‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 197 sur 329 · ENTRÉE DANS SAVONE · texte numérisé non relu

ENTRÉE DANS SAVONE

Le roi d'Aragon fut auprès du bord do l'escale, lequel, tout en l'heure que le roi fut entré, mit le bonnet au poing et le genou en terre, et le roi après, en eux embrassant assez longuement. Ce fait, le roi fit bailler les clefs de la ville au roi d'Aragon, lequel les reçut amiablement, et puis le fit retourner entre les mains du roi, lequel dit au roi d'Aragon : « Allezvous-en devant, je m'en vais amener la reine », laquelle fut là présentée au roi par le cardinal d'Amboise, et icelle, le genou en terre, fit la révérence au roi, lequel aussi la baisa et la prit par la main pour l'emmener. Cependant le roi d'Aragon et le cardinal d'Amboise, vis-à-vis de lui, cheminèrent le pont. Le roi d'Aragon descendit le pont, où là attouchant lui fut présentée la mule que le roi lui avait ordonnée, sur laquelle il monta, et attendit là à venir le roi, qui amena la reine sa nièce jusque sur le pont ; puis se mit devant, et dit de loin au roi d'Aragon, qui l'attendait : « Marchez, marchez, je mènerai la reine après »; ce que ne voulut le roi d'Aragon, mais le bonnet au point disait qu'il n'irait point. Et tandis, le roi monta sur sa mule et fit monter derrière lui la reine; puis dit au roi d'Aragon: (c Allez devant, car la coutume de France n'est pas que les femmes tiennent le rang de leurs maris »; et adonc se mit devant, jusqu'à l'entrée du portail de la ville, près dudit pont, de vingt pas ou environ.

A l'entrée dudit portail, furent les seigneurs de la

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ville, tenant un large poêle sous lequel se mirent les rois et la reine d'Aragon . Le cardinal d'Amboise et Gonsales Ferrand, duc de Terrenove, marchaient les premiers après les rois. D^autres princes étaient là duparli du roi : le duc d'AIençon, le duc de Bourbon, le duc de Longueville, le duc d'Albanie, le comte de Foix, le comte de Vendôme, le marquis de Mantoue, le marquis de Montferrat, et d'autres grandes baronnies, avec les cardinaux susdits. Avec le roi d'Aragon étaient des principaux : Gonsales Ferrand, duc de Terrenove en Calabre, le duc de Villeformose, le comte d'Arande, le marquis de Suye, don Jean d'Aragon, don Ferrand de Tolède, don Antoine de Cardonne, fils du duc de Gardonne, le comte de Capache, dit Villemarin, capitaine de toutes les galères du roi d'Aragon, et grand nombre d'autres seigneurs et gentilshommes espagnols, lesquels eurent là chevaux tout prêts pour mener jusqu'à leur logis. Aussi furent montées toutes les dames en croupe et menées par les Français jusqu'au château.

Depuis l'entrée de la porte de la ville jusqu'à l'entrée dudit château, aux deux côtés de la rue tendue, étaient les archers de la garde et les Allemands du roi, tous en ordre et à pied, la hallebarde au poing, entre lesquels passèrent les rois : ce que, entre autres choses, regarda volontiers le roi d'Aragon et ses Espagnols.

Toute cette rue était tendue et couverte de verdure, et en approchant du château, avait au travers de ladite rue un arceau de verdure, où -avait en écrit ces mots :

Quis me felicem, quis me neget esse beatam? Ecce habeo regiim, lœta Savona, decus.

Qui veut nier qu'en tout heur je n'abonde, Quand en moi est l'honneur des rois du monde?

l'hospitalité française a savone 145

Le roi donc, en la manière susdite, convoya le roi d'Aragon jusqu'au dedans du château, et eux descendus de cheval, le mena jusqu'en la salle, et puis conduisit la reine jusqu'en sa chambre; et après quelques propos joyeux tenus entre eux, le roi avec ses gens s'en alla en son logis, et chacun des autres se retirèrent en case.

§ 10. — l'hospitalité française a savone.

