LES ÉCOSGHEURS EN CHAMPAGNE
(Jean Chartier, Chroniques.)
Environ quinze jours après audit an, vinrent en pays de Champagne de trois à quatre mille hommes de guerre, dont une partie était issue des forteresses que le connétable avait fait rendre, lesquels dommagèrent grandement le pays, et n'y avait hommes, femmes ne enfants qu'ils ne dépouillassent, pourvu qu'ils les pussent rencontrer à leur avantage, jusqu'à la chemise. Et quand ils avaient tout pillé, rançonnaient les villages. Et étaient leurs capitaines un nommé de Chabannes et deux bâtards de Bourbon, et les nommait le peuple vulgairement et communément les Écorcheurs. Et se commencèrent es autres pays obéissants au roi de France à eux élever et mettre sus plusieurs capitaines natifs de Poitou, de Berry, d'Auvergne et de plusieurs autres pays du royaume de France où il n'y avait aucune guerre. Et s'assemblèrent plusieurs autres compagnies de gens d'armes qui vivaient sur les champs et qui pillaient et robaient le pays, sans approcher de la frontière des Anglais. Et tant se crûrent et multiplièrent lesdites compagnies, tellement que qui pouvait avoir plus de gens sur les champs et qui plus pouvait piller et rober les pauvres gens était le plus craint et le plus redouté.
§ 4. ~ CHARLES VU RÉFORME l'ARMÉE ROYALE. CONSTITUTION DES COMPAGNIES D'ORDONNANCB (1445).
(Mathieu de Coucy, Chroniques, eh. vi.)
En l'an mil quatre cent quarante et cinq dessusdit, le roi de France, durant son séjour audit lieu de Ghâlons, fît par plusieurs et diverses fois assembler les gens de son conseil, en grand nombre, tant en sa présence comme ailleurs, pour avoir avis, délibération et conclusion sur aucunes grandes et importantes affaires, qui touchaient beaucoup le régime et la police de son royaume ; et lesquelles, longtemps auparavant, lui et aucuns de son privé conseil avaient entendu et fait plusieurs diligences pour les mettre sus et mener à fin; mais, spécialement touchant le fait de sa guerre et de ses gens d'armes, il désirait de tout son cœur qu'une bonne ouverture et manière fût trouvée, par laquelle les gens de guerre qui étaient à lui fussent payés et soudoyés en nombre compétent, et mis et assis es villes et forteresses de sondit royaume, où bon lui semblerait, et que tous autres pillards, robeurs et méchantes gens, dont il y avait grand'quantité d'inutiles, et qui ne savaient et ne faisaient autre chose, sinon que détruire, rober et piller ses vassaux et propres sujets, fussent chassés et déboutés, et qu'il leur fût dit et ordonné que dedans brief temps un chacun d'eux, sur peine capitale, se retirassent et retournassent aux heux d'où ils étaient, et qu'ils se remissent à labourer et faire leur métier, chacun selon son état. Laquelle manière et ouverture dessusdite fut par plusieurs fois pratiquée et mise avant, en la présence du roi, comme dit est, où étaient avec lui plusieurs
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grands seigneurs de son sang et autres nobles hommes, gens de conseil et capitaines de grand'autorité, lesquels, chacun à leur tour, quand il en était enquis et qu'il lui en était demandé, en répondaient suivant leur avis et entendement, et selon qu'il leur semblait en être et devoir être fait pour le mieux.
Or, bien s'accordaient la plus grande partie, que, si on en pouvait venir à chef, ce serait chose très honorable, profitable et utile pour le roi et son royaume, et aussi pour tous les autres seigneurs d'icelui ; mais plusieurs d'ailleurs doutaient sur cette besogne deux choses : la première était que si les dessusdits gens de guerre, du moyen et plus petit état, qui étaient en bien grand nombre et en plusieurs compagnées, entendaient les nouvelles de cette réforme qu'on voulait faire, ils se pourraient mettre ensemble d'eux-mêmes, sous aucuns capitaines de légère volonté, en si grand'puissance et quantité, qu'à grand'peine le roi, ses princes et bienveillants pourraient venir à bout de les défaire et éloigner dudit royaume. Et, comme aucuns dudit conseil disaient, le pareil avait bien autres fois été vu, du temps du roi Charles le Riche, tayon * de celui de présent, quand les grandes compagnies régnèrent en France assez longuement, comme il se trouve es histoires faites de ce temps-là.
Le second doute provenait de ce qu'aucuns remontraient que le roi était très affaibli et diminué de ses finances et revenus par le moyen des guerres qu'il avait longuement soutenues contre ses adversaires ; qu'aussi ses pays, villes et sujets, en divers lieux de son royaume, étaient en grand'ruine et