CAPTURE ET EXÉCUTION DU DOGE DE GÊNES
g 13. — CAPTURE ET EXÉCUTION DU DOGE DE GÊNES, PAUL DE NOVE.
Plusieurs des Génois qui, à la venue du roi, s'étaient absentés et fuis de Gènes, sachant comme, au jour que les autres Génois avaient fait le serment, leur grâce avait été déclarée, s'en retournèrent où ils purent : dont les aucuns furent pris; et entre autres le duc de Gênes, nommé Paul de Nove, lequel s'en était fui en l'île de Corse, cuidant être là bien à sûr. Mais le roi, sachant qu'il était là, avait donné charge à un nommé Prégent de Bidoulx, capitaine de quatre de ses galères, de s'en aller vers ladite île de Corse, et prendre ledit Paul de Nove, s'il le pouvait trouver en lieu pour ce faire. Lequel Prégent, avec deux de ses galères armées, s'en alla vers ladite île le plus couvertement qu'il put. Or, avait celui Prégent connaissance à un des patrons d'aucunes barques de Gènes, son bien familier et ami, qui souvent allait de Gênes en Corse, et de Corse à Gênes, mener vivres et marchandise; auquel parla ledit Prégent et lui découvrit son entreprise : « Signor, le roi m'a donné charge d'une chose, laquelle je vous dirai volontiers, pourvu que me promissez aider en mon affaire et que tenissiez la chose secrète; et, en ce faisant, feriez un bon service au roi, et à moi un singulier plaisir et à vous-même un grand profit : car, si vous m'aidez à parachever mon entreprise, j'en ferai un tel rapport au roi, que toujours serez envers lui pour recommandé. Et en outre, j'ai deux cents écus, tout prêts à vous bailler, si à ce me voulez secourir. » Lorsque ledit Génois ouït parler de deux cents écus, approcha l'oreille en disant : « Signor Prégent, vous savez que je suis
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tout au roi et à vous. Et touchant ce que m*avez dit, s'il y a chose en quoi je puisse servir le roi, et à vous faire plaisir, soyez tout sûr, en me tenant promesse, qu'à mon pouvoir, tant sûrement et à secret que faire se pourra, à ce m'emploierai. » Ce dit, ledit Prégent lui dit son intention, et comment il était là, par le commandement du roi, pour vouloir prendre Paul de Nove, qui était dedans l'île de Corse; ce qu'il ne pouvait bonnement faire sans l'aide de quelqu'un, disant : « S'il sait aucunement l'entreprise, il s'absentera, ou mettra en lieu qu'on ne le pourra trouver. — Taisez-vous, dit le patron, si vous me voulez bailler les deux cents écus, je vous le mettrai entre les mains, et pour le moins en lieu où le pourrez prendre sans faillir. » Ce dit, ledit Prégént promit par sa foi bailler les deux cents écus tout incontinent qu'il aurait pris son homme. Tant fut, que ledit patron s'en alla en Corse, où trouva ledit Paul de Nove bien ébahi; et à tant, demanda audit patron, qui venait de Gênes, comment allait du tout. « Non guère bien, dit le patron ; car le roi de France est demeuré maître, et a fait bannir plusieurs des nôtres, et trancher la tête à Demitri Justinian; et crois que s'il vous tenait, très mauvaise compagnie vous ferait. Mais vous êtes ici bien sûrement, et crois qu'il cuide que soyez fui en Grèce. » Après plusieurs autres paroles, ledit patron trouva manière de mener ledit Paul de Nove, par manière de passetemps, sur la rive de la marine, où avait plusieurs barques, naux et galères de Gênes, et d'ailleurs, et entre autres, étaient celles de Prégent déguisées, où ledit Prégent était, lequel, sitôt qu'il le vit, et ses gens en si beau gibier, mit hors quelque nombre de ses gens, armés sous leurs mantes, et leur montra ledit Paul de Nove, disant que soudainement le pris-
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sent et menassent à bord, où serait prêt de le croquer et mettre en sa galère. Ce qui fut fait, car tout en l'heure, les gens dudit Prégent sortirent comme pour vouloir aller quérir eaux douces, ou autres provisions, pour mettre en leurs vaisseaux; et peu à peu approchèrent tellement, qu'ils lui mirent la main sur le collet, et à coup le guidèrent devers Prégent, qui le fît mettre en sa galère, et fit bailler l'argent audit patron qui l'avait fait prendre.
Le duc de Gênes, pauvre vieillard, tout ébahi, commença à pleurer et dire : « Hélas! or, vois-je bien que je suis mort et que, pour la prise de mon corps, ma tète paiera la rançon, combien que je ne l'aie desservi ; car, ce que j'ai fait n'a été de mon mouvement, mais pour complaire au vouloir du peuple et obviera sa fureur, car, si je l'eusse refusé, aussi bien m'eût-il occis. Or, bien fasse de moi le roi ce qui lui plaira! » En faisant ces plaintes et regrets, fut mené à Gênes, et là fait son procès; tellement qu'il fut dit et sententié qu'il devait encourir peine capitale, comme commiseur de crime de lèse-majesté, combien qu'il ne se trouvait point qu'il eût pourchassé le titre et honneur ducal, mais que, par le motif du peuple, il eût été élu duc de Gênes; afin que avec l'autre forfait qu'il avait perpétré, d'avoir entretenu le peuple en sédition et rébellion contre le roi, il fût exemple à tous autres futurs. Après la sentence par la justice donnée, le cinquième jour du mois de juin, dedans la place du palais de Gènes, fut décapité, et partie de ses biens confisquée, et partie laissée à sa femme; laquelle ne fut jamais consentant, ni contente qu'il acceptât ledit office, mais lui avait jours déloué, et défendu à son pouvoir; par quoi le roi voulut que sa maison et la plupart de ses biens lui demeurassent. Laquelle exécution donna crainte
à tous les Génois, et merveilles à plusieurs autres.