Et n'est à oublier que le roi d'Aragon, voulant montrer la grande sûreté et singulière fiance qu'il avait du roi, ne voulut manger d'autres viandes que celles qu'il lui avait fait apprêter, sans vouloir être servi que par la main des officiers du roi et en sa vaisselle, dont il y en eut d'or à grande quantité, et d'argent à places couvertes. Aussi, pour sa personne et pour la reine, ne voulut avoir autres lits, ni dormir ailleurs que dedans les lits de camp et que le linge que le roi avait fait apprêter pour eux au château.

Ce soir, les rois soupèrent chacun à son logis, l'un et l'autre servis d'une sorte de vin, de pareilles viandes et par les mêmes officiers, c'est à savoir par les officiers du roi, qui mirent extrême diligence et toute cure pour bien servir et honorablement traiter le roi d'Aragon, car ainsi le voulait le roi.

Après souper, les varlets de chambre du roi furent dresser la chambre et parer le lit du roi d'Aragon, lequel ne voulut qu'aucuns des siens y touchassent; ains, premier que nul desdits officiers du roi sortissent de la chambre, voulut être couché. Et chacun se retira.

Au dedans du château, et tout autour de la cham-

iO

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bre du roi d'Aragon, étaient les princes d'Espagne qui là étaient, Gonsales Ferrand, duc de Terrenove, et sa femme, le duc de Villeformose, le comte d'Arande, le marquis de Suye et aucuns autres, pour lesquels les princes et seigneurs de France avaient là fait porter et dresser de leurs lits de camp ce qu'il y en fallait, et aussi pour les dames de la reine, tant que fut ilJec aussi bien couché, ou mieux par aventure, qu'il n'eût été en sa propre case.

Le roi, tantôt après souper, voulut reposer, comme celui qui tout le jour n'avait eu passe-temps que de presse et de bruit, dont était ennuyé et fatigué, par quoi se mit au lit pour prendre repos.

Les seigneurs et autres gentilshommes espagnols, qui étaient logés par la ville, trouvèrent leurs chambres tendues et lits de camp dressés que les Français leur avaient là fait apprêter, et le banquet partout, où messire Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, et plusieurs des capitaines français et autres gentilshommes de la maison et des pensionnaires du roi se trouvèrent pour accueillir, traiter et festier les Espagnols, combien que, peu de temps devant ce, eussent entre eux eu mortelle guerre et à la défortune des Français. Mais d'autres choses n'était lors nouvelle que de bien festier lesdits Espagnols; aussi était-ce le plaisir du roi et courtoisie des siens : de quoi lesdits Espagnols, de ce réjouis et contents, s'émerveillèrent, en recommandant de moult la mode libérale de France.

Le cardinal de Sainte-Praxède, légat lors en Lombardie, était à Savone; lequel délibéra le lendemain,

jour de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul, de chanter messe en note au grand dôme de Savone, pour l'honneur du prince des apôtres, duquel était la grande solennité, et des deux plus grands rois de la chrétienté, qui là étaient présents; et, pour ce, au matin, sur le point de huit heures, avec plusieurs des autres cardinaux qui là étaient, et tout plein d'évêques et autres prélats, fut prêt à dire la messe, à laquelle se voulurent ensemble trouver les rois.

Le roi d'Aragon, sachant que le roi voulait aller à cette messe, lui voulut tenir compagnie; et lui, avec grand nombre de princes et seigneurs d'Espagne, descendit du château et s'en alla au logis du roi, qui jà était prêt et l'attendait pour aller à l'église. Les archers de la garde et les Allemands étaient arrangés à deux rangs, depuis la porte de la chambre du roi jusque devant le grand autel du dôme, pour là faire place à départir la presse, qui était moult grande. Les deux rois furent ensemble, par l'espace d'une heure, ou un peu plus, et là parlèrent de toute joyeuseté.

Et lorsqu'il fut temps d'aller à la messe, le roi voyant la franchise et libéralité du roi d'Aragon, qui sans autres otages que de la seule fiance qu'il avait en lui, s'était ainsi mis entre ses mains, se délibéra lui faire tout l'honneur qu'il pourrait, et lui dit qu'il se mit devant : lequel ne voulut, disant qu'il ne lui appartenait, et qu'il n'irait point. Et, voyant le roi, qu'il ne voulait marcher, dit derechef : « Marchez devant, car si j