Petit cheval
pierres pour continuer, il y fût entré sans doute, mais il n'était point venu fourni pour tel exploit : parquoi était mal pourvu. Dedans il n'y avait que ceux de la ville au commencement, sauf Loyset de Balligny, qui avait quelque peu de gens d'arrièreban, lequel était capitaine de la ville; toutefois Dieu voulut qu'elle ne se perdît pas ainsi ; et en montra grandes enseignes; car ceux de monseigneur des Cordes combattaient main à main par le trou qui avait été fait en la porte; et sur cela, manda au duc de Bourgogne, par plusieurs messagers, qu'il vînt, et qu'il pouvait être sûr que la ville était sienne. Cependant que ledit duc mit à venir, quelqu'un de ceux de dedans s'avisa, et apporta des fagots allumés pour jeter au visage de ceux qui s'efforçaient à rompre la porte. Tant y en mirent que le feu se prit au portail, et qu'il fallut que les assaillants se retirassent, jusques à ce que le feu fût éteint.
Ledit duc arriva, qui semblablement tenait la ville prise, pourvu que ce feu fût éteint, qui était très grand; car tout le portail était en feu. Et quand ledit duc eût voulu loger une partie de l'armée du côté de Paris, la ville n'eût pu échapper de ses mains; car nul n'y eût pu entrer; mais Dieu voulut qu'il fît doute là où il n'y en avait point; car pour un petit ruisseau qui était à passer, il fît cette difficulté. Et depuis qu'il y eut largement gens d'armes dedans, il le voulut faire, ce qui eût été mettre tout son est en péril; et à grande peine l'en put-on démouvoir; et fut le vingt-huitième jour de juin, l'an mille quatre cent septante-deux. Ce feu dont j'ai parlé dura tout le jour ; et y entrèrent devers le soir dix lances d'ordonnance seulement, comme m'a été conté, car jVlais encore avec le duc de Bourgogne; mais ils ne furent point vus, pource que chacun était
empêché à se loger, et aussi n'y avait nul de ce côté. A l'aube du jour commença à approcher l'artillerie dudit duc ; et tôt après vîmes entrer gens largement, au moins environ deux cents hommes d'armes; et crois que s'ils ne fussent venus, que la ville eût mis peu à composer. Mais en la colère où était le duc de Bourgogne, comme avez pu entendre ci-dessus, il désirait la prendre d'assaut; et sans doute il l'eût brûlée, si ainsi fût advenu, qui eût été très grand dommage ; et me semble qu'elle fut préservée par vrai miracle, et non autrement. Depuis que ces gens y furent entrés, l'artillerie dudit duc tira continuellement l'espace de quinze jours ou environ; et fut la place aussi bien battue que jamais place fut, et jusques en l'état d'assaillir. Toutefois aux fossés y avait de l'eau, et fallut faire un pont de l'un des deux côtés de la porte brûlée, et de l'autre côté de ladite porte on pouvait joindre jusques aux murs sans danger, sauf d'une seule canonnière qu'on ne sut battre pource qu'elle était fort basse.
C'est bien* grand péril et grande folie d'assaillir si grandes gens ; et encore par-dessus tout, y étaient dedans, le connétable (comme je crois) ou logé près de la ville (je ne sais lequel), le maréchal Joachim, le maréchal de Lohéac, monseigneur de Crussol, Guillaume de Vallé, Méry de Coué, Sallezard, Thévenot de Vignoles, tous anciens, cent lances pour le moins hommes d'armes de l'ordonnance, et largement gens de pied, et beaucoup de gens de bien qui se trouvèrent avec tous ces capitaines. Toutefois délibéra ledit duc donner l'assaut; mais ce fut tout seul, car ne se trouva de cette opinion que lui; et le soir, quand il se coucha sur son lit de camp, vêtu comme il avait accoutumé, ou peu s'en fallait, il demanda à
aucuns s'il leur semblait bien que ceux de dedans attendissent l'assaut. Il lui fut répondu que oui, vu le ^and nombre de gens qui y étaient, et qu'ils étaient encore suffisants pour la défendre comme une haie. 11 le prit en moquerie, et dit : « Vous n'y trouverez demain personne. » A l'aube du jour fut l'assaut très bien assailli, et très hardiment, et encore mieux défendu. Grand nombre de gens passèrent paF-dessus ce pont, et y fut étouffé monseigneur Despiris, un vieil chevalier de Bourgogne, qui fut le plus homme de bien qui y mourut. De l'autre côté, y en eut qui montèrent jusque dessus le mur, mais tous ne revinrent pas; ils combattirent main à main longuement, et fut Tassant assez long. Autres bandes étaient ordonnées pour assaillir après les premiers, mais voyant qu'ils perdaient leur temps, ledit duc les fit retirer. Ceux de dedans ne saillirent point, aussi ils pouvaient voir largement gens prêts à les recueillir s'ils fussent saillis. A cet assaut mourut environ six vingts hommes. Le plus grand fut monseigneur Despiris. Aucuns en cuidaient beaucoup plus, il y eut bien mille hommes blessés. La nuit d après, firent ceux de dedans une saillie ; mais ils étaient peu de gens, et la plupart étaient à cheval, qui se mirent par le cordai! des pavillons : ils ne firent rien de leur profit, et perdirent deux ou trois gentilshommes; ils blessèrent un fort homme de bien, nommé messire Jacques d'Orson, maître de Tartillerie dudit duc, qui peu de jours après mourut de ladite blessure.
