BATARD AU PONT DU CARIGLIANO
gneur l'écuyer mon ami, allez vilement quérir de nos gens pour garder ce pont, ou nous sommes tous perdus; cependant je vais tâcher de les amuser jusqu'à votre venue, mais hàtez-vous. » Ce qu'il fit. Et le Bon Chevalier, la lance au poing, s'en alla au bout dudit pont où de l'autre côté étaient déjà les Espagnols prêts à passer ; mais comme un lion furieux il mit sa lance en arrêt et donna en la troupe qui déjà était sur ledit pont, de sorte que trois ou quatre en furent ébranlés, desquels en chut deux en l'eau qui jamais depuis n'en relevèrent, car la rivière était, grosse et profonde. Cela fait, on lui tailla beaucoup d'affaires, car il fut si durement assailli, que, sans sa grande chevalerie, il n'eût su résister, mais, comme un tigre échauffé, il s'accula à la barrière du pont pour qu'ils ne gagnassent pas le derrière, et à coups d'épée se défendit si très bien que les Espagnols ne savaient que dire et ne croyaient pas que ce fût un homme, mais un diable ennemi. Bref, tant bien et si longuement se maintint que l'écuyer le Basco, son compagnon, lui amena assez noble secours, comme de cent hommes d'armes, lesquels arrivés forcèrent aussitôt les Espagnols d'abandonner le pont et les chassèrent un grand mille au delà, et eussent plus fait, quand ils aperçurent une grosse troupe de leurs gens, de sept à huit cents chevaux, qui venaient secourir. Lors dit le Bon Chevalier à ses hommes : « Messeigneurs, nous avons aujourd'hui assez fait d'avoir sauvé notre pont, retirons-nous le plus serrement que nous pourrons. »
Son conseil fut trouvé bon, et ils commencèrent à se retirer le beau pas. Toujours était le bon Chevalier le dernier, qui soutenait toute la charge ou la plupart, dont à la fin il se trouva fort pressé, à cause de son cheval, qui si las était que plus ne se
pouvait soutenir, car tout le jour il avait combattu dessus. Lors vint derechef une grosse envahie des ennemis, qui tous d'un choc donnèrent sur les Français de façon que quelques-uns furent versés par terre. Le cheval du Bon Chevalier fut acculé contre un fossé où il fut environné de vingt ou trente qui criaient : « Rende, rende, senor. » U combattait toujours et ne savait que dire, sinon : « Messeigneurs, il me faut bien rendre, car moi tout seul ne saurais combattre votre puissance. »
Or étaient déjà fort éloignés ses compagnons qui se retiraient droit à leur pont, croyant toujours avoir le Bon Chevalier parmi eux. Et quand ils furent un peu éloignés, l'un d'entre eux, nommé le chevalier Guiffrey, gentilhomme du Dauphiné, et son voisin, commença à dire : « Hé ! messeigneurs, nous avons tout perdu! le bon capitaine Bayard est mort ou pris, car il n'est point avec nous. N'en saurons-nous pas autre chose? Et aujourd'hui il nous a si bien conduits et fait recevoir tant d'honneur ! Je fais vœu à Dieu que, s'il n'y devait aller que moi seul, j'y retournerai et plutôt serai mort ou pris que je n'en aie des nouvelles. » Je ne sais qui de toute la troupe fut plus marri, quand ils connurent que le chevalier Guiffrey disait vrai. Chacun se mit à pied pour resangler son cheval, puis ils remontèrent et, d'un courage invaincu, se mirent au grand galop après les Espagnols, qui emmenaient la fleur et l'élite de toute gentillesse, et seulement par la faute de son cheval, car, s'il eût autant pu endurer de peine que lui, jamais il n'eût été pris.
