SCÈNE ÏI
Les mêmes, ANDRÉ, MARIE.
ANDRÉ
Espérez encore, Madame, espérez.
ANTOINETTE, bas.
C’est madame Beaudoin.
MOLINCHON.
Madame la colonel!
MARIE
Bonjour, mes amis !
ANTOINETTE
Eb bien, Madame, vous n’avez rien appris ?
MARIE
Rien!...
MOLINCHON.
Notre pauvre colonel...
MARIE
Hélas! je n’ai plus de courage !... Pourquoi m’a-t-on séparée de mon mari?.. Quoi qu’il dut arriver, ma place n’étaitelle pas auprès de lui?
C’est à Smolensk, m’avez-vous dit, que celte séparation a eu lieu?
MARIE
Oui, c’est à Smolensk que l’empereur, voulant rétablir l’ordre et la discipline dans les débris de l’armée, avait mis à l’arrière-garde les femmes et les blessés.
BOUDINIER.
Nous en étions, nous autres, de l’arrière-garde.
MOLINtHON.
Moi, comme blessé... Antoinette, comme femme, etM. Boudinier, comme apothicaire.
MARIE
Quelque temps après, nous passions la Bérésina ; l’armée,
harcelée par l’ennemi, était coupée de nouveau, et Jeanne, Louise et moi, après d'horribles fatigues, après des souffrances inouïes, nous sommes arrivées en France... mais nous y sommes arrivées seules.
ANDRÉ
Mais depuis, chacune de vous a eu des nouvelles de son mari?..
Quelques soldats, échappés comme nous à la mort par miracle, ont dit qu’ils les avaient rencontrés, supportant avec courage les plus rudes épreuves, et prêts à atteindre la frontière.
ANDRÉ. '
Et, comme c’est sur Grenoble que sont dirigés les débris de leur ancien régiment, vous y êtes venues pour attendre?..
MARIE
Ou pour mourir, mon ami.
TOUS
Mourir!.,.
ANDRÉ
Que dites-vous, mon enfant?..
MARIE. i
Les larmes, les privations et les fatigues ont épuisé mon corps et mon âme; une seule pensée, une seule espérance me soutient encore... Si François revient... je vivrai ! S’il est mort, pourquoi resterais-je sur la terrre? Nous avons trop longtemps souffert ensemble pour que l’un des deux aille se reposer sans l’autre.
ANTOINETTE
Vous le reverrez, Madame, vous le reverrez.
MARIE
Je le sais bien , mais où?.. Ici, ou là-haut?..
BOUDINIER.
Ça sera ici... Tenez, si vous voulez, Madame, je vas vous conduire dans les bureaux; nous verrous s’il est arrivé quelque nouvelle de Paris.
MARIE
Merci, mon ami.
ANDRÉ, l'accompagnant jusqu'à la porte avec Boudinier.
Du courage, ma tille, du courage !
ANTOINETTE
Pauvre chère femme!., c’est comme elle le dit ; si son mari ne revient pas, elle ira le rejoindre...
l’histoire d’ün drapeau.