COMMANDEMENTS DES DUCS DE LA TRÉMOUILLE ET DE MANTOUE
Et pour faire un abrégé et fin de ce fait de Naples, à quoi je me suis arrêté de parler, afin que toutes gens connaissent pour l'avenir, que par défaut d'y avoir donné bonne provision, il n'en est mal advenu, est à savoir que depuis à l'une des fois le roi y envoya monseigneur de la Trémouille à grande et puissante armée. Et s'il fût parvenu jusque-là, il est à présumer qu'il eût bien réparé la faute advenue, mais il tomba malade en chemin de si très griève maladie qu'il en cuida mourir et fut contraint
Armure de Goiizalve de Cordoue (Armeiia real de Madrid).
de s'en revenir. Et en ensuivant y fut envoyé le marquis de Mantoue, lequel pareillement fut malade. Et finalement on y envoya le marquis de Saluées, qui y mourut. Et je dis ceci à propos, à ce qu'on connaisse que le roi de sa part pourvoit à. tout ce qui était nécessaire, tant en bons personnages pour être chefs, qu'en gens d'armes, artillerie, vivres et argent, et tout ce qui y était nécessaire, "sans rien y épargner. Et si veux bien que chacun sache que les bons et loyaux gens d'armes des ordonnances, et a^itres gentilshommes, qui de leur franche volonté y étaient allés, s'y acquittèrent vertueusement, ainsi qu'honneur, vaillance et prouesse le requirent, et réunirent aussi grande obéissance à leurs chefs que firent onc nulles autres gens. Et n'est aucun par raison leur en sut aucune chose reprocher, qu'ils n'aient fait honnêtement leur devoir. Mais le plaisir de celui de qui toutes victoires viennent fut de donner en cette année-là quelques coups de verges aux Français, lesquels naturellement sont assez aisés à eux élever, afin de leur bailler moyen et cause de s'humilier envers lui. Et leur a depuis mis entre mains tant de belles et grandes victoires, par la valeur, sens et conduite du roi, que cela est couvert et effacé, comme s'il n'en avait oncques rien été. Et pour l'avertissement de ceux qui par ci après liront cette histoire, afin qu'ils y pensent, je dis que la pluralité des lieutenants et chefs qui étaient en l'armée des Français, lesquels ne s'entendaienl point les uns avec les autres, ains voulait chacun faire selon sa volonté, cela fut cause du mal qui en advint. Et toutes les fois que les Romains ont conduit leurs batailles par deux consuls, ou par un dictateur accompagné d'un capitaine de gens de cheval à pareille puissance dudit dictateur, ils les ont la
plupart perdues, et ce, pour la diversité des opinions des chefs. Et si j*étais du nombre des sages pour avertir un roi, ou autre grand prince, je lui conseillerais qu'en nulles affaires qu'il eut touchant le fait de sa guerre, il n'y commît qu'un seul lieutenant, lequel il eût expérimenté et connu être suffisant, et qu'il lui fit commandement qu'en chose de grand poids, il ne fit rien sans le conseil des capitaines étant sous sa charge, expérimentés en tel cas.
§ 8. — LES EXPLOITS DE BAVARD DANS LE ROYAUME DK NAPLE8. DÉFAITE ET CAPTURE DE DON ALONZO.
(Loyal Serviteur, Histoire du Bon Chevalier.)
Je ne suis pas délibéré de traiter autrement de ce qui advint audit royaume de Naples durant deux ou trois ans, ni des batailles de Cérignoles, de Gioja, du Garillan et plusieurs autres, dont aucunes gagnèrent les Français, et les autres perdirent, car il est assez écrit ailleurs ; tellement que, à la fin, je ne sais si ce fut par faute d'ordre ou de bien combattre, les Français en furent chassés de tous points. Tan 1504, et depuis n'y retournèrent. Je ne sais si tel était le vouloir de Dieu : mais sans difficulté celui qui les y chassa ni celui qui le tient à présent n'y ont aucun droit, sinon par la force, qui est le point où tous princes tâchent enfin de venir. Je veux seulement parler des fortunes qui advinrent au Bon Chevalier sans peur et sans reproche, durant la guerre guerroyable qu'eurent ensemble Français et Espagnols. Et d'abord je vous dirai une fortune qui lui advint.
