Parce qu'il était héraut de l'ordre de la Jarretière
£t LA MAISON DE BOURGOGNE 87
Il requérait au roi qu'il lui rendit le royaume de Frauce, qui lui appartenait, afin qu'il pût remettre l'Église et les nobles, et le peuple en leur liberté ancienne, et ôter de grandes charges et travaux en quoi ils étaient, et, en cas de refus, il protestait des maux qui en ensuivraient, en la forme et manière qu'il est accoutumé de faire en tel cas. Le roi lut la lettre seul : et puis se retira en une garde-robe tout fia seul; et fit appeler ce héraut, et lui dit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre ne venait point à sa requête, mais y était contraint, tant par le duc de Bourgogne que par le commun d'Angleterre, et qu'il pouvait bien voir quejà la saison était presque passée, et que le duc de Bourgogne s'en revenait de Neuss, comme homme déconfit et pauvre en toutes choses : et qu'au regard du connétable, il savait bien qu'il avait pris quelques intelligences avec le roi d'Angleterre, pource qu'il avait épousé sa nièce ; mais qu'il le tromperait; et lui conta les biens qu'il avait de lui, disant : « Il ne veut sinon vivre en ses dissimulations, et en entretenir chacun, et faire son profit »; et dit audit héraut plusieurs autres belles raisons, pour admonester ledit roi d'Angleterre de prendre appointement avec lui. Et donna audit héraut trois cents écus, de sa main, comptant; et lui en promit mille, si l'appointement se faisait : et en pubfic lui fit donner une belle pièce de velours cramoisi, contenant trente aunes.
Ledit héraut répondit qu'il travaillerait à cet appointement, et qu'il croyait que son maître y travaillerait volontiers, mais qu'il n'en fallait point parler jusques à ce que le roi d'Angleterre fût deçà la mer; et quand il y serait, qu'on envoyât un héraut pour demander sauf-conduit, pour envoyer des ambassadeurs devers lui, et qu'on s'adressât à monseigneur
de Havart, ou à monseigneur de Stanley, et aussi à lui pour aider à conduire ce héraut.
Il y avait beaucoup de gens en la salle, cependant que le roi parlait audit héraut, qui attendaient, et avaient grande envie d'ouïr ce que le roi disait, et quel visage il ferait quand il sortirait de léans. Quand il eut achevé, il m'appela, et me dit que j'entretinsse toujours ledit héraut, jusques à ce qu'où lui eût baillé compagnie pour le conduire, afln que nul ne parlât à lui; et que je lui fisse délivrer une pièce de velours cramoisi, contenant trente aunes. Ainsi le fis ; et le roi se mit à parler à plusieurs, et conter de ses lettres de défiance; et en appela sept ou huit à part, et les fit lire; et montra bon visage, et bien assuré, sans montrer nulle crainte; car il était bien joyeux de ce qu'il avait trouvé audit héraut.
§ iO. — HOSTiUTÉS AVEC LES BOUHGUIGNONS DANS L'aRTOIS. — LEITRE DE LOUIS XI AU CO^UTE DE DAMMARTIN RELATIVE A CETTE CAMPAGNE ET A LA IdENACE DE L1ISVASI05 ANGLAISE
(30 juin 1415).
« Monsieur le grand maître, je vais en Normandie en grande hâte pensant trouver les Anglais prêts à descendre; mais je trouve que la veille de mon arrivée l'armée de mer s'était retraite. N'ayant rien à faire, je crus, pour rompre le dessein des Anglais de venir en Normandie, qu'il était bon d'envoyer mes gens courir en Picardie, leur retranchant ainsi les vivres qu'ils eussent trouvés ; je les ai donc dirigés vers le pont Saint-Rémy; et ils ont tout brûlé, depuis la Somme jusqu'à Hesdin, puis sont venus jusqu'à Arras. Mardi, vers quatre heures, les sires Jacques de Saint-Pol, de Contay, de Miramont,
de Romont sortirent pour éteindre le feu d'un village voisin de la ville. 11 y eut une vive escarmouche et nos gens les reçurent avec vigueur. Dès que Tamiral fut averti, il monta à cheval et fit marcher en avant Le Moine Blosset; dès que celui-ci arriva, ils furent chargés en travers et tous tués ou pris. On a pris les sires de Contay, de Carency, de Bourbon, et Jacques de Saint-Pol ; Romont n'est point trouvé encore, ni le sire de Miramont. J'enverrai quatre cents lances à Eu et y ferai porter les grains du pays pour Dieppe. Si le roi d'Angleterre vient à Eu, d'abord la ville se tiendra bien, et dès qu'on saura qu'il est descendu à Calais, on le harcèlera. Il y a quatre à cinq mille Anglais en cette ville, mais ils ne bougent pas. Monsieur de Lescun est venu ici pour s'offrir. Les Anglais prennent manifestement les Bretons sur mer et disent qu'ils les ont trahis. Je me tiens ici autour de Neufcbâtel tant que je sachç si les Anglais marcheront en Normandie ou non ; j'ai les gens d'armes de la bande de Normandie avec moi, et je fais fortifier Dieppe le mieux que je puis. Antoine du Mouchet est vers le connétable et maître Jean de Paris; je voudrais que les Anglais ne descendissent tant que cet appointement-là fût fait. Je ne vous écris point les nouvelles de la bataille de Bourgogne, car vous les avez sues beaucoup plus tôt que moi. »
§ 11. — LETTRE DR LÛUlS XI AU CHANCELIER OORIOLE
(15 juillet 1475).
