, c’est pas dix francs la pièce qu’ils valaient, vos petits verres d’eau-de-vie, c’est dix mille francs chacun, puisque, sans eux, je serais mort... (Pleurant.) Il y en avait six, ça fait soixante mille francs que je vous dois, Antoinette !.. Je gagne douze cents francs par an à la préfecture, je vous déléguerai cent sous par mois, jusqu’à ce que j’aie payé toute la somme. • ,
MOLINCHON, lui serrant la main.
Ah ! ah !... c’est bien ça !
ANTOINETTE
Mais non, mais non, je ne veux pas.
BOUDINIER.
Quant à vous, Molinchon, je ne vous demande rien de ce que vous avez reçu, c’est moi qui vous dois, au contraire, et si je peux m’acquitter...
MOLINCHON.
Merci, mon brave Boudinier.
l’histoire d’un drapeau.
Non... non!.. Bon Boudin ier.
MOLINCHON.
Eh bien, je veux bien... mon bon... brave Boudinier.
Il n’en démordra pas.