LE COMTE D ARMAGNAC EST TUE
5. — EXÉCUTIONS FÉODALES. —- LE COMTE D*ARMAONAC EST PRIS ET TUÉ DANS LECTOURE (1472).
(Jean de Troyes, Livre des faits advenus au temps du roy Louis XI.)
Au mois de mars ensuivant 1472, le vendredi cinquième jour, le comte d'Armagnac étant dedans ladite ville de Lectoure, et qui audit jour avait composition faite avec le roi, par le moyen de messire Yves du Fau, que le roi avait envoyé par-devers ledit de Armagnac pour cette cause, afm de soi en vuider dudit lieu de Lectoure, lui, sa femme et serviteurs, leurs vies sauves, fut ledit de Armagnac tué et meurtri par les gens du roi qui par assaut entrèrent en icelle ville, pource que ledit de Armagnac, nonobstant sondit appointement, en allant à rencontre voulut tuer et meurtrir aucuns des gens du roi qui entrèrent en icelle ville, soubs ombre et couleur dudit traité : lesquels, quand ils virent que ledit de Armagnac les voulait ainsi traiter, crièrent aux gens du roi tenants illec le siège qu'ils les voulsissent secourir, ce qu'ils firent; et vinrent assaillir ladite ville à l'endroit où elle avait été battue ; et par là entrèrent dedans le sénéchal de Limousin et autres en grand nombre, et tels qu'ils tuèrent ledit de Armagnac, toutes ses gens et tous les habitants de ladite ville de Lectoure; tellement que de tous n'en demeura que la comtesse d'Armagnac et trois femmes, et trois ou quatre hommes, que tout ne fût tué, meurtri et tout pillé.
féodales dirigées contre l'autorité du roi. Il ne faudrait pas croire néanmoins aux bruits scandaleux d'après lesquels Louis XI aurait contribué, plus ou moins directement, à la mort si opportune du duc de Guyenne. Cette accusation n'est nullement fondée.
Et partant, monseigneur de Beaujeu et les autres seigneurs ses gentilshommes, que ledit d'Armagnac tenait prisonniers audit lieu de Lectoure, furent délivrés, et s'en vinrent devers le roi. Et des choses dessusdites en apporta les nouvelles au roi un des chevaucheurs de son écurie, nommé Jehan d'Auvergne, dont le roi fut moult joyeux, et pour cette cause le fît et créa son héraut, et si lui donna cent écus d'or. Et aussi entra dedans ladite ville le cardinal d'Arras, qui moult vaillamment s'était porté devant icelle en y tenant le siège pour le roi, et après fut toute ladite ville arse, et tout jeté dedans les fossés : et pour la déconfiture dudit lieu de Lectoure et dudit d'Armagnac, en alla la nouvelle au roi d'Aragon qui était à Perpignan, lequel, pour la cause dessusdite, et aussi qu'on lui rapporta que Philippe monseigneur de Savoye s'en allait à lui pour lui faire la guerre et recouvrer ladite ville de Perpignan, qu'il avait prise sur le roi, et venait illec atout * grande compagnie de gens de guerre, tant des pays de Savoie, du Dau^ phiné, que d'Armagnac, s'en alla et départit dudit\ Perpignan, et se retrahit en autres lieux en ses pays.
§ 6. — CHARLES d'aLBRET, SIRE DE SAINTE-BAZEILLE, ALLIÉ DU COMTE d'armagnac, EST DÉCAPITÉ A POITIERS (1472).
(Jean de Troyes, Livre des faits.)
Le mercredi septième jour d'avril avant Pâques, audit an 1472, le cadet d'Albret, fils du comte d'Albret, qui avait été avec mondit seigneur de Beaujeu audit lieu de Lectoure, et qui avait trahi et baillé ledit
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seigneur au comte d'Armagnac, fut icelui cadet pris prisonnier audit lieu de Lectoure après la mort dudit d'Armagnac, et amené en prison à Poitiers, où illec fut fait son procès. Et condamné à être décapité, lequel y fut ledit jour de mercredi sept avril; et incontinent qu'il eut eu le col coupé, fut son corps et sa tête mis en un cercueil couvert d'un poêle * armoyé à ses armes; et fut porté ledit corps enterrer par les quatre ordres mendiants dudit Poitiers, et lui fut fait un moult beau service.