Il faut entendre que, tandis que les Espagnols se retiraient et qu'ils emmenaient le Bon Chevalier, vu le grand nombre qu'ils étaient, ils ne daignèrent s'amuser à lui enlever les armes ni lui ôter son épée
BÂYARD AU POiNT DU CARIGLIANO 479
qu'il avait au côté, mais ils lui prirent une hache d'armes qu'il avait en la main, et en marchant, toujours lui demandaient qui il était. Lui qui savait bien que, s'il se nommait par son droit nom, jamais il n'échapperait vivant, parce que plus le redoutaient les Espagnols qu'homme de la nation française, il sut bien leur donner le change; toujours disait-il qu'il était gentilhomme. Cependant arrivèrent les Français, ses compagnons, criant : « France! France! Tournez, tournez, Espagnols; ainsi n'emmènerezvous pas la fleur de chevalerie! » Auquel cri les EIspagnols, combien qu'ils fussent grand nombre, se trouvèrent étonnés. Néanmoins, d'un visage assuré, ils reçurent cette lourde charge des Français, mais ce ne put si bien être que plusieurs d'entre eux, et des mieux montés, ne fussent portés par terre. Quoi voyant, le Bon Chevalier, qui encore était tout armé et auquel il ne manquait qu'un cheval, car le sien était recru, il mit pied à terre et, sans s'aider de l'étrier, il remonta sur un gaillard coursier d'où avait été jeté par terre, de la main de l'écuyer le Basco, Salvador de Borgia, lieutenant de la compagnie du marquis de la Padule, gaillard gentilhomme. Quand il se vit dessus monté, il commença à faire choses plus que merveilleuses, criant : « France! France! Bayard ! Bayard ! que vous avez laissé aller. » Quand les Espagnols ouïrent le nom et la faute qu'ils avaient faite de lui avoir laissé ses armes, après l'avoir pris sans dire secouru ou non (car si une fois il eût baillé sa foi, jamais ne l'eût faussée), le cœur leur faillit tout à fait, et ils dirent entre eux : « Tirons outre vers notre camp, nous ferons plus beau fait. » Quoi disant, se jetèrent au galop, et les Français, qui voyaient la nuit approcher, très joyeux d'avoir recouvré leur vrai guidon d'honneur, s'en
retournèrent gaiement en leur camp, où durant huit jours ne cessèrent de parler de leur belle aventure et surtout des prouesses du Bon Chevalier.
En cette même année, le roi de France Louis douzième envoya en la comté de Roussillon bon nombre de gens, sous la conduite du seigneur de Dunois, pour la remettre entre ses mains; mais ils s'en retournèrent sans grand'chose faire qui à honneur montât, et il y mourut, du côté desdits Français, un gentil chevalier appelé le seigneur de la Rochepot.
§ 15. — FIN DE l'occupation FRANÇAISE A NAPLE8.
Depuis, je ne sais de qui fut la faute, les Français ne séjournèrent guère au royaume de Naples et retournèrent en leur pays, la plupart en assez pauvre état, et, en passant par Rome, le pape Jules leur fit tout plein de courtoisies ; mais depuis il les a bien amendées. Le vaillant capitaine Louis d'Ars, qui tenait encore quelques places en la Fouille, et avec lui le Bon Chevalier sans peur et sans reproche, après l'armée des Français retournée, demeurèrent audit royaume, en dépit de toute la puissance hispanique, environ un an, auquel temps ils firent plusieurs belles sorties et lourdes escarmouches, dont pour la plupart ils emportèrent toujours l'honneur; et plus ils eussent tenu leursdites places, n'eût été que le roi Louis, leur maître et souverain, leur manda de les laisser et de s'en venir ; ce qu'ils firent h grand regret, en Tan 1504. Ils furent très honorablement reçus d'un chacun, comme bien l'avaient mérité, surtout de leur bon maître le roi de France, qui, comme sage et prudent, prit les fortunes de la guerre ainsi qu'il plut à Dieu les envoyer, auquel il avait son principal recours*
NOTICES SUR LES AUTEURS
Jean d'AaloB.
On en est encore réduit de nos jours à des suppositions sur la famille, la naissance et même le nom de ce personnage, que les uns appellent d^Auton et les autres d'Anton. Suivant l'opinion la plus probable, ce chroniqueur est originaire de la Saintonge. Entré dans l'ordre de Saint-Benoît, il écrivit en 1499 un poème des Alarmes de Mars sur le voyage de Milan et sa chronique du Voyage de Milan, qui le tirèrent de son obscurité. Il fut sans doute distingué et encouragé par la reine Anne de Bretagne, qui avait formé autour d'elle une cour de poètes et de savants. « Je qui suis des petits le moindre, dit-il dans une dédicace à cette princesse, il vous a plu me faire élargir et disperser des miettes tombantes de votre table pour la substantion de ma pauvre humanité. »
Il devint historiographe et chroniqueur du roi, qui lui donna en récompense l'abbaye d'Angle en Poitou, et plus tard, en 1505, le prieuré de Lodève en Languedoc, outre les pensions et les dons attribués à chaque nouvelle besogne historique ou poétique. Jean d'Auton accompagnait partout Louis XII, dont il k rédigeait par lettres les louables œuvres », et dans plusieurs passages de sa chronique il se met lui-même en scène auprès du roi.
