‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 180 sur 329 · Paris, gageures · texte numérisé non relu

Paris, gageures

ENTRÉB DV ROI DANS GÈNES lOl

que le roi ne prendrait point Gênes, ou que de six mois n'y entrerait. Pareillement, ledit cardinal de Narbonne transmit lesdites lettres du roi à Naples, au seigneur de la Guiche, qui là était pour le roi devers le roi d'Aragon; qui aussi les montra audit roi d'Aragon, lequel aussi ne le cuidait point croire; et, dit Gonsales, en branlant la tête : « Il n'est possible, à mon avis, que, en si peu de temps, une si forte ville, comme est Gênes, fût sitôt rendue! » et est à croire que plusieurs eussent bien voulu qu'elle n'eût été prise par les Français.

(Saint-Gelais.)

Le roi entra en ladite cilé naguère si très orgueilleuse, et par lui très abaissée et humiliée, avec toute la puissance telle qu'il lui plut. Et le faisait beau voir, en l'accoutrement qu'il avait, si faisait-il toute de sa compagnie. Et s'en alla loger à son palais. Et ne voulut pas que les gens de pied entrassent en la ville, pour garder qu'elle ne fût pillée. Et commit aux portes des capitaines avec les gens d'armes, pour garder du pillage. Et qui eût vu la contenance des habitants, il eût bien dit qu'ils étaient mis à la raison. Car par les carrefours on ne voyait que gibets, qui les ébahissaient fort. Puis il fut commandé que tous apportassent leurs harnois, artillerie et autres bâtons en certain lieu qui leur fut ordonné. Et le tout fut incontinent accompli. Car la peur était si grande en leurs cœurs, qu'ils ne savaient quelle contenance tenir. Et huit ou dix jours ensuivants, en la grande cour dudit palais, fut fait un échafaud, où l'on montait par degrés, lequel était tout tendu

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de belle et riche tapisserie, et au milieu y avait une chaire haut élevée, et certains bancs à l'environ, pour seoir les seigneurs ainsi qu'il appartenait à chacun selon son degré. Le roi descendit de sa chambre, pour venir audit échafaud, accompagné de monseigneur le légat et de plusieurs autres cardinaux, des princes de son sang, de ceux de son conseil, et de maints bons et grands personnages, et de tant de gentilshommes, qu'il serait fort difficile à en dire le nombre. Toute cette grande place était pleine de Génois. Et assez près du bas des degrés étaient ceux du conseil de ladite ville qu'ils appellent les anciens et autres officiers et principaux citoyens. Et là par un bien bon clerc firent faire leur-très humble remontrance, tendant à fin de pitié et de merci. Ledit orateur se fonda en sa proposition sur la harangue que Démosthène fit à Alexandre pour ceux d'Athènes, quand ils se rebellèrent contre lui. Et dit que ce n'est point moindre gloire à un prince de pardonner aux vaincus humiliés, que de vaincre. U allégua pareillement comment les anciens rois de France, par leur haute noblesse et franchise, avaient accoutumé de pardonner à ceux qui s'étaient forfaits encontre eux, quelque grande rébellion ou offense que ce fût, pourvu que les rebelles s'humiliassent, ainsi que raison le requiert. Puis vint à dire qu'entre tous les rois de France, ses prédécesseurs, il n'y en avait aucun qui fût plus renommé d'être piteux, clément et miséricordieux que lui. Et qu'à cette cause, en l'assemblée qui s'était faite à Tours, il avait eu le nom et titre de père du peuple. Et que sa grande libéralité et franchise avait bien montrées à ceux de Milan, auxquels, nonobstant leur crime et rébelUon, il avait par sa libéralité remis et pardonné leur méfait. U allégua beaucoup d'autres belles

ENTRÉE DU ItOl DANS tiÊHfiÔ lOd

choses servant à ses fins. Et fut sa conclusion telle, qu'étant à genoux, nu-tête, et mains jointes, et tout ce grand nombre de peuple, uns et autres, ils requirent merci et pardon, grâce et miséricorde pour tous les habitants de Gènes. En disant : « Sire roi, ne veuillez mépriser ni refuser les cœurs contrits et humiliés ». Quand ledit harangueur eut remontré l'affaire pour quoi il était là, au mieux de son savoir, le roi appela ceux de son conseil, et puis par Tavocat de Naples, leur fit faire réponse, qui la fit fort bien et en beaux termes. Et n'oubha rien de ce qu'il fallait dire. La résolution fut telle, que pour les grands et énormes crimes, excès et violences que lesdits Génois avaient commis, tant contre le roi que ses officiers et sujets, ils furent déclares d'avoir tous commis crime de lèse-majesté, par quoi à bon et juste droit ils avaient confisqués les corps et les biens. Et apporta-t-on tous leurs privilèges, tant de la Case de Saint-Georges qu'autres. Et illec publiquement furent rompus et brûlés, et du tout annulés. Et après, le roi voyant que ce peuple continuait toujours de crier merci et miséricorde, lui qui a accoutumé de laisser la vengeance à Dieu, quand il est au-dessus de ses ennemis, et en puissance de les détruire, comme prince excédant tous autres en toutes vertus, il en eut pitié et leur pardonna. Adonc tout ce grand monde qui là était, et n'attendait que l'exécution et punition de leurs maléfices, oyant cela, se prosternèrent à terre, en louant le Créateur, et criant : « Vive le roi ! » en si très haut cri, et longuement continué, que le tonnerre eût été grand à l'heure, si on l'eût ouï. Puis leur rendit tous leurs privilèges, et leur en bailla davantage, et donna abolition générale à tous, excepté à soixante-dixneuf des plus coupables, qui n'y furent point com-