Sept ou huit jours après cet assaut, voulut ledit duc aller loger à la porte vers Paris, et départir son ost en deux. Il ne trouva nul de cette opinion, vu les gens qui étaient dedans. C'était au commencement qu'il le devait faire, car à cette heure n'en était pa»
temps. Voyant qu'il n'y avait autre remède, il se leva, et en bel ordre : il s'attendait bien que ceux de dedans saillissent âprement, et par ce moyen leur porter quelque dommage; toutefois ils ne saillirent point. Il prit de là son chemin en Normandie, pource qu'il avait promis au duc de Bretagne aller jusques devant Rouen, lequel avait promis de s'y trouver ; mais il changea propos , voyant que le duc de Guyenne était mort; et ne boug«ea de son pays. Ledit duc de Bourgogne vint devant Eu, qui lui fut rendue, et Saint-Valery : et fît mettre les feux partout ce quartier jusques aux portes de Dieppe. U prit le Neuf-Ghàtel, et le fit brûler, et tout le pays de Caux, ou la plupart, jusques aux portes de Rouen, et tira en personne jusques devant la ville de Rouen. U perdait souvent de ses fourrageurs; et endura son ost très grande faim ; puis se retira pour rhiver qui était venu. Dès ce qu'il eut le dos tourné, ceux du roi reprirent Eu et Saint-Valery, et eurent pour prisonniers sept ou huit de ceux qui étaient dedans par les compositions.
§ 7. — PRÉTENtlONS DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE SUR L-'ALLEMAGNE. — IL ASSIÈGE NEUSS, QU'iL iNE PEUT PRENDRE.
(Gommines, Mémoires^ 1. llf, eh. i et ii.)
Le duc de Bourgogne était retourné en son pays, et avait le cœur très élevé pour cette duché qu'il avait jointe à sa crosse; et trouva goût en ces choses d'Allemagne, pource que Tempereur était très de petit cœur, et endurait toutes choses pour ne dé* pendre rien : et aussi de soi, sans l'aide 4es autres seigneurs d'Allemagne, ne pouvait-il pas grand'chose. Parquoi ledit duc ralongea sa trêve avec le
roi, et sembla à aucuns des serviteurs du roi que ledit seigneur ne devait point ralonger sa trêve, m laisser venir audit duc si grand bien. Bon sens leur faisait dire cela; mais par faute d'expérience et d'avoir vu, ils n'entendaient point cette matière. \l y en eut quelques autres, mieux entendant ce c^s qu'eux, et qui avaient plus grande connaissance, pour avoir été sur les lieux, qui dirent au roi que hardiment prît cette trêve, et qu'il souffrit audit duc de s'aller heurter contre les AUemagnes (qui est chose si grande et si puissante qu'il est presque incroyable), disant que, quand ledit duc aurait pris une place, ou mené à fin une querelle, il en entreprendrait une autre, et qu'il n'était pas homme pour jamais se soûler d'une entreprise (en quoi il était opposite au roi; car plus il était embrouillé et plus il s'embrouillait), et que mieux ne se pourrait venger de lui que de le laisser faire; et avant, lui faire un petit d'aide, et ne lui donner nulle suspicion de lui rompre cette trêve; car à la grandeur d'Allemagne et à la puissance qui y est, n'était pas possible que tôt ne se consommât et ne se perdit de tous points ; car les princes de l'Empire, encore que l'empereur fût homme de peu de vertu, y donneraient ordre; et à la fin finale audit seigneur en advint ainsi.
A la querelle des deux prétendants à l'évéché de Cologne, dont l'un était frère du landgrave de Hesse, et l'autre parent du comte palatin du Rhin, ledit duc de Bourgogne tint le parti dudit palatin e,t entreprit de le mettre par force en cette dignité, espérant en avoir quelques places ; et mit le siège devant Neuss, près de Cologne, l'an mille quatre cent septante et quatre, y étant ledit landgrave de Hesse avec quelque nombre de gens de guerre. Ledit duc mit tant de choses en son imagination, et si grandes, qu'il
demeura sous le fait; car il voulait en cette saison propre faire passer le roi Edouard d'Angleterre (lequel avait grande armée prête) à la poursuite dudit duc et achever cette entreprise d'Allemagne, qui était, s'il eût pris Neuss, la garnir bien, et une autre place ou deux, au-dessus de Cologne ; par quoi ladite cité de Cologne dirait le mot, et que partant il monterait contremont le Rhin jusques à la comté de Ferrette, qu'il tenait lors; et ainsi tout le Rhin serait sien jusques en Hollande, où il finit, et où il y a plus de fortes villes et châteaux qu'en nul royaume de la chrétienté, si ce n'est en France. La trêve qu'il avait avec le roi, avait été allongée de six mois, et déjà la plupart étaient passés* Le roi sollicitait fort de l'allonger, et qu'il fît à son aise en Allemagne ; ce que ledit duc ne voulut faire, pour la promesse qu il avait faite aux Anglais.
