RETOUR SUR LE VOYAGE DU ROI EN ITALIE
La saison ensuivant, le plaisir du roi fut d'aller visiter son duché de Milan, là où il n'avait point été depuis leur dernière réconciliation, et y alla bien accompagné. Et à son partement laissa le marquis de Rotelin sur les marches de Languedoc, pour se donner garde que les Espagnols ou Aragonais du côté de Roussillon ne fissent quelques courses ou entreprises. Car dès l'heure au royaume de Naples les Français et Espagnols faisaient guerre les uns aux autres. Le roi passa les monts, et à son arrivée à Milan fut recueilli en telle obéissance comme de son peuple par deux fois conquis. Ils s'humilièrent envers lui si très avant, qu'ils émurent son noble et piteux cœur à avoir pitié d'eux, et furent en brefs jours après la venue, tous réjouis, réconfortés et assurés, tant il leur lit de grandes grâces et libéralités. Ledit seigneur étant là, lui qui jamais ne veut être oisif, mais a toujours soin de l'utilité publique, s'enquit et fit enquérir comme toutes choses se portaient en tous états, pour y pourvoir ainsi que de raison, tant au fait de la justice, de la gendarmerie, que des habitants du pays. Il trouva que son lieutenant général, monseigneur le grand maître, et les capitaines qui étaient avec lui, avec ceux de leur charge, s'étaient vertueusement et loyalement acquittés, et pareillement beaucoup de ceux qui se mêlaient de la justice. Et seulement fut trouvé
défaut sur un nommé maitre Pierre Sassierge, évêque de Lusson, qui était chancelier audit pays, dont le roi eut de grandes plaintes. Au moyen de quoi il fut destitué de son office, et fallut bien qu'il y eût grande occasion. Car le roi n'a point de coutume de désappointer personne si la forfaiture n'est apparente.
En ce même voyage le roi fut à Gênes, à la grande supplication et requête de ceux du pays, et lui fit-on recueil aussi grand qu'il fut au pouvoir des Genevois de faire, en toute la révérence et obéissance que les sujets doivent à leur souverain et naturel seigneur. Et par espécial, par une grande curiosité, et chose nouvelle et non guère accoutumée d'être faite ailleurs, à son entrée saillirent au-devant de lui plus de trois mille femmes, des dames de la ville, et des plus apparentes, toutes vêtues et accoutrées de satin, damas ou taffetas blanc, qui était une chose qu'il faisait beau voir. Et combien que leurs habits soient un peu étranges, et différents des autres d'Italie, à l'occasion de ce qu'il leur fait les épaules grosses, si y a-t-il pourtant de merveilleusement beaux visages, et d'aussi belles filles que j'aie point vu nulle part ailleurs en ces quartiers de par là. Et en toutes autres choses que ville, et cité riche et opulente peut faire à son prince et seigneur, ceux de Gênes le firent pour l'heure au roi, sans y rien épargner. Et le gentil prince en y séjournant leur donna assez à connaître qu'il était très content d'eux. Car il leur montra aussi grand semblant d'amour et de fiance qu'il eût su faire à ceux de Paris, d'Orléans ou de Blois, en allant chez eux dîner, souper et banqueter, et faire toutes autres honnêtes chères qu'un tel prince a accoutumé de faire avec ses très loyaux sujets. Et pour abréger, il
Gonzalve de Cordoue, d'après une gravure du temps.
leur fit de si très bons tours, que s'ils eussent eu le cœur gentil et honnête, il les obligeait à mourir pour lui cent fois, s'il se fût pu faire, et qu'il en eût été besoin. Et quand ledit seigneur eut fait en Italie, et ordonné des choses ainsi qu'il l'entendait, il s'en revint en France.