CHARLES VII ET JEANNE D'ARC
puissance la ville de Grevant, laquelle tenait le parti du duc de Bourgogne. Et était chef dudit siège le connétable d'Ecosse, lequel avait avec lui plusieurs grands seigneurs qui vaillamment se combattirent contre lesdits assiégés par divers engins et habillements de guerre qu'ils avaient. Pour lequel siège ne furent mie tant seulement troublés les Bourguignons, mais avec ce les Anglais. Et pour tant la duchesse douairière de Bourgogne manda hâtivement les plus grands seigneurs de Bourgogne,^ et leur requit instamment, pour et au nom de son fils le duc, qu'ils assemblassent diligemment leurs gens pour donner secours aux dessus dits assiégés de Grevant. Lesquels seigneurs, avec le seigneur de Thoulongeon, maréchal de Bourgogne, se mirent ensemble à toute puissance et chevauchèrent jusqu'à Auxerre; auquel lieu vint, de par le duc de Bedfort, régent, le comte de Salsebery, le comte de Suffort, le seigneur de Willeby et aucuns autres seigneurs anglais, tant qu'ils furent jusqu'au nombre de quatre mille combattants ou environ, gens d'élite et éprouvés eu armes. A rencontre desquels Anglais allèrent, pour les honorer, le comte de Joigny, Bourguignon, Le Borgne de Thoulongeon, le seigneur de Vergy, messire Jean et messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot, le, seigneur de Rochefort et plusieurs autres notables seigneurs. Et eux venus et assemblés ensemble, firent grand'révérence l'un à l'autre, et puis chevauchèrent l'un avec l'autre, en belle ordonnance jusqu'en la ville ; et fut logé ledit comte de Salsebery en l'hôtel de l'évêque. Et quand ils furent un peu refectionnés de boire et de manger, se assemblèrent lesdits seigneurs, tant Anglais que Bourguignons, en l'égUse cathédrale de la ville ; et là prirent leurs conclusions
telles que ci-après seront déclarées. Après, les Anglais et Bourguignons se mirent à chemin pour aller vers Crevant combattre leurs adversaires; et descendirent à pied à environ un grand quart de lieue d'iceux. Alors il faisait moult chaud; et pour ce furent grandement travaillés, tant d'aller à pied, pour la pesanteur de leurs armes, comme de l'ardeur du soleil. Et ce propre jour furent faits chevaliers de cette partie Guillaume de Vienne, fils au seigneur de Saint-George; Jean, seigneur d'Auxy ; Philippe, seigneur deTrenont, et Copin de La Viefville.
Premièrement, fut ordonné par lesdits seigneurs que le lendemain, qui était vendredi, se partiraient avec tous leurs gens, à dix heures du matin, pour aller loger vers Crevant.
Item, ordonnèrent deux maréchaux pour avoir regard sur leurs gens, c'est à savoir, pour les Bourguignons, le seigneur de Vergy, et pour les Anglais, messire Gillebert de Hallesal.
Item, fut crié que les Anglais et Bourguignons fussent d'accord et amis ensemble en bonne union, sans faire débat ni remords, sous peine d'être punis à la volonté des capitaines.
Item, fut ordonné qu'ils chevaucheraient tous ensemble en un ost; et y aurait six vingts hommes d'armes, c'est à savoir soixante Anglais et soixante Bourguignons, avec autant d'archers qu'il y appartenait pour découvrir devant.
Item, fut ordonné que quand on viendrait au lieu où on se devrait combattre, qu'incontinent qu'il sera dit et publié, que chacun descende à pied ; et ceux qui en feront refus soient mis à mort, et tantôt les chevaux soient menés arrière l'espace de demi-lieue ;
et ceux qui en seront trouvés plus près soient pris comme confisqués.
Item, fut ordonné que chacun archer fît un pieuchon t éguisé à deux bouts pour ficher devant lui quand besoin en serait.
Item, fut ordonné que nul, de quelque état qu'il fût, ne fût si hardi que de prendre prisonniers au jour de la bataille, jusqu'à ce qu'on voie pleinement que le champ soit gagné; et que si on en prend aucun, tantôt soit occis, et avecque lui celui qui l'aura pris, s'il en fait aucun refus.
Item, fut ordonné que chacun se pourvût de viande pour deux jours, et avec ce, que ceux de la ville d'Auxerre envoyassent vivres après l'ost, en tant qu'ils s'en pourraient finer, et ils seraient bien payés.
Item, fut ordonné que nuls ne chevauchassent devant ni derrière, sans l'ordonnance des capitaines, sur peine capitale, mais se tienne chacun en l'ordonnance où il sera mis.
Lesquelles choses dessus dites furent en ce jour proclamées et publiées à son de trompe en la ville d'Auxerre. Et le lendemain, comme dit est, quand ils eurent ouï la messe en grand'dévotion, et bu un coup, ils se départirent de la ville en grand'fraternité et allèrent loger tous ensemble en la Vinchelles, à une petite lieue de leurs ennemis. Et lé samedi en- . suivant, environ dix heures du matin, se délogèrent et allèrent à belle ordonnance devant leurs ennemis, lesquels, sans faillir, ils trouvèrent ordonnés en grand' et notable compagnie ; et avaient pris place sur une montagne devant ladite ville de Crevant, laquelle ils avaient tenu nuit et jour en attendant