§ 7. — ARRESTATION, PROCÈS ET EXÉCUTION DU CONNÉTABLE DE SAINT-POL (1475).
(Jean de Troyes, Livre des faits.)
Louis de Luxembourg avait déjà dans sa jeunesse trahi la cause des rois de France en embrassant contre Charles Vil le parti des Anglais. Sous Louis XI il fut un des premiers à entrer dans la ligue du Bien public; mais le roi crut faire œuvre d'habile politique en l'attachant à sa cour et à son armée. Il lui donna Vépée de connétable (1466). Jamais poste de confiance ne fut placé en plus mauvaises mains. Le connétable de Saint-Fol trouva moyen de tromper simultanément Français et Bourguignons, jusqu'au jour où ses perfidies, enfin découvertes, lui valurent le châtiment dont nous insérons le récit.
Et pource que par le roi notre sire d'une part et ses ambassadeurs pour lui, et les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne, au mois d'octobre qui était passé dernier, en faisant par eux la trêve de
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neuf ans entre eux deux, dont est faite mention devant, avait été promis de par ledit due de Bourgogne de mettre et livrer es mains des gens et ambassadeurs du roi ledit connétable de France, nommé messire Louis de Luxembourg, fut par ledit duc de Bourgogne baillé et livré ledit connétable es mains de monseigneur l'amiral bâtard de Bourbon, de monseigneur de Saint-Pierre, de monseigneur de Bouchage, de maistre Guillaume de Gerisay, et autres plusieurs. Et par tous les dessus nommés en fut mené prisonnier en la ville àe Paris, et mené par dehors les murs d'icelle du côté des champs, à l'entrée de la Bastille Saint- Antoine, laquelle entrée ne fut point trouvée ouverte; et pource fut ordonné et amené ledit monseigneur le connétable passer parmi la porte Saint- Antoine en dedans de ladite ville, et mis en ladite Bastille. Et était ledit monseigneur le connétable vêtu et habillé d'une cappe de camelot doublé de velours noir, dedans laquelle il était fort embarrassé; et monté sur un petit cheval à courts crins, et en ses mains avait unes manchettes fort velues.
Et audit état, après ce qu'il fut descendu audit lieu de la Bastille, trouva ilec monseigneur le chancelier, le premier président et les autres présidents en la cour de parlement, et plusieurs conseillers d'icelle cour; et aussi y était sire Denys Hesselin, maître d'hôtel du roi notre sire , qui tous ilec le reçurent. Et après s'en départirent, et le laissèrent en la garde de Philippe l'Uillier, capitaine dudit lieu de la Bastille. Et auquel lieu de la Bastille, ledit monseigneur l'amiral, présent mondit seigneur le connétable, auxdits chancelier, présidents et autres dessus nommés, proféra et dit telles ou semblables paroles, et en effet de substance : « Messeigneurs, qui êtes tous
présents, véez-ci monseigneur de Saint-Pol, le roi m'avait chargé d'aller quérir par devers monseigneur le duc de Bourgogne, qui avait promis le lui faire bailler en faisant avec le roi son dernier appointement de la trêve entre eux. En fournissant à laquelle promesse le me a fait bailler et délivrer pour et au nom du roi. Et depuis l'ai bien gardé, jusques à présent que je mets et baille en vos mains pour lui faire son procès le plus diligemment que faire le pourrez; car ainsi m'a chargé le roi de le vous dire. » Et atant s'en partit ledit monseigneur l'amiral dudit lieu de la Bastille. Et après que ledit connétable eut ainsi été laissé es mains des dessus nommés, monseigneur le chancelier, premier et second présidents de parlement, et autres notables et sages personnes, en bien grand nombre à faire ledit procès, vaquèrent et entendirent à bien grande diligence et sollicitude à faire ledit procès. Et en faisant icelui interrogèrent ledit seigneur de Saint-Pol sur les charges et crimes à lui mis sus et imposés. Auxquels interrogatoires il respondit de bouche sur aucuns points; lesquels interrogatoires et confessions furent mis au net et envoyés devers le roi.