Etant le Bon Chevalier en une garnison où le vaillant capitaine Louis d'Ars l'avait logé, qui s'appelait
i?56 'louis XII ET PHILIPPE LE BEAU
Monervine, avec quelques-uns de ses compagnons, ennuyé d'être si longuement en cage, sans aller voir' les champs, il leur dit un soir : « Messeigneurs, il me semble que nous croupissons trop en ce lien, sans aller voir nos ennemis ; il en pourrait, de trop demeurer, advenir deux inconvénients : l'un, que par faute d'exercer les armes souvent, nous deviendrions tous efféminés; l'autre, qu'à nos ennemis le cœur pourrait croître, pensant entre eux que, pour la crainte que nous en avons, nous n'osons partir de notre fort. C'est pourquoi je suis délibéré d'aller demain faire d'ici une course vers Andria ou Barlette, peut-être aussi que nous trouverons de leur côté coureurs, ce que je désirerais à merveille ; car nous nous pourrons mêler ensemble, et à qui Dieu en donnera l'honneur, que victoire soit! » A ces paroles, il n'y en eut aucun qui répondit autrement qu'à sa volonté. Le soir, ceux qui devaient être de la course firent regarder si rien manquait à leurs chevaux, et se mirent en ordre comme pour achever ce qu'ils avaient entrepris. Ils se levèrent assez matin et se mirent aux champs, environ trente chevaux, tous jeunes gentilshommes et bien délibérés, et chevauchèrent vers la garnison de leurs ennemis, espérant d'avoir quelque bonne rencontre.
Le jour même était sorti de la ville d'Andria, pour pareillement courir sur les Français, un gentilhomme espagnol, proche parent du grand capitaine Gonsalve Fernand, qui s'appelait don Alonzo de Sotomayor, un fort gentil chevalier expert aux armes, qui en sa compagnie avait quarante ou cinquante chevaux d'Espagne, sur lesquels étaient gentilshommes tous élus aux armes, lilt telle fut la fortune des deux capitaines qu'à la descente d'un tertre ils se virent les uns les autres, environ à une portée de canon. Je ne
VOUS saurais dire lequel fut le plus joyeux, surtout quand ils aperçurent que leur puissance était pareille. Lors commença le Bon Chevalier, après qu'il eut au vrai aperçu les croix rougies, de parler à ses gens, auxquels il dit : « Mes amis, au combat sommes venus. Je vous prie que chacun ait en recommandation son honneur, et si vous ne me voyez faire aujourd'hui mon devoir, réputez-moi lâche et méchant toute ma vie. » Tous.répondirent : «Allons, capitaine, donnons dedans ; n'attendons pas qu'ils aient l'honneur de commencer ». Alors ils baissèrent la visière, et en criant : « France, France! » se mirent au grand galop pour charger leurs ennemis, lesquels, d'une contenance fière et assurée, à course de cheval, criant : « Espagne ! Sant-Iago !» à la pointe de leurs lances gaillardement les reçurent. Et en cette première rencontre en furent portés par terre de tous les deux côtés, qui furent relevés par leurs compagnons à bien grand'peine. Le combat dura une bonne demi-heure, qu'on n'eût su juger qui avait du meilleur; et comme chacun en désirait l'issue à sa gloire, ils se livrèrent les uns aux autres, comme s'ils fussent tout frais, un très périlleux assaut. Mais, comme chacun peut entendre, en telles choses est de nécessité que l'un ou l'autre demeure vainqueur; il advint si bien au Bon Chevalier, avec la grande peine qu'il y mit et le courage qu'il donnait à ses gens, qu'en ce dernier assaut, il rompit les Espagnols; il en demeura sur le champ jusqu'au nombre de sept morts, et bien autant de prisonniers. Le reste se mit en fuite, desquels était le capitaine don Alonzo; mais de près poursuivi par le Bon Chevalier, qui souvent lui criait : « Tourne, homme d'armes ; grand'honte te sera de mourir en fuyant»; il voulut plutôt élire honnête mort que honteuse fuite, et comme un lion échauffé,
se retourna contre ledit Bon Chevalier, auquel il livra âpre assaut, car sans se reposer ils se donnèrent cinquante coups d'épée. Cependant les autres Espagnols fuyaient toujours, qui avaient abandonné et laissé seul leur capitaine. Ce néanmoins, il combattait gaillardement, et si tous les siens eussent fait comme lui, je ne sais qui enfin eût du meilleur! Bref, après un long combat entre les deux capitaines, le cheval de don Alonzo se recrut et ne voulut plus avancer; ce que voyant le Bon Chevalier, il dit ces paroles : a Rends-toi, homme d'armes, ou tu es mort. — A qui, répondit-il, me rendrai-je? — Au capitaine Bayard », dit le Bon Chevalier.
Alors don Alonzo, qui avait déjà ouï parler de ses faits vertueux, comme il connaissait bien aussi qu'il ne pouvait échapper, étant de toutes parts enclos, se rendit et lui baissa son épée, qui fut reçue à grande joie. Puis se mirent les compagnons au retour vers leur garnison, joyeux de la bonne fortune que Dieu leur avait donnée en ce jour, car ils n'y perdirent pas un seul homme; il y en eut de blessés cinq ou six, et deux chevaux tués; mais ils avaient des prisonniers pour les récompenser. Eux arrivés à la garnison, le Bon Chevalier, fils adoptif de dame Courtoisie, qui déjà par le chemin avait entendu de quelle maison était le seigneur Alonzo, le fit loger en Tune des belles chambres du château, et lui donna une de ses robes, en lui disant ces paroles : « Seigneur don Alonzo, je suis informé par les autres prisonniers qui sont céans, que vous êtes de bonne et grosse maison, et, ce qui vaut mieux, de votre perso.nne grandement renommé en prouesse; c'est pourquoi je ne suis pas délibéré de vous traiter en prisonnier, et si vous me voulez promettre votre foi de ne partir point de ce château sans mon congé, je vous le bail-
lerai pour toute prison. 11 est grand : vous vous y ébattrez parmi nous autres, jusqu'à ce que vous ayez composé de votre rançon et l'ayez payée, en quoi vous me trouverez tout gracieux. — Capitaine, répondit don Alonzo, jevous remercie de votre courtoisie, vous assurant sur ma foi que je ne partirai jamais de céans sans votre congé. » Mais il ne tint pas bien sa promesse, dont mal lui en prit à la fin, comme vous entendrez ci-après. Toutefois, un jour, comme ils devisaient ensemble, don Alonzo composa de sa rançon à mille écus.
Quinze ou vingt jours fut don Alonzo avec le capitaine Bayard, dit le Bon Chevalier, et ses compagnons, faisant grande chère, allant et venant par tout le château, sans que personne lui dît rien, car il y était sur sa foi, qu'on estimait qu'il ne rompait jamais. 11 en alla autrement, quoique de sa part, ainsi qu'il dit après, il n'y avait aucune faute, mais s'excusait parce qu'il ne venait nuls de ses gens devers lui, qu'il allait quérir sa rançon lui-même pour l'envoyer au Chevalier, laquelle était de mille écus. Toutefois le cas fut tel. Don Alonzo, allant et venant par le château, s'irrita, et un jour devisant avec un Albanais qui était de la garnison du château, il lui dit : « Viens ça, Théode, si tu me veux faire un bon tour, tu me le feras bien, et je te promets ma foi que, tant que je vivrai, tu n'auras faute de bien. 11 m'ennuie d'être ici, et encore plus de n'avoir nouvelles de mes gens. Si tu veux te procurer un cheval pour moi, considère que je ne suis en cette place aucunement gardé, je me sauverai bien demain matin. Il n'y a
que quinze ou vingt milles jusqu'à la garnison de mes gens, j'aurai fait cela en quatre heures, et tu viendras avec moi. Je te ferai fort bien appointer et te donnerai cinquante ducats. » L'Albanais, qui était avaricieux, le promit, quoiqu'il lui eût dit devant : « Seigneur, j'ai entendu que vous êtes sur votre foi par ce château; notre capitaine vous en ferait querelle. — Je ne veux pas rompre ma foi, dit don Alonzo; il m'a mis à mille ducats de rançon, je les lui enverrai, je ne suis obligé à autre chose. — Bien donc, dit Théode l'Albanais, il n'y aura point de faute que demain au point du jour je ne sois à cheval à la porte du château ; quand elle ouvrira, faites semblant de venir à l'ébat, et vous trouverez le vôtre. » Cela fut accordé entre eux et exécuté le lendemain; car ainsi qu'il fut proposé, ils se trouvèrent si bien à point que, sans que le portier s'en donnât autrement garde, parce que déjà étant averti qu'il était sur sa foi, il le laissait aller et venir, don Alonzo monta à cheval et s'en alla tant qu'il put.
Il ne tarda guère que le Bon Chevalier, qui était vigilant, vînt en la basse cour du château et demanda où était son prisonnier, car tous les matins il conversait avec lui; mais personne ne lui put enseigner. Il fut ébahi et vint au portier, auquel il demanda s'il ne l'avait point vu. Il dit que oui, dès le point du jour, et près de la porte. La guette sonna pour savoir où il était, mais il ne fut point trouvé ni aussi Théode l'Albanais. Qui fut bien marri? Ce fut le Bon Chevalier. Il commanda à un de ses soudards, nommé le Basco, et lui dit : « Vite, montez à cheval, vous dixième, et piquez droit vers Andria, voir si vous trouvez notre prisonnier, et si vous le trouvez, faites qu'il soit ramené mort ou vif; et si ce méchant Albanais est empoigné, qu'il soit ramené aussi, car il sera
pendu aux créneaux de céans, pour exemple à ceux qui voudraient une autre fois faire le lâche tour qu'il a fait. »
Le Basque ne fît autre délai, mais incontinent monta à cheval, et, à pointe d'éperon, sans regarder qui allait après lui, encore qu'il fût très bien suivi, il prit son chemin vers Andria, où, à environ deux milles, il trouva don Alonzo descendu, qui habillait les sangles de son cheval qui étaient rompues, lequel, quand il aperçut qu'il était poursuivi, voulut remonter, mais ne put. Il fut atteint, repris et remonté. Théode ne fut pas si fou de se laisser prendre, car il savait bien qu'il y allait de la vie ; il se sauva dans Andria, et don Alonzo fut ramené à Monervine, où, quand le Bon Chevalier le vit, il lui dit : « Eh! comment! seigneur don Alonzo; vous m'avez promis votre foi de ne partir de céans sans mon congé, et vous avez fait le contraire! Je ne me fierai plus en vous, car ce n'est pas honnêtement fait en gentilhomme de se dérober d'une place, quand on y est sur sa foi. » Don Alonzo répondit : « Je n'étais pas délibéré de vous faire en rien tort, vous m'avez mis à mille écus de rançon; dans deux jours je vous les eusse envoyés, et ce qui m'en a fait partir a été le déplaisir que j'ai pris pour n'avoir aucunes nouvelles de mes gens. » Le Bon Chevalier, qui était encore tout courroucé, ne prit pas ses excuses en paiement, mais le fît mener en une tour où le tint quinze jours, sans toutefois le mettre aux fers ni faire aucune injure; et de son boire et manger il était si bien traité que par raison il s'en pouvait bien contenter.
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