LUTTE DE LOUISXI CONTRE LA FÉODALITÉ REBELLE
— CONDAMNATIONS DE CHARLES DE MELUN, DU COMTE D'ARMAGNAC, DE CHARLES D'ALBRET, DU CONNÉTABLE DE SAINT-POL, DU DUC DE NEMOURS.
— LA JUSTICE ROYALE PUNIT LES MÉFAITS DES NOBLES DANS CERTAINES PROVINCES'
Pendant que Louis XI sauvait sa dynastie et peutêtre la nationalité française, gravement menacées un instant par V ambition des ducs de Bourgogne, il achevait à Vintérieur Vœuvre d'ahsoMisme commencée par Charles VU, en brisant les dernières résistances de la féodalité. On comprend qu'il ait usé de rigueur contre les grands seigneurs qui, comme le due de Nemours et le connétable de Saint-Pol, l'avaient trahi plusieurs fois au profit de ses pires ennemis. Ces exécutions étaient peut-être nécessaires au salut de la monarchie et à la formation définitive de la grande unité française. Mais la cruauté gratuite dont Louis XI fit preuve en ces circonstances pourra difficilement être justifiée aux
yeux de la postérité. Tout au plus trouve4'eUe son excuse dans les mœurs du temps, qui se ressentaient encore de la barbaii^ du moyen âge. Le roi profita de la terreur inspirée par ces supplices pour essayer de mettre une entrave aux brigandages et atix violences que la classe noble commettait dans certaines provinces, notamment en Auvergne, La justice royale n'^épargnait personne^ et le châtiment rigoureux infligé à Vévéque cardinal Balue montra que le maître savait punir aussi bien la trahison de ses propres serviteurs que les rébellions d'une féodalité intraitable.
§ 1. — MANDEMENT DE LOUIS XI A UN DE SES OFFiaERS AU SUJET d'une conspiration OURDIE A PERPIGNAN (1462).
Vous êtes sur le lieu ; partez si vous n'y êtes déjà allé ! Examinez. Si vous trouvez que ainsi soit, faites-en faire justice du plus grand jusques au plus petit. Dans tous les cas vous pourriez aviser sur ceux de qui vous aurez suspection ; et au besoin me les envoyer incontinent sous ombre de se venir excuser. Au regard des vicomtes dont il est parlé, dites au beau cousin de Nemours de les envoyer incontinent devers moi, et de ne leur bailler point les places qu'ils demandent. Mettez toute l'artillerie dans le château de Narbonne, si elle n'y est. Je vous prie de ne point faillir à ce besoin; mais demeurez jusqu'à ce que la chose soit hors de danger, et que vous ayez toute satisfaction.
§ 2. — EXÉCUTION DE CHARLES DE MELUN (20 aOÛt l465).
{Cabinet du roi Louis XL)
Le samedi 20 août de la même année, messire Charles de Melun, sieur de Normanville, qui avait été
JEAN BALUE CONVAINCU DE TRAHISON è
grand maître de l'hôtel de France, et nouvellement fait prisonnier au château Gaillard, près des Andelis-sur- Seine, après son procès fait par messire Tristan FHermite, accompagné d'aucuns seigneurs de la cour de parlement, par ledit messire Tristan fut condamné d'être décapité pour plusieurs crimes. Il déclara aussi avoir eu quatre mil écus du sieur de Chalençon, à cause que ledit de Melun lui avait fait avoir plusieurs faveurs et lettres du Roi, pour avoir le vicomte de Polignac, qu'il plaidait : il fut exécuté au marché d'Andeli, et fut le pourchas de son exécution fait par le cardinal Balue qui lors gouvernait.
§ 3. — JEAN BALUK, ÉVÊQUE d'aNGERS ET CARDINAL. — CON- VAINCU DE TRAHISON, IL EST EMPRISONNÉ (1469).