Et depuis ces choses, fut procédé par toute diligence à faire le procès dudit connétable par mesdits seigneurs le chancelier, présidents et conseillers clercs et lais de la cour de parlement, lesdits de Saint- Pierre, Hesselin, et autres à ce faire ordonnés et appelés. Lequel procès vu, fut par eux conclu tellement, que, le mardi dix-neuvième jour de décembre, audit an 1475, fut ordonné que ledit connétable serait mis en liberté hors de sa prison, et amené en la cour du parlement, pour lui dire et déclarer le dictum donné et conclu a rencontre de lui par icelle cour de parlement.
Et fut à lui ledit jour de mardi en la chambre et logis d'icelui connétable en ladite Bastille Saint- Antoine, où il était prisonnier, ledit monseigneur de Saint-Pierre, qui de lui avait la garde et charge; lequel, en entrant en la chambre, lui fut par lui dit : « Monseigneur, que faites-vous? dormez-vous? » Lequel connétable lui répondit : « Nenny, longtemps a que ne dormis, mais suis ici où me voyez pensant et fantasiant ». Auquel ledit de Saint-Pierre dit qu'il était nécessité qu'il se levât pour venir en ladite cour de parlement, par-devant les seigneurs d'icelle cour pour lui dire par eux aucunes choses qu'ils lui • avaient à dire touchant son fait et expédition (ce que bonnement ne pouvait mieux faire que en ladite cour) : en lui disant aussi par ledit de Saint-Pierre qu'il avait été ordonné que avec lui et pour l'accompagner y serait et viendrait monseigneur Robert d'Estouteville, chevalier, prévôt de Paris; dont de ce ledit connétable fut un peu épouvanté, par deux causes que lors il déclara : la première, pource qu'il cuidait que on le voulsit mettre hors de la possession dudit Phillippe l'Uillier, capitaine d'icelle Bastille, avec lequel il s'était bien trouvé , et l'avait fort agréable, pour le mettre es mains dudit d'Estouteville, qu'il réputait être son ennemi ; et que s'il y était, doutait qu'il lui fit déplaisir; et aussi qu'il craignait le populaire de Paris, et de passer parmi eux. A toutes lesquelles doutes ainsi faites par ledit connétable, lui fut dit par ledit seigneur de Saint-Pierre : que ce n'était point pour lui changer son logis; et qu'il le mènerait sûrement audit lieu du Palais sans lui faire aucun mal.
Et atant s'en partit dudit lieu de la Bastille, monta à cheval, et alla jusques audit palais, toujours au milieu desdits d'Estouteville et de Saint-Pierre, qui
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le firent: descendré 4àx degrés de devant la porte aux merciers d'icelle xyotiv de parlement. Et en montant èsdits degrés trouva ilec le seigneur de Gaucourt et Hesselin, qui le saluèrent et lui firent le bien venant; et icelui connétable leur rendit leur salut. Et puis
Sceau du comte de Sainl-Pol. (Archives Nat., n° 376.)
après qu'il fut monté, le menèrent jusque en la cour criminelle dudit parlement, où il trouva monseigneur le chancelier, qui à lui s'adressa, en lui disant telles paroles : « Monseigneur de Saint-Pol, vous avez été par ci-devant jusques à présent tenu et réputé le plus sage et le plus constant chevalier de ce royaume ; et puis doncques que tel avez été jusques à maintenant, il est encore mieux requis que jamais que ayez meilleure constance que oncques vous n'eûtes ». Et puis
lui dit : « Monseigneur, il faut que ôtiez d'autour de votre col l'ordre du roi, que y avez mise ». A quoi respondit ledit de Saint-Pol que volontiers il le ferait. Et de fait mit la main pour la cuider ôter; mais elle tenait par derrière à une épingle, et pria audit de Saint-Pierre qu'il lui aidât à l'avoir, ce qu'il fit. Et icelle baisa, et bailla audit monseigneur le chancelier. Et puis lui demanda ledit monseigneur le chancelier où était son épée, qui baillée lui avait été en le faisant connétable. Lequel répondit qu'il ne l'avait point, et que quand il fut mis en arrêt, que tout lui fut ôté, et qu'il n'avait rien avec lui, autrement qu'ainsi qu'il était quand il fut amené prisonnier en ladite Bastille ; dont par mondit seigneur le chancelier fut tenu pour excusé. Et atant se départit mondit seigneur le chancelier.
