DIVORCE DE LOUIS XU ET DE JEANNE DE FRANCE
L'affaire qui plus fit d'ennui à l'esprit du roi au commencement de son règne, fut que, dès ses jeunes ans, avait épousé madame Jehanne de France, fille du feu roi Louis XI, duquel a été ci-dessus écrit, par la crainte d'icelui roi, qui sévère était à ceux de son sang plus que la raison ne voulait; toutefois avait attendu la mutation de temps et des personnes, à ce qu'il pût autre épouse avoir, car indisposée était à génération pour l'imperfection de son corps, combien qu'elle eût fort beau visage. Or vint le temps qu'il le put faire sans contradiction aucune; mais lui qui voulait droitement vivre et ne faire chose à sa royale dignité répugnante, craignait exécuter cette ancienne et continue volonté, dont, après son sacre et couronnement , se déclara audit seigneur de la Trémouille pour en avoir conseil et aussi en porter parole à ladite dame. Ledit seigneur fit réponse au roi que s'il était ainsi, jamais n'eût donné consentement à ce simulé et contraint mariage, que facilement, selon son jugement, pourrait être résolu, attendu qu'il n'avait icelui consommé; toutefois que le mieux serait sur ce assembler gens lettrés, ayant
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le savoir et Texpérience de telles matières, et que cependant sentirait le vouloir de ladite dame, ce qu'il fit; car par le commandement du roi un jour alla vers elle et lui dit :
« Madame, le roi se recommande très fort à vous et m'a chargé de vous dire que la dame de ce monde qu'il aime le plus est vous, sa proche parente, pour les grâces et vertus qui en vous resplendissent ; et est très fort déplaisant et courroucé que vous n'êtes disposée à avoir lignée, car il se sentirait heureux de finir ses jours en si sainte compagnie que la vôtre. Mais vous savez que le royal sang de France se commence à perdre et diminuer, et que feu votre frère le roi Charles est décédé sans enfants, et si advient ainsi du roi qui à présent est, le royaume changera de lignée, et par succession pourra tomber en main étrange. Pour laquelle considération lui a été conseillé de prendre épouse, si vous plaît y donner consentement, jà soit ce que de droit n'y ait vrai mariage entre vous deux, parce qu'il dit n'y avoir donné aucun consentement, mais l'avoir fait par force et pour la crainte qu'il avait que feu Monseigneur votre père, par furieux courroux, attentât en sa personne. Toutefois, il a tant d'amour à vous que mieux aimerait mourir sans lignée de son sang que vous déplaire. — Monseigneur de la Trémouille, dit la dame, quand je penserais que mariage légitime ne serait entre le roi et moi, je le prierais de toute mon affection me laisser vivre en perpétuelle chasteté; car la chose que plus je désire est, les mondains honneurs contemnés et délices charnelles oubliées, vivre spirituellement avec l'éternel roi et redoutable empereur, duquel, en ce faisant et suivant la vie contemplative, je pourrais être épouse et avoir la grâce. Et d'autre part je serais joyeuse pour
Tamour que j*ai au roi et à la couronne de France, dont je suis issue, qu*il eût épouse à lui semblable, pour lui rendre le vrai fruit de loyal et honnête mariage, la fin duquel est avoir lignée, le priant s'en conseiller avec les sages, et ne se marier par amour impudique, et moins par ambition et avarice. »
Le seigneur de la Trémouille récita le dire de madame Jehanne de France au roi, qui en jetant un gros soupir, pour son cœur déchargé de douleur, dit : « Je suis en grande peine et perplexité, mon cousin, de cette affaire, et non sans cause. Je connais la bonté, douceur et bégnivolence de cette dame, sa royale génération, ses vertus incomparables et sa droiture ; et, d'autre part, je sais que d'elle lignée ne pourrais avoir, et par ce défaut le royaume de France tomber en querelle et finalement ruiné. Néanmoins, à la raison àe ce que longtemps a été tenue et réputée mon épouse parla commune renommée, et que en ces jours mes infortunes ont été doucement par elle recueillies jusqu'à la rencontre de ma présente félicité, m'ennuie me séparer d'elle, doutant offenser Dieu, et que les étranges nations ignorant du fait, en détractent. »
Pour toutes ces considérations et autres, le roi différa pour quelque temps à faire déclarer nul ce mariage; mais, pressé par les princes de France, obtint un bref du pape Alexandre VI ^ et juges délégués pour connaître s'il y avait vrai mariage ou non. Lesquels après avoir ouï lui et ladite dame et fait enquête de la vérité du fait en forme de droit, par sentence
1. C'est le fameux César Borgia, créé à cette occasion duc de Valentinois par le roi de France, qui apporta la bulle pontificale.
donnée en l'an 1 499 par le cardinal de Luxembourg, évêque du Mans, monsieur Louis d'Amboisey évèque d'Albi, et monsieur Ferrand, évêque de Cette, juges délégués en cette partie par le pape, ledit supposé mariage fut déclaré nul, et licence donnée, en tant que besoin était^ par autorité apostolique audit roi Louis, de pouvoir prendre par mariage telle femme que bon lui semblerait *. Après laquelle sentence donnée il épousa madame Anne, duchesse de Bretagne, lors veuve dudit feu roi Charles VIII *, et bailla pour apanage à madame Jehanne de France le duché de Berry, avec beau et honnête train, qu'il lui entretint jusqu'à son décès, qui fut en l'an 1504 en la ville de Bourges, où elle fit toujours depuis sa principale résidence; et vêquit en si grande sainteté que, après son décès. Dieu a fait plusieurs miracles es personnes d'aucuns malades qui l'ont priée et réclamée.
1. Voir pour ce procès, où le rôle de Louis XII fut beaucoup moins noble et généreux qu'on ne le croirait d'après ce texte : De Maulde, Procédures politiques du règne de Louis XII; Le Roux de Lincy, Vie d*Anne de Bretagne, et les autres biographies de celte princesse citées à la fin du volume.
2. Le second mariage de Louis XII fut célébré dans la chapelle du château de Nantes, le 8 janvier 1499. Les conditions n'en furent pas à beaucoup près aussi avantageuses pour la France que celles qui avaient été obtenues lors du mariage de Charles VlII. Désireuse de conserver l'indépendance de son duché, Anne fit stipuler dans le contrat que la reine se réservait la jouissance pleine et entière des revenus de la Bretagne, et qu'après sa mort ce duché passerait à son second enfant mâle, et, à défaut de, mâles, à ses filles dans l'ordre de primogénilure. Si elle mourait sans enfants, son héritage devait retourner après la mort du roi aux plus proches parents de la reine.