SECONDE ENTREVUE ET NÉGOCIATIONS DE LYON
(Avril 1503.)
Ainsi que les choses étaient en cet état à Naples, l'archiduc d'Autriche, qu'on nommait prince de Castille, récrivit au roi que si c'était son plaisir il viendrait volontiers devers lui, en s'en allant en son pays, et principalement pour traiter la paix avec lui et son beau-père, le roi d'Espagne. Mais ce ne fut pas en la sorte qu'il y était venu la première fois. Car il demanda sûreté et otages. Et disait-on que c'était du conseil de sondit beau -père, auquel il n'eût voulu désobéir. Le tout lui fut accordé. Car il n'est aucune chose raisonnable, et qui par honneur se puisse faire, que notre très chrétien prince ne fasse volontiers pour le bien de la paix. Et pour le faire court, ledit archiduc arriva à Lyon, où il fut recueilli du roi à chère ouverte, et amiable, comme l'un de ses plus spéciaux parents et bons amis. Et certains jours ensuivants, à Téglise de Saint-Jehan, devant le grand autel, ainsi qu'on célébrait la messe, comme procureur du roi Fernand d'Espagne, et ayant procuration expresse, il jura solennellement la paix, selon les articles qui pour ce en furent faits. Et pareillement jura le roi de sa part, la cuidant être ferme et stable, et irrévocable à jamais. Vu qu'elle avait été si solennellement faite, en si saint lieu, en la présence de tant de gens de bien.
et par celui qui était héritier apparent de ceux qui l'avaient fait leur procureur. Et quand ledit archiduc eut accompli les choses dessusdites, et fait beaucoup de bonnes chères, et eut des honneurs assez largement du roi et de la reine, il s'en alla au pont d'Ains, où le duc de Savoie, qui avait épousé sa sœur, était pour l'heure.
§ 5. — AUTRE RÉaT DE l'eNTREVUE ET DES NÉGOCIATIONS DE LYON.
(Jean d'Auton.)
A Lyon sur le Rhône était lors le roi, lequel attendait la venue de Philippe, archiduc d'Autriche, duquel avait eu nouvelles, comme j'ai dit devant, et baillé otages pour sa sûreté : lequel fut en cour le troisième jour d'avril, en l'an susdit. Le roi et la reine lui firent joyeuse chère, et doucement l'accueillirent; si firent tous les seigneurs de France qui là étaient. Or avait-il lettres du roi et de la reine d'Espagne, signées de leurs propres mains et signées de leurs sceaux royaux, par lesquelles ils lui avaient donné et donnaient pouvoir autorisé à suffire et procuration expresse de traiter, au nom d'eux, avec le roi, de l'appointement final de leur question de guerre, et d'être moyen de la paix d'entre eux, touchant le différend qu'ils avaient à cause du royaume de Naples, et de toutes autres questions et querelles; et pour icelles choses accomplir, pouvait faire le serment solennel et jurer promesse pour et au nom d'eux, et comme leur procureur spécial, expressément par eux ordonné en cette matière. Et, avec ce, étaient contents lesdits roi et reine d'Espagne, et promettaient, par icelles lettres, laisser et transporter le
khloc- royal de Gonzalve de Gordoue.