Et tout incontinent après y vint et arriva maître Jehan de Poupaincourt , président en ladite cour, qui lui dit autres paroles telles qui s'ensuivent : « Monseigneur, vous savez que, par l'ordonnance du roi, vous avez été constitué prisonnier en la Bastille Saint- Antoine, pour raison de plusieurs cas et crimes à vous mis sus et imposés ; auxquelles charges avez répondu et été ouï en tout ce que vous avez voulu dire, et sur tout avez baillé vos excusations. Et tout vu à bien grande et mûre délibération, je vous dis et déclare, et par arrêt d'icelle cour, que vous êtes crimineux de crime de lèze-raajesté ; et comme tel êtes condamné par icelle cour à soufïrir mort dedans le jourd'hui : c'est à savoir que vous serez décapité devant l'hôtel de cette ville de Paris, et toutes vos seigneuries, revenus, et autres héritages et biens, déclarés acquis et confisqués au roi notre sire. » Duquel dictum et sentence il se trouva fort perplexe, et non sans cause, car il ne cuidait point que le roi
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ni sa justice le dussent faire mourir. Et dit alors et répondit : « Hal hal Dieu soit loué, véez-ci bien dure sentence. Je lui supplie et requiers qu'il me doint grâce de bien le reconnaître aujourd'hui! » Et si dit outre à monseigneur de Saint-Pierre : « Ha! ha! monseigneur de Saint-Pierre, ce n'est pas ci ce que Yous m'avez tousjours dit ! » et atant se retrahit. Et lors ledit monseigneur de Saint-t^ol fut baillé es mains de quatre notables docteurs en théologie, dont l'un était cordelier, nommé maître Jehan de Sordun, l'autre augustin, et le quart était nommé maître Jehan Hue, curé de Saint- André-des-Arts, doyen de la faculté de théologie audit lieu de Paris ; auxquels et à mondit seigneur le chancelier il requit qu'on lui baillât le corps de Notre-Seigneur : ce qui ne lui fut point accordé, mais lui fut fait chanter une messe devant lui dont il se contenta assez.
Et icelle dite, lui fut baillé de l'eau bénite et du pain bénit, dont il mangea ; mais il ne but point lors ne depuis. Et ce fait, demeura avec lesdits confesseurs jusques à entre une heure et deux heures après midi dudit jour, qu'il descendit dudit Palais et remonta à cheval pour aller en Fhôtel de ladite ville, où étaient faits plusieurs échafauds pour son exécution. Et avec lui y étaient le greffier de ladite cour, et huissiers d'icelle. Et audit hôtel de la ville descendit; et fut mené au bureau dudit lieu, contre lequel y avait un grand échafaud dressé; et au joignant d'icelui on venait par une allée de bois à un autre petit échafaud là où il fut exécuté. Et en icelui bureau fut illec avec sesdits confesseurs faisant de grands et pileux regrets. Et y fit un testament tel quel, et sous le bon plaisir du roi, que ledit sire Denys Hesselin écrivit sous lui. En faisant lesquelles choses il demeura audit bureau jusques à trois heures dudit jour, qu'il issit hors d'icelui
bureau, et s'en vint jeter au bout du petit échafaud, et mettre la face et les deux genoux fléchis devant réglise Notre-Dame de Paris, pour y faire son oraison, laquelle il tint assez longue, en douloureux pleur et grande contrition, et toujours la croix devant ses yeux, que lui tenait ledit maître Jehan Sordun, laquelle souvent il baisait en bien gi^ande révérence, et moult piteusement pleurant.