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pris. Et àjla charge que tous ceux qui étaient absents devaient être de retour dedans certain temps, autrement leurs biens étaient confisqués. Et en cette heure-là même, les anciens, officiers, nobles, ceux du peuple gras et maigre firent tous serments sur les saints Évangiles de Notre-Seigneur et sur le saint Canon, d*être de là en avant de bons et loyaux sujets du roi, et de ses successeurs mâles et femelles, et de le tenir pour leur souverain et naturel seigneur, sans jamais autre reconnaître. Et de ce furent passés lettres et instruments authentiques. Et ils en échappèrent à bon marché, d'être quittes pour une petite amende civile, qui n'était pas suffisante pour défrayer les menus frais qu'avait coûtés l'armée. Et quand il eût plu à notre souverain prince, il était en lui de réduire du tout à néant la ville, et qu'on eût dit ici fut Gênes, mais il fit beaucoup mieux de ne le faire pas. Messire Raoul de Losnay, bailli d'Amiens, y demeura gouverneur, lequel, en la présence du roi, fit le serment d'administrer bonne justice, tant au petit comme au grand. Et depuis, tant qu'il y a demeuré, il s'y est acquitté tellement qu'il en a eu de l'honneur.

§ 10. — AUTHE RÉCIT DE L*ËNTRKE DU ROI DANS GÉNES ET DE LA RÉPRESSION DE LA RÉVOLTE.

(Jean d'Auton.)

Les logis furent marqués, et les quartiers départis par les maréchaux et fourriers desdits logis du roi, et six cents hommes d'armes mis en ladite ville de Gênes. Et ce fait, le jeudi vingt-huitième jour du mois d'avril, en l'an susdit, mil cinq cent et sept, le roi, sur les huit heures du matin, partit de son logis du

ËQtrée de Louis Xll à Gènes. (Bibl. nat., vas. n" 5091,

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camp, armé de toutes pièces, vêtu d'un riche saie d'orfèvrerie, l'armet sur la tète, tout empanaché de plumes blanches, monté sur un coursier tout noir, bardé de même accoutrement qu'était son saie; et ainsi, avec tous les gens d'armes à cheval, se mit à chemin, tirant droit à Gênes, où j'avais fait mener son artillerie.

Au devant de lui, jusqu'au bourg de Saint-Pierred' Arène, faubourg de Gènes, lui vinrent trente citadins génois, des plus solennels de la ville, lesquels conduisait un nommé messire Galéas Visconte, Milanais, étant à pied avec eux, vêtu d'un saie de drap d'or. Lesquels Génois avaient leurs chefs découverts, et tous robes noires, habillés en deuil, les têtes rases, et bien peineux. Lorsqu'ils arrivèrent en la présence du roi, ils mirent les deux genoux en terre, criant miséricorde. Et ce fait, après avoir été longue pièce à genoux, se levèrent, et là dirent plusieurs choses, en excusant le peuple de la ville de Gênes.

A quoi le roi n'entendit, mais se mit à chemin. Au devant de lui, et les premiers marchèrent les cent Suisses de sa garde, tous armés de leurs hallecrets ^ et empanachés, la hallebarde au poing, lesquels marchèrent en bon ordre : devant eux était leur capitaine à cheval. Après, marchaient Antoine de Lorraine, duc de Calabre, en armes et richement accoutré, et Jean Stuart, duc d'Albanie ; après, René de Bretagne, comte de Penthièvre; messire Berault Stuart; Odet de Foix. Puis assez loingnet, marchait Charles, duc de Bourbon, sur un gros coursier bien bardé, et lui armé et richement accoutré, lequel était chef de tous les archers de la garde du roi. Après,