droit qu'ils se disaient avoir sur ledit royaume de Naples, à Tarchiduc, qui avait épousé leur fille ainéc ; si le roi, aussi de sa part, voulait laisser le droit par lui prétendu audit royaume de Naples, à Madame Claude, sa fille, laquelle le fils de celui archiduc avait pareillement fiancée par procureur. Les lettres de procuration furent par ledit archiduc baillées au roi, pour icelles voir et visiter, lesquelles, après avoir vues et lues, mit en conseil et fit débattre la chose à l'équité, et dûment consulter. Si fut conclu que, pour le bien de la paix, union des princes, et salut de la chose publique, le traité était bon, juste et raisonnable. Par quoi le cinquième jour dudit mois d'avril 1503, le roi et l'archiduc firent conclusion sur ledit appointement, et jurèrent ensemble icelui tenir ferme et stable, et sans enfreindre; et que, de là en avant, pour cette cause, le roi et le roi d'Espagne n'auraient ensemble guerre, division, ni discord, mais laisseraient ledit royaume de Naples à leurs enfants, comme dit est. Après cette confédération et accord, à Lyon sur le Rhône, où le roi était et toute la cour, en furent faits les feux de joie, et les nouvelles semées par tout le royaume de France. Le roi, sur ce, dépécha la poste, par lequel envoya ledit appointement au duc de Nemours, vice-roi pour lui à Naples. Et sitôt qu'il eut vu le double dudit appointement, l'envoya au capitaine Gonzalès Ferrand, lieutenant général du roi d'Espagne, pour icelui tenir, comme entre les princes était appointé. De quoi ne voulut rien faire ledit Gonzalès, disant que dedans icelui appointement n'était compris, ni de lui nullement parlé, ni n'en avait aucunes lettres du roi d'Espagne, son maître, par quoi n'en tiendrait rien, combien que l'archiduc en écrivit au capitaine Gonzalès, et tout à clair l'en avertit. Ce qui était à lui mal obéi au vou-
BATAILLE DE CÉRIGNOLES 181
loir de son souverain seigneur, ou bien à donner à chacun pour entendre qu'entre eux y avait intelligence d'effet contraire au dire de l'appointement juré.
§ 6. — BATAILLE DE CÉRIGNOLES *.
Le roi avertit son lieutenant et autres capitaines étant au royaume de Naples de la paix dessusdite. Aussi fit pareillement Tarchiduc Gonsalve Fernand, lequel n'en tint compte, mais se mit aux champs en faisant tous les actes de guerre plus fort qu'il n'avait accoutumé. Monseigneur de Nemours et autres capitaines s'assemblèrent pour le rencontrer. Et pour abréger, ils trouvèrent l'armée desdits Espagnols en un lieu nommé Serignolle, et était près de soleil couché. Et là par l'envie que les capitaines eurent les uns sur les autres, et par grosses paroles qui furent dites, et mômement au lieutenant du roi, sans ordre, sans avis, ni conduite, donnèrent dedans
1. Lorsque Gonzalve de Gordoue, grâce aux négociations de Lyon, se fut débarrassé du blocus de Barletta et put tenir la campagne, Louis XII se plaignit fort d'avoir été trompé, « et c*est la seconde fois », disait-il. u 11 en a menti, l'ivrogne, répondit impudemment Ferdinand, c'est au moins la dixième. » Le roi de France et Philippe le Beau, signataires du traité, avaient été tou. deux victimes d'une infâme perfidie. Le trop confian Louis XII ne put réparer par les armes les conséquences désastreuses de cette* duperie. Le 21 avril 1503, Gonzalve battit à Seminara (Calabre) le meilleur général français, Stuart d'Aubigny, qui avait déjà fait l'expédition de Charles VIII, et, le 28, vainquit à Cerignola, dans la Gapitanate, le duc de Nemours, qui resta parmi les morts.
ii$2 LOUIS XII ET PHILIPPE LE BEAU
les Espagnols, qui étaient en un lieu fort de fossés, de haies-, de bois et de buissons, et si était près de nuit, par ainsi en advint-il ainsi qu'on sait assez. Et si les Français eussent attendu au lendemain, il n'eût jamais été au royaume de Naples nouvelles d'Espagnols. Ains reçut le roi ce dommage sous la fiance de la paix jurée en quoi il se fiait. Et nonobstant ce, il avait si bien pourvu au fait de son armée, que si ceux qui y étaient eussent cru son conseil, et en eussent usé, il n'en fût pas ainsi advenu. Mais de soudaineté et de légèreté, et user de volonté en chose de tel poids, qui est de donner bataille sans y avoir sagement pourvu et avisé, à grand'peine en peut-il bien advenir. Le roi en fut fort déplaisant quand il en sut les nouvelles, toutefois les prit-il ainsi que prince vertueux. L'archiduc s'en vint depuis excuser envers lui, disant qu'il n'en pouvait mais. Et peut-être que non faisait-il, et que c'était de l'ancienne cautèle de celui qui en savait bien faire d'autres. Je m'en rapporte à ce qui en est.