Dans un passage digne d'être cité, il nous apprend avec quelle conscience il remplissait sa charge d'historien, lorsqu'il n'avait pu à « l'œil voir et connaître une
partie des choses ». C'était après le retour des capitaines et des gentilshommes qui avaient survécu à la désastreuse campagne de Naples en 1503. « J'étais lors à Blois, dit Jean d'Auton, pour savoir au vrai des nouvelles; une fois m'en allais dîner ou souper au logis du sieur d'Aubigny, une autre chez le seigneur de la Palice, puis aux banquets que se faisaient les autres capitaines et gentilshommes qui aux affaires du royaume de Naples avaient été, et là écoutais chacun parler, qui d'autre chose que de la guerre ne tenaient propos, et aussi je mettais en mon papier ce que je voyais débattre entre les capitaines et les gens d'armes; et ce fait, à part, à l'un et à l'autre m'en enquérais à toute heure, des plus grands jusqu'aux moindres, pour savoir si le commun rapport s'accorderait aux maîtres de l'artillerie et aux varlets canonniers que par prière je menais parfois dîner ou souper à mon logis, qui lors était près de leur quartier; m'enquérais aussi combien de pièces d'artillerie y avait eu, des poudres et autres munitions, et quel exploit elle avait fait, et de toutes autres choses qui ne se doivent oublier à mettre par écrit : à quoi j'ai plus travaillé de savoir que je n'ai mis de peine à écrire. »> Par cette méthode, Jean d'Auton relève de l'école de Froissart et de Monstrelet.
Les chroniques de Jean d'Auton étaient fort estimées autrefois. Sa probité et sa loyauté d'homme, son exactitude et son impartialité d'historien justifient cette réputation. Jean Bouchet, à qui Jean d'Auton avait enseigné l'art de rhétorique et de poésie, fait souvent dans ses livres avec enthousiasme le panégyrique de son maître. C'est lui qui dans une épitaphe restée le principal document sur la vie de Jean d'Auton, nous fait connaître la vie édifiante que mena l'abbé d'Angle depuis la perte du roi son bienfaiteur, jusqu'à ce qu'il mourut, âgé d'environ soixante ans, dans son abbaye, au mois de janvier 4528 (n. st.). Voici cette pièce :
Ci-dessons glt en ce bien étroit angle Un bon seignear, autrefois abbé d'Angle, Religieux : c'est frère Jean d'Auton,
Noble de sang, qui vécut, ce dit-on,
Par soixante ans et plus en bonne estime :
Grand orateur, tant en prose qu'en rime,
Il ordonnait comme en prose ses vers,
Sans rien contraindre à l'endroit ou envers;
Il était grave en son mètre et facile :
Bref, on ne vit jamais de plus grand style.
Plusieurs traités en rime composa,
Où le sien sens et savoir exposa ;
Du roi Louis, de ce nom le douzième,
Tant qu'il porta le royal diadème.
Fut chroniqueur, et en prose a écrit
Ses nobles faits où montra son esprit.
En rime a^ fait trois épîtres moult belles,
Des trois États contenant les querelles :
Et ce bon roi, voyant que moine était.
Et que très bien être abbé méritait.
Le fit pourvoir de cette prélature.
En attendant plus féconde aventure :
Car il eût eu chose de plus haut prix,
Si fière mort n'eût ce bon roi surpris.
Dix ans avant que mourût ce bon père,
Austère vie il tint en monastère,
En méprisant par merveilleux dédain
Les gens du monde et tout honneur mondain ;
Il ne dormait en mol lit, sans courtines.
Toujours était le premier à matines :
Il se rendait si très humble et abject, Qu'il ne semblait être abbé, mais sujet, Et tellement qu'on ne l'eût pu connoitre
Entre les siens religieux en cloître.
Par lui étaient grands bobans redoutés.
Combien qu'il fût noble des deux côtés; Il ne voulait chasse ni vénerie, Riches habits ni pompeuse éèurie :
En solitude, il vivait tout seulet.
Se contentant d'un prêtre et d'un varlet. Il ne voulait compagnie pompeuse, De conscience était fort timoreuse.
Puis en janvier mil cinq cent et vingt sept Il trépasse, disant maint beau verset, Le corps duquel repose sous la lame :
Priez à Dieu que pardon fasse à l'àme.
Sans être un écrivain, et malgré des réminiscences quelquefois fastidieuses de l'antiquité, Jean d*Auton se lit avec intérêt. Dans ses descriptions il y a de la vie, de la force, de la couleur; et son œuvre historique reste un monument précieux pour l'histoire du commencement du XVI* siècle. (Voir préface de l'édition des chroniques de Jean d'Auton, par P.-L. Jacob.)
Le Loyal Serviteur.
Histoire du bon Chevalier sans peur et sans reproche LE seigneur de Bayard.