Et après sadite oraison ainsi faite, et qu'il se fut levé debout, vint à lui un nommé Petit Jehan, fils de Henry Cousin, lors maître exécuteur de la haute justice, qui apporta une moyenne corde dont il lia les mains dudit de Saint-Pol, ce qu'il souffrit bien bénignement. Et en après le mena ledit Petit Jehan, et fit monter dessus ledit petit échafaud, dessus lequel il se arrêta; et tourna le visage par-devers lesdits chanceliers, de Gaucourt, prévôt de Paris, seigneur de Saint-Pierre, greffier civil de ladite cour, dudit sire Denys Hesselin, et autres officiers du roi notre sire, étant illec en bien grand nombre, en leur criant merci pour le roy, et leur requérant qu'ils eussent son âme pour recommandée, non pas, comme il leur dit, qu'il n'entendait pas qu'il leur coûtât du leur. Et aussi se retourna au peuple étant du côté du Saint- Esprit, en leur suppliant aussi de prier pour son âme; et puis s'en alla mettre à deux genoux dessus un petit carreau de laine aux armes de ladite ville, qu'il mit à point, et remua de l'un de ses pieds, où il fut diligemment bandé par les yeux par ledit Petit Jehan, tousjours parlant à Dieu et à sesdits confesseurs, et souvent baisant ladite croix. Et incontinent ledit Petit Jehan saisit son épée que sondit père lui bailla, dont il fit voler la tête de dessus les épaules si tôt et si transivement que son corps cheit * à terre aus-
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sitôt que la tête; laquelle tête incontinent après fut prise par les cheveux par icelui Petit Jehan, et mise laver en un seau d'eau étant près dïllec, et puis mise sur les appuyés dudit petit échafaud, et montrée aux regardants ladite exécution, qui étaient bien deux cent raille personnes et mieux.
Et après ladite exécution ainsi faite, ledit corps fut dépouillé et mis avec ladite tète, tout enseveli dedans un beau drap de lin, et puis bouté dedans un cercueil de bois que ledit sieur Denys Hesselin avait fait faire. Et lequel corps ainsi enseveli que dit est, fut venu quérir par Tordre des cordeliers de Paris, et sur leurs épaules l'emportèrent inhumer en leur église; et auxquels cordeliers ledit Hesselin fit bailler quarante torches pour faire le convoi dudit corps, après lequel il fut et le convoya jusques audit lieu des Ck)rdeliers; et le lendemain lui fît aussi faire un beau service en ladite église ; et aussi en fut fait service à Saint- Jehan en Grève, là où aussi la fosse avait été faite cuidant que on l'y dût enterrer. Et y eût été mis, se n'eût été que ledit Sordun dit à icelui de Saint-Pol que en leurdite église y avait enterré une comtesse de Saint- Pol, et qu'il devait mieux vouloir y être enterré que en nulle autre part ; dont icelui de Saint-Pol fut bien content, et pria à ses juges que sondit corps fût porté auxdits Cordeliers.
Et est vrai que, après ladite sentence ainsi déclarée à part audit défunt de Saint-Pol comme dit est, fut tout son procès bien au long déclaré au grand parc de ladite cour, et à huis ouverts. Auquel procès fut dit et déclaré de moult merveilleux et énormes cas et crimes avoir été faits et perpétrés par ledit Saint-Pol, et en iceux maux soi être entretenu, continué et maintenu par longtemps, et par diverses fois. Et entre autres choses, fut dit et récité comment lesdits
de Bourgogne et de Saint-Pol avaient envoyé, de la partie d'icelui de Bourgogne, messire Philippe Bouton et messire Philippe Pot, chevaliers, et, de la partie dudit connétable, Hector de l'Ecluse, par-devers monseigneur le duc de Bourbon, afin de émouvoir mondil seigneur de Bourbon de soi élever et être contre le roi, et soi départir de sa bonne loyauté ; auxquels fut dit pour ledit seigneur, par la bouche du seigneur de Fleurac son chambellan, qu'ils s'abusaient, et que ledit seigneur aimerait mieux mourir que d'être contre le roi; et n'en eurent plus pour cette fois. Et que depuis ce, ledit de l'Ecluse y retourna derechef, qui dit audit monseigneur de Bourbon que ledit connétable lui mandait par lui que les Anglais descendraient en France, et que sans difficulté, à l'aide dudit connétable, ils auraient et emporteraient tout le royaume de France ; et que pour achever sa perdition et de ses villes et pays, ledit seigneur de Bourbon voulsist être et soi allier avec ledit de Bourgogne ; et lui dit, en ce faisant, que lui en viendrait bien grand profit ; ou il ne le voudrait faire, que bien lui en souvenit, et que s'il lui en prenait mal, qu'il ne serait pas à plaindre. Lequel mondit seigneur de Bourbon dit et répondit audit de l'Ecluse qu'il n'en ferait rien, et qu'il aimerait mieux être mort et avoir perdu tout son vaillant, et devenir en aussi grande captivité et pauvreté que oncques fut Job, que de consentir faire ne être fait quelque chose que ce fût, qui fût au dommage et au préjudice du roi. Et atant s'en retourna ledit Hector, sans aucune chose faire. Et paravant ces choses, mondit seigneur de Bourbon envoya au roi lesdites lettres de scellé dudit connétable, par lesquelles apparaît la grande trahison dudit connétable, et plusieurs autres grands cas, trahisons et mauvaisetés que avait confessées en sondit procès
ledit connétable, bien au long déclarées en icelui procès, que je laisse ici pour cause de brièveté.