« Monsieur le chancelier, j'ai eu ce matin des nouvelles de Bar-sur-Seine. Le frère de Guyot Pot y a été tué, et ceux qui étaient dedans s'en sont allés un bâton blanc au poing. La ville de Damvilliers est prise d'assaut et le château est à composition. L'Em-
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pereur a écrit à M. de €raon le départ du duc nuitamment de Neuss; l'Empereur vient à Metz avec bien dix mille combattants. 11 envoya Tévêque de Munster avec environ vingt mille hommes prendre possession des pays de Gueldres, qui se sont tous rebellés; il m'a envoyé ici ses ambassadeurs pour me joindre à lui ; il a aussi envoyé quérir les Suisses, et veut venir à Bar, lui et toute sa puissance. Le duc de Bourgogne a partagé son armée en trois parts : les Lombards en Luxembourg et contre la Lorraine ; les Allemands pour garder les places qui lui sont restées, et il vient de sa personne guerroyer en Picardie. Nous avons eu une escarmouche devant Abbeville. Il fait mettre le feu à Eu, et il a avec lui deux mille hommes d*armes. Les Anglais n'ont fait que danser à Saint-Omer. Si le roi est descendu, c'est à bien petite compagnie. Vous direz des nouvelles à MM. de Gomminges, de Thieux et au vice-amiral, trois hommes en qui j'ai confiance. »
§ 12. ^ CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT LA SUISSE, S'EMPARB DE GRANSON ET EST BATTU PAR LES SUISSES DEVAHT CETTE
VILLE (3 mars 1476). — sa seconde défaite a morat (22 juin).
(Gommines, Mémoires, l. V, ch. i à m.)
Or le duc de Bourgogne ayant conquis toute la duché de Lorraine, et reçu du roi Saint-Quentin, Ham, et Bohain, et le meuble du connétable, était en paroles avec le roi de s'appointer; et le roi et lui se devaient entrevoir, sur une rivière et semblable pont que celui qui fut fait à Pecquigny, à la vue du roi et du roi Edouard d'Angleterre; et sur cette matière allaient et venaient gens. Et voulait ledit duc laisser
reposer son armée, qui était fort défaite, tant à causé de Neuss, que par ce peu de guerre de Lorraine; et le demeurant voulait-il envoyer en garnison en aucunes places tant du comté de Romont, comme auprès des villes de Berne et Fribourg, auxquelles il voulait faire la guerre, tant pource qu'ils la lui avaient faite, étant devant Neuss, qu'aussi pour avoir aidé à lui ôter la comté de Ferrète (comme avez ouï) et pource qu'ils avaient 6té audit comte de Romont partie de sa terre. Le roi le sollicitait fort de cette vue, et qu'il laissât en paix ces pauvres gens de Suisse, et qu'il reposât son armée. Lesdits Suisses, le sentant si près d'eux, lui envoyèrent leur ambassade; et offraient rendre ce qu'ils avaient pris dudit seigneur de Romont. Ledit comte de Romont le sollicitait, d'autre côté, de le venir secourir en personne. Ledit duc laissa le sage conseil, et celui qui pouvait être le meilleur (comme il semble à toute sorte de gens), vu la saison et l'état en quoi était son armée; et délibéra d'aller contre eux. Entre le roi et lui fut appointé et baillé lettres, que pour le fait de Lorraine ils n'entreraient point en débat.
Le duc partit de Lorraine avec cette armée fort défaite et lassée, et entra en Bourgogne, où lesdits ambassadeurs de ces vieilles ligues d'Allemagne, qu'on appelle Suisses, revinrent devers lui, faisant plus grandes offres que devant; et outre la restitution, lui offraient laisser toutes les alliances qui seraient contre son vouloir (et par espécial celle du roi), et devenir ses alliés, et le servir de six mille hommes armés, avec assez, petit payement, contre le roi, toutes les fois qu'il les en requérerait. A rien ne voulut ledit duc entendre; et jà le conduisait son malheur. Ceux qu'on appelle en ce quartier-là les nouvelles alliances, ce sont les villes de Bàle et de
Strasbourg, et autres villes impériales, qui sont au long de cette rivière du Rhin, lesquelles d'ancienneté avaient été ennemies desdits Suisses^ en faveur du duc Sigismond d'Autriche, duquel elles étaient alliées, par le temps qu'il avait eu guerre avec lesdits Suisses; toutes ces villes s'allièrent ensemble avec iceux Suisses; et fut faite alliance pour dix ans, et paix aussi avec le duc Sigismond. Et se fit ladite alliance par la conduite du roi, et à soÛ pourchas, et à ses dépens, comme avez vu ailleurs, à Theure que la comté de Ferre te fut ôtée des mains du duc de Bourgogne, et qu'à Bàle firent mouHr messire Pierre d'Archambault *, gouverneur dudit pays pour ledit duc; lequel Archambault fut bien cause de cet inconvénient, qui fut bien grand pour le duc; car tous ses autres maux en vinrent. Un prince doit bien avoir l'œil sur les gouverneurs qu'il met en un pays nouvellement joint à sa seigneurie, car au lieu de traiter les sujets en grande douceur et en bonne justice, et faire mieux qu'on ne leur avait fait le temps passé, celui-ci fît tout le contraire; car il les traita en grande violence, et par grande rapine ; et mal lui en prit, et à son maître, et à maint homme de bien. Cette alliance que le roi conduisit, dont j'ai parlé, tourna depuis à grand profit au roi, et plus que la plupart des gens n'entendent ; et crois que ce fut une des plus sages choses qu'il fit oncques en son temps, et plus au dommage de tous ses ennemis; car le duc de Bourgogne défait, oncques puis ne trouva le roi de France homme qui osât lever la tête contre lui, ni contredire à son vouloir : j'entends de ceux qui étaient ses sujets et en son royaume; car tous les autres ne naviguaient que sous le vent de celui-là :