: Je me passerais bien de parler de ce fait de Neuss, pource que ce n'est pas le train de ma matière (car je n'y étais pas), mais je suis forcé d'en parler pour les matières qui en dépendent. Dedans la ville de Neuss, laquelle est très forte, s'était mis le landgrave de Hesse, et plusieurs de ses parents et amis jusques au nombre de dix-huit cents hommes de cheval, comme il m'a été dit, et très gens de bien (et aussi ils lé montrèrent) et de gens de pied, ce qui leur en faisait besoin. Ledit landgrave, comme nous avons dit, était frère de l'évêque qui avait été élu et qui était la partie adverse de celui que soutenait le duc de Bourgogne. Et ainsi le duc de Bourgogne mit le siège devant Neuss, l'an mille quatre cent septantequatre.
Il avait la plus belle Jarmée <iu'il eut jamais, et spécialement pour gens de cheval ; car pour aucunes fins qu'il prétendait es Italies, il avait retiré quelques
mille hommes d'armes italiens, que bons que mauvais. Il avait pour chef d'entre eux un appelé le comte de Gampobache *, du royaume de Naples, partisan de la maison d'Anjou, homme de très mauvaise foi et très périlleux. 11 avait aussi Jacques Galeot, gentilhomme de Naples, très homme de bien, et plusieurs autres que je passe, pour brièveté. Semblablement avait bien le nombre de trois mille Anglais, très gens de bien, et de ses sujets en très grand nombre, bien montés et bien armés, qui jà longtemps avaient exercé le fait de la guerre, et une très grande et puissante artillerie.
Depuis que j'ai commencé à parler deNeuss, je suis entré en beaucoup de matières l'une sur l'autre; aussi survinrent-elles en ce temps; car ledit siège dura un an ^. Deux choses pressaient extrêmement ledit duc de Bourgogne de se lever : c'était la guerre que le roi lui faisait en Picardie; il lui avait brûlé trois belles petites villes et un quartier de plat pays d'Artois et de Ponthieu : la seconde était la belle et grande armée que faisait le roi d'Angleterre à sa requête et poursuite, à quoi il avait travaillé toute sa vie pour le faire passer deçà, et jamais n'en était pu venir à boyt jusques à cette heure. Ledit roi d'Angleterre et tous les seigneurs de son royaume se mécontentèrent merveilleusement de quoi le duc de Bourgogne le faisait si long; et outre les prières qu'ils lui faisaient, usaient de menaces, considérée leur grande dépense, et que la saison se passait. Ledit duc tenait à grande gloire cette grande armée d'Allemagne, tant de princes et de prélats que de
i. Campobasso.
2. Le duc y fut depuis le 30 juillet 1474 jusqu'au 27 juin 1475.
communautés, qui était la plus grande qui ait été depuis de mémoire d'homme pour lors vivant, ni de longtemps paravant, et tous ensemble ne le savaient lever du lieu où il était. Cette gloire lui coûta bien cher; car qui a le profit de la guerre, il en a l'honneur. Toutefois ce légat dont j'ai parlé, allait et venait de l'un ost à Tautre; et finalement fit la paix entre l'Empereur et ledit duc de Bourgogne. Et fut mise cette place de Neuss entre les mains dudit légal, pour en faire ce que par le siège apostolique en serait ordonné.
§ 8. — LA LORRAINE ET LES SUISSES SE SOULÈVENT COUTIIE CHARLES LE TÉMÉRAIRE. — TRAITÉ DE LOUIS XI AVEC LES SUISSES. — LE GOUVERHEUH DU COMTÉ DE FBRRETTE EST DÉ- CAPITÉ. — BATAILLE DE HÉRICOURT REMPORTÉE PAR LES
SUISSES SUR LES BOURGUIGNONS (19 Hovembrc 1474). (Gominines, Mémoires, 1. IV, eh. iv.)
Etant le duc de Bourgogne en cette obstination, lui sourdit guerre par deux ou trois bouts. L'une fut que le duc de Lorraine *, qui était en paix avec lui et encore avait pris quelques intelligences après la mort du duc Nicolas de Calabre, l'envoya défier devant Neuss, par le moyen de monseigneur de Craon; lequel s'en voulait aider pour le service du roi : et ne faillit pas à lui promettre qu'on en ferait un très grand homme. Et incontinent se mirent aux champs ensemble, et firent grand dommage en la duché de Luxembourg; et rasèrent une place, appelée Pierrefort, assise à deux lieues de Nancy, qui était de la duché de Luxembourg. Davantage fut conduit par