Et si est vérité que ledit connétable, après ce qu'il eut été confessé et qu'il voulait venir audit échafaud, dit et déclara à sesdits confesseurs qu'il avait dedans son pourpoint soixante-dix demi-écus d'or, qu'il tira hors d'icelui, en priant audit cordelier qu'il les donnât et distribuât pour Dieu, et en aumône pour son âme et en sa conscience. Lequel cordelier lui dit qu'ils seraient bien employés aux pauvres enfants novices de leur maison ; et autant lui en dit ledit confesseur augustin des enfants de leur maison. Et pour tous les apaiser, dit et respondit icelui défunt connétable à sesdits confesseurs, qu'il priait à tous lesdits quatre confesseurs que chacun en prît la quatrième partie, et que en leurs consciences le distribuassent là où ils verraient qu'il serait bien employé. Et en après tira un petit anneau d'or où avait un diamant qu'il avait en son doigt, et pria audit augustin qu'il le donnât et présentât de par lui à l'image Notre-Dame de Paris, et le mit dedans son doigt ; ce que ledit augustin promit de faire. Et puis dit encore audit cordelier Sordun : « Beau père, véez-ci une pierre que j'ay longuement portée en mon col, et que j'ay moult aimée pource qu'elle a moult grande vertu, car elle résiste contre tout venin, et préserve aussi de toute pestilence ; laquelle pierre je vous prie que portiez de par moi à mon petit-fils, auquel direz que je lui prie qu'il la garde bien pour l'amour de moi », laquelle chose lui promit de le faire.
Et après ladite mort, mondit seigneur le chancelier interrogea lesdits quatre confesseurs s'il leur avait aucune chose baillé, qui lui dirent qu'il leur avait baillé lesdits demi-écus, diamant et pierre dessus déclarés. Lequel monseigneur le chancelier leur ré-
pondit que au regard d'iceux demi-écus et diamant, ils en fissent ainsi que ordonné l'avait; mais que au regard de ladite pierre, qu'elle serait baillée au roi pour en faire à son bon plaisir.
Et de ladite exécution ainsi faite que dit est, en fut faite une petite épitaphe telle qui s'ensuit :
Mil quatre cents (l'an née de grâce) Soixante-quinze, en la grand'place A Paris que Ton nomme Grève, L'an qui fut fait aux Anglais trêve, De décembre le dix et neuf, Sur un échafaud fait de neuf.
Fut amené le connétable, A compagnie grande et notable Gomme le veut Dieu et raison.
Pour sa très grande trahison.
Et là il fut décapité, En cette très noble cité.
§ 8. — LOUIS XI ANNONCE AU CHANCELIER Qu'iL A DONNÉ ORDRE D^INCARCÉRER LE DUC DE NEMOURS A LA BASTILLE
(31 juillet 1476).
(Cabinet du roy Louis XL)
Monsieur le chancelier, j'envoie le duc de Nemours par monsieur de Saint-Pierre, et lui ai chargé le mettre dedans la Bastille Saint-Antoine, et pour ce, avant qu'il y arrive, faites prendre tous ses gens qui sont à Paris, et les faites mettre dedans la Bastille, et les faites bien enferrer, afin que à l'heure que monsieur de Saint-Pierre y arrivera, il les trouve tous ; mais avancez-vous-en, car s'ils oyent le bruit que leur maître aille à Paris, ils s'enfuiraient.
Faites aussi qu'il y ait douze hommes à la morte