1. Corselets de fer battu qui couvi*aient toute la poitrine et les épaules.

était le seigneur de Laval, armé et monté à l'avantage. Puis marchaient les quatre cents archers de la garde, tous à pied, armés de leurs brigandines et salades, vêtus de leurs hoquetons. Au derrière d'eux, étaient aussi à pied messire Jacques de Grussol et messire Gabriel de la Châtre, capitaines desdits archers. En après, étaient grand nombre de seigneurs français et itahens, comme François d'Orléans, duc de Longueville; Alphonse d'Esté, duc deFerrare; Francisque de Gonsago, marquis de Mantoue; Jean Guillerme, marquis de Montferrat; le comte de Vendôme, jeune enfant; Jacques de Bourbon, comte de Roussillon; et messire Robinet de Fremezelles. Après ceux-là, cheminaient les trente Génois que messire Galéas Visconte conduisait. En ensuivant, marchait Ip grand écuyer; puis, les trompettes, qui sans cesser sonnaient à relais. Le roi marchait après, armé et monté en la manière que j'ai dit. Après lui, avait quatre cardinaux, c'est à savoir : maître Georges, cardinal d'Amboise; maître René, cardinal de Prye ; le cardinal d'Albi et le cardinal de Finale. Messire Charles d'Amboise marchait après, monté sur un coursier bai, vêtu, sur son harnois, d'un saie blanc, couvert d'orfèvrerie moult riche, ayant l'épée toute nue au poing, comme capitaine, dompteur et vainqueur desdits Génois, sous la main du roi. Après suivaient messire Louis de Brezé, grand sénéchal de Normandie, et messire Guyon d'Amboise, seigneur de Raoul; et après eux marchaient les deux cents gentilshommes de la maison du roi, desquels ils étaient capitaines. Et puis, grande suite d'hommes d'armes, la lance sur la cuisse, avec leurs archers, et un million de peuple. Ainsi s'en alla le roi passer devant la lanterne nommé la Tour de Codefa, et tirant droit à la ville, passant devant le liiôle, où

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avait huit galères armées, dont les quatre étaient françaises, sous un capitaine français nommé Prégent de Bidoulx, et les autres quatre étaient du roi * d'Aragon, desquelles étaient capitaines un Espagnol nommé Miquel Pastour; lesquelles galères, à la passée du roi, tirèrent si horriblement qu'il semblait que tout dût abîmer. Messire Galéas, capitaine du château, fît pareillement, à l'arrivée du roi, tirer toute l'artillerie du château; tant que, tout autour des montagnes, et sur la ville de Gênes, semblait que tout tremblât, car l'un coup n'attendait l'autre, et si y avait telle pièce qui tout ensemble en tirait, d'une traînée, onze ou douze : ce qui pétait gros comme le cul d'enfer. Droit au palais s'en alla descendre, et monta tout armé jusqu'en sa chambre, où là se fît désarmer, en attendant à couvrir.

Tantôt qu'il fut entré en la ville, les Allemands qui le suivaient en queue approchèrent la porte, cuidant ilîec entrer en armes; ce que ne voulut le roi, doutant qu'ils missent les mains au pillage ; de quoi avaient moult grande envie et attente, comme ceux qui pensaient que ladite ville leur dût être abandonnée et butinée aux gens d'armes, ce que ne fut; car pour le mieux fut avisé que le roi, à qui elle était, la devait garder pour lui, et défendre contre tout autre, ce qu'il fît; et pour obvier au vouloir d'iceux Allemands, les portes furent fermées sur eux, et mis gens d'armes à grand nombre, pour les garder, et artillerie dedans le portail embouchée, droit à la venue d'iceux, lesquels furent tout le long du jour en armes, encontre lesdites portes ; et là se cuidèrent mutiner, et charger sur les coffres des seigneurs, qui avaient tout leur sommage là dehors. Plusieurs gentilshommes et moi avec eux, arrêtés dedans une maison, près les portes, pour là regarder et enregis-

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Irer à la passée l'ordre de l'entrée du roi et de ses gens d'armes, comme d'aventure demeurés hors la ville avec cette ennuyeuse compagnie, passâmes ce jour.

La nuit venue, iceux Allemands, et grand nombre d'aventuriers français, s'en retournèrent au lieu où ils avaient tenu leur dernier camp; lesquels, après bien dringuer S s'entreprirent de paroles par les chemins, et se battirent bien étroit, tant que d'un côté et d'autre en eut plusieurs de morts et de blessés ; et n'eût été que leurs capitaines, à grands coups de hallebarde les départirent, entre eux eût été sanglante besogne exploitée. Toujours étaient en pique; et là où les Français les trouvaient mal apparentés, très mauvaise compagnie leur faisait, et eux de même aux Français. En somme, les plus forts étaient toujours les maîtres des logis, et avantageux; au surplus, et tant étaient iceux Allemands outrecuidés, qu'au regard d'eux estimaient les piétons français à si peu de chose, qu'un d'iceux encuidait valoir deux. Et à ce propos dirai que, ce même jour, comme iceux Allemands et aucuns Français fussent devant la porte de Gênes, comme j'ai dit, je vis là entrer iceux Allemands, un d'eux n'ayant sur son dos vaillant la valeur de trois sous, lequel, au prendre et départir du vin qui là se vendait, eut question avec un gros jeune varlet français, ayant un pot au poing pour avoir du vin; lequel Allemand, combien qu'il vînt après, voulut être servi le premier, pensant être le plus homme de bien. Le varlet, qui avait soif, dit : « Dea, je suis ici le premier que vous, et premier serai servi, car les premiers vont devant. » Et ce dit, se voulut avancer de faire emplir son pot. Mais l'AUe-

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