(Jean de Troyes, Livre des faits advenus au temps du roi Louis XL)
Jean Balue avait été d'abord secrétaire et aumônier de Louis J/, postes qui lui permirent d'arriver à Vévéché d'Evreux^ puis à celui d'Angers, enfin à la dignité de cardinal II avait joué un rôle actif dans la guerre de la ligue du Bien public^ où Louis XI n'avait eu qu'à se louer de ses services, et dans Vaffaire de la Pragmatique Sanction,
Au mois d'avril ensuivant 69, maître Jehan Balue, cardinal d'Angers, qui en peu de temps avait eu de moult grands biens du roi et du pape par le moyen du roi, pour l'avancer et faire si grand comme de cardinal, et auquel cardinal le roi se fiait moult fort, et faisait plus pour lui que pour prince de son sang et lignage, icelui cardinal non ayant Dieu en mémoire, ni l'honneur et profit du roi ni du royaume devant ses yeux, mena le roi jusques à Péronne, auquel lieu
i Louis XI ET SON GbUVERNEMENt
il le fit joindre avec icelui duc de Bourgogne, et leur fit faire ensemble une telle quelle paix, laquelle fut jurée et promise entre les mains dudit cardinal; et puis voulut, conseilla et ordonna que le roi irait et accompagnerait ledit de Bourgogne jusques en ladite Cité de Liège, qui paravant s'étaient élevés et mis sus pour le roi contre ledit de Bourgogne, et pour lui porter dommage. Et au moyen d'icelle allée du roi devant icelle cité, lesdits Liégeois et icelle cité furent ainsi meurtris et destruits, tués et fugitifs comme dit est devant : mais, qui pis est, le roi, messeigneurs de Bourbon, de Lyon, Beaujeu, et évéque dudit Liège, frères, et toute la seigneurie étant devant ladite cité, furent en moult grand danger d'être morts et tous pris, qui eût été fait la plus grande esclandre qui oncques fût au royaume de France depuis la création d'icelui. Et après que le roi s'en fut retourné devers Paris pour s'en retourner à Tours et autres lieux environ, il garda d'entrer en sa bonne ville et cité de Paris, et le fit passer à deux lieues près d'icelle, en cuidant par lui, à cette cause, mettre ladite bonne ville et cité, ensemble les sujets d'icelle, en l'indignation du roi. Et en faisant ledit voyage audit lieu de Tours et Angers par le roi, il fit content monsieur son frère de son apanage, et lui bailla pour icelui la duché de Guyenne et autres choses, dont il se tint à bien content du roi. Et voyant icelui cardinal la paix et bonne union être entre le roi et sondit frère, cuida derechef faire son effort, et rebouter trouble et malveillance entre le roi et autres seigneurs de son royaume, comme devant avait fait : car il envoya et mit sus message spécial avec lettres et instruments qu'il envoyait audit de Bourgogne, en lui faisant savoir que ledit accord ainsi fait était du tout à sa confusion et destruction, et n'était fait à autre fin que pour
JEAN BALUE CONVAINCU DE TRAHISON h
l'aller détruire, incontinent que le roi et sondit frère seraient assemblés; et que pour soi garder contre eux, lui était besoin et nécessité qu'il se mît en armes comme devant avait fait, et qu'il assemblât plus grande armée que oncques n'avait fait, et mouvoir guerre au roi plus que jamais; et autres grandes et merveilleuses diableries qu'il écrivait audit de Bourgogne par un sien serviteur, qui de cesdites lettres et instructions qu'il portait fut trouvé saisi et promptement furent portées au roi; lequel incontinent ces choses par lui sues, fut icelui cardinal pris et saisi, et mené prisonnier à Mont-Bason, où il fut laissé en la garde de monsieur de Torcy et autres.
Et après furent pris et saisis en la main du roi tous ses biens et serviteurs, et furent lesdits biens pris par inventaire, et lui furent baillés commissaires pour l'interroger sur les cas et charges à lui imposés : c'est à savoir messire Tanneguy Du Chastel, gouverneur de Roussillon, messire Guillaume Cousinot, mondit seigneur de Torcy, et maître Pierre d'OrioUe, général des finances, tous lesquels besognèrent à l'interroger et examiner lesdits cas et charges. Et en après, le roi donna et distribua des biens dudit cardinal à son plaisir : c'est à savoir sa vaisselle d'argent fut vendue, et l'argent baillé au trésorier des guerres pour les affaires du roi, la tapisserie fut baillée audit gouverneur de Roussillon, et la librairie audit maître Pierre d'Oriolle ; et un beau drap d'or tout entier, contenant vingt-quatre aunes et un quart, qui valait bien douze cents écus, et certaine quantité de martres zibelines, et une pièce d'écarlate de Florence, furent baillés et délivrés à monseigneur de Crussol ; et ses robes et un peu de ménage fut vendu pour payer les frais des officiers et commissaires qui avaient vacqué à faire ledit inventaire.
§ 4. — LETTRB DE LOUIS XI RELATIVE A LA MALADIE DE SON FRÈRE, LE DUC DE GUYENNE * (1472).
Monsieur le grand maître, mardi au soir, j'ai reçu vos lettres, dont je vous mercie tant que je puis. Si Bourré ne fût allé à sa mère qui est morte, vous eussiez déjà les mille cinq cents francs de rente ; mais je l'attends ici d'ici à un jour ou deux, et incontinent qu'il sera venu je m'acquitterai en la plus grande diligence que je pourrai.
Mery de Goué Lebicle,qui était à monsieur de Lescun, s'en est venu, et a dit adieu au duc, pour quoi je pense qu'il est instruit; je lui ai dit qu'il se tînt en son hôtel. Je vous envoie par écrit ce qu'il m*a dit qui se contrarie l'un à l'autre, et est langage tout forgé ; et de ce qu'il charge monsieur le connétable, il m'en donne meilleur espoir que par avant.
Madame deThouars est morte; et ils ont amené à Saint'Jean-d'Angély monsieur de Guyenne, qui a les fièvres quartes, il a fait faire serment à ses gens d'armes de le servir même contre moi; mais il y en a aucuns qui ne l'ont pas voulu faire, et ils s'en sont venus comme le fils du sieur de Dampierre. Je vous envoie le fils de Jean des Aulbus mon maître d'hôtel, que j'ai chargé vous parler plus au long de toutes choses. Je vous prie que vous le croyez de ce qu'il vous dira de par moi. Adieu, monsieur le grand maître. Ecrit à Montils-les-Tours, le vingt-neuvième de décembre.
Signé : Loys.
1. La mort de Guyenne suivit de près la maladie dont il est ici question. Elle fut singulièrement avantageuse à Louis XI, puisqu'elle supprimait celui au nom de qui s'étaient nouées jusqu'à présent la plupart des ligues