BATARD AD PONT DO CARÏOUANO
Vous avez assez pu voir en antre histoire comment, au royaume de Naples, et vers la fin de la guerre qui fut entre Français et Espagnols, l'armée desdits Français se tint longuement sur le bord d'une rivière
dite le Garillan, et l'armée des Espagnols était de l'autre côté. Il faut entendre que, s'il y avait du côté des Français de vertueux et gaillards capitaines, aussi y en avait-il du côté des Espagnols, et entre autres le grand capitaine Gonzalve Fernand, homme sage et vigilant, et un autre appelé Pedro de Pas, lequel n'avait pas deux coudées de haut, mais de plus hardie créature n'eût-on su trouver, et il était si bossu et si petit que, quand il était à cheval, on ne lui voyait que la tête au-dessus de la selle. Un jour s'avisa ledit Pedro de Pas de faire une alcirme aux Français, et avec cent ou cent vingt chevaux, se mit à passer la rivière du Garillan en un certain lieu où il savait lin gué, et il avait mis un homme de pied derrière chaque cheval, portant une arquebuse. Il faisait cette alarme, afin que l'armée y courût, qu'on abandonnât le pont et que, pendant ce temps, leur force y vint et le gagnât. Il exécuta très bien son entreprise et fit au camp des Français une âpre et chaude alarme où chacun se portait, croyant que ce fût tout l'effort des Espagnols, mais ce ne l'était pas.
Le Bon Chevalier, qui désirait toujours être près des coups, s'était logé joignant le pont, et avec lui un hardi gentilhomme qui se nommait l'écuyer le Basco, écuyer d'écurie du roi de France Louis XII. Lesquels commencèrent à s'armer quand ils ouïrent le bruit (s'ils furent bientôt prêts et montés à cheval, il ne faut pas le demander), délibérés d'aller où l'affaire était. Mais en regardant par delà la rivière, le Bon Chevalier avisa environ deux cents chevaux des Espagnols qui venaient droit au pont pour le gagner, ce qu'ils eussent fait sans grande résistance, et cela était la totale destruction de l'armée française. Lors il commença à dire à son compagnon : « Monsei-