Mis en prison
cette cause que pour autres que pouvez avoir assez entendues, disaieut paroles vilaines et incroyables du roi, et ceux du roi ne s'y feignaient de guères.
Ledit duc étant fort désespéré de cette mort, et lui exhorté par aucuns, dolens pour icelle, écrivit lettres à plusieurs villes à la charge du roi; à quoi profita peu, car rien ne s'en mut : mais crois bien que si ledit duc de Guyenne ne fût point mort, que le roi eût eu beaucoup d'affaires; car les Bretons étaient prêts, et avaient beaucoup d'intelligences dedans le royaume, et plus que jamais n'avaient eu; lesquelles faillaient toutes à cause de cette mort. Sur ce courroux se mit aux champs ledit duc; et prit son chemin vers Nesle en Vermandois; et commença exploit de guerre ord et mauvais, dont il n'avait jamais usé : c'était de faire mettre le feu partout où il arrivait.
Son avant-garde alla mettre le siège devant ledit Nesle, qui guères ne valait, et y avait un nombre de francs-archers. Ledit duc demeura logé à trois lieues près de là. Ceux de dedans tuèrent un héraut, en les allant sommer. Leur capitaine saillit dehors à sûreté, pour cuider composer. Il ne put accorder; et comme il rentra dedans la place, qui était en trêve à cause de sa saillie, et étaient ceux de dedans tous découverts sur la muraille, sans ce qu'on leur tirât, toutefois ils tuèrent encore deux hommes. Pour cette cause fut dédite ladite trêve ; et manda à madame de Nesle, qui était dedans, qu'elle saillit, et ses serviteurs domestiques, avec ses biens. Ainsi le fit, et incontinent fut la place assaillie et prise, et la plupart tués. Ceux qui furent pris vifs, furent pendus, sauf aucuns que les gens d'armes laissèrent courre par pitié. Un nombre assez grand eurent les poings coupés. Il me déplaît à dire cette cruauté; mais
j'étais sur le lieu, et eu faut dire quelque chose. D faut dire que le duc était passionné de faire si cruel acte, ou que grande cause le mouvait ; il en alléguait deux : l'une, il parlait après autrui étiangement de cette mort du duc de Guyenne; outre avait un autre déplaisir, que vous avez pu entendre : c'est qu'il avait un merveilleux dépit d'avoir perdu Amiens et Saint-Quentin, dont vous avez ouï parler.
Au partir de là, alla loger le duc devant Roye, où il y avait quinze cents francs-archers et un nombre d'hommes d'armes d'arrière -ban. Si belle armée n'eut jamais le dug de Bourgogne que lors. Le lendemain qu'il fut arrivé, commencèrent à avoir peur ces francs-archers, et se jetèrent par les murailles, et se vinrent rendre à lui. Le lendemain, ceux qui étaient encore dedans composèrent, et laissèrent chevaux et harnais, sauf que les hommes d'armes en emmenèrent chacun un courtaut ^ Le duc laissa gens en la ville, et voulut faire désemparer Moatdidier; mais pour l'afFection qu'il vit que le peuple des châtellenies lui portait, il la fit réparer et y laissa gens. Partant de là fit son compte de tirer en Normandie; mais, passant près de Beauvais, alla courre monseigneur des Cordes, devant lequel menait son avant-garde. D'entrée ils prirent ce faubourg, qui est devant l'évêché; et le prit un Bourguignon très avaricieux, appelé messire Jacques de Montmariin, qui avait cent lances et trois cents archers de l'ordonnance dudit duc. Monseigneur des Cordes assaillit d'un autre côté; mais ses échelles étaient courtes, et n'en avait guères. Il avait deux canons qui tirèrent au travers de la porte deux coups seulement et y firent un grand trou ; et s'il eût eu