Il n'y a pas, dans notre histoire militaire, de renommée plus populaire que celle de Bayard, ni, dans toute notre littérature, de livre plus attrayant que le récit du Loyal Semteur. Il a, sur les romans de chevalerie, l'incomparable avantage de la vérité historique. Les aventures des paladins sont des fictions merveilleuses, les actes du bon Chevalier sans peur et sans reproche sont des réalités admirables.
Publiée trois ans à peine après la mort de Bayard, en 1527, l'histoire de sa vie ne souleva aucune contradiction. Plusieurs de ses plus illustres contemporains, Bonnivet, la Trémouille, Suffolk, l'héroïque la Palissé, succombèrent dans la funeste journée de Pavie; mais il en restait beaucoup qui l'avaient vu d'assez près pour être en état de contrôler et de contester au besoin les assertions de son historien : au premier rang, le capitaine Louis d'Ars, qui l'avait connu dès sa première jeunesse; le capitaine Pierrepont, son lieutenant pendant de longues années; Montmorency, son compagnon d'armes et son aide dans la défense de Mézières; avant tous, le roi qui l'avait choisi pour parrain dans l'ordre de chevalerie, François I". Pourquoi, parmi ces témoins autorisés, ne placerions-nous pas Montluc? C'est en effet sous les ordres de Bayard que ce cadet de Gascogne servit d'abord comme archer dans la compagnie du. duc Antoine de Lorraine.
Les documents écrits, les mémoires du temps s'accordent, en tout ce qui est essentiel, avec les récits du Loyal Serviteur. On peut donc tenir pour authentique le portrait qu'il nous a donné de son maître.
Ce modèle de toutes les vertus militaires exerce un attrait invincible par son héroïque bravoure, son désintéressement, son profond amour du bien public, son humanité chevaleresque, sa modestie et sa verve toute française.
Le biographe d'un pareil homme, le Loyal Serviteur, qui avec une modestie trop grande a dérobé son nom à notre admiration, est à la hauteur de son sujet, avec lequel il semble s'être complètement identifié. 11 est à peu près certain aujourd'hui que le nom du Loyal Servi' leur était Jacques de Mailles. En 1719 le père Lelong disait déjà que l'auteur de la vie de Bayard était son secrétaire et que certaines libertés d'appréciations l'avaient empêché de se nommer. Cette opinion est confirmée par des recherches récentes. (Voir l'introduction de l'édition du Loyal Setmteur donnée par les soins de M. Lorédan Larchey, Hachette, 1884, in-4o.) Jacques de Mailles fut probablement un gentilhomme du Grésivaudan, pays de Bayard, servant en qualité d'archer dans sa compagnie d'ordonnance et exerçant les fonctions de secrétaire auprès de lui. Après avoir suivi la carrière des armes, il aurait exercé la profession de notaire et reçu, en cette qualité, le contrat de mariage de la fille de Bayard avec le sire de Boczosel.
Jean de Saint-Gelais.
Jean de Saint-Gelais, frère et oncle des poètes Octavien et Mellin de Saint-Gelais, a écrit une Histoire de France depuis 1470jusqu*à 15 10^ publiée par Th. Godefroy.
Claude de Seyssel.
Claude de Seyssel, né vers 1450 à Aix en Savoie, mort en 1520, occupa d'abord une chaire d'éloquence à Turin, puis fut appelé en France par Louis XII et Georges d'Amboise, et devint évêque de Marseille en 1509, ambassadeur de France à la diète de Trêves en 1512 et au concile de Latran en 1514, archevêque de Turin en 1511. On a de lui : Histoire singulière du ro Louis Xlly Paris, 1508, in-8«; — la Grande Monarchie de France, 1519, in-4o, sorte de traité en cinq parties sur la puissance de la France et le développement possible de sa prospérité ; une traduction française de Justin ; d'autres, d'après des versions latines, de Thucydide, Xénophon, Appien, Diodore, Eusèbe, etc. ; un traité de la loi Salique en latin.
FIN
î. — Deuxième conquête de Naples par les Frahçais (1501) 1
II. — Négociations avec l*archiduc Phiuppe le Beau et avec le roi des Romains MaximilieiN. — Les projets de marugb et la question de l'investiture DU Milanais. — Voyage en France de l'archiduc (1501-1502) 51
III. — Réforme de la justice et des ordres monastiques. — Voyage pacifique du roi a Milan et a Gênes (1502) 101
IV. — La perte du royaume de Naples (1502-1504). 142 Notices sur les auteurs 181
Goulommiers. — Imp. P. BRODÂRD et GALLOIS.
RACONTÉE
PAR LES CONTEMPORAINS
uuloînînicio. — Imp. P. lJro(!;M(l et (iallois
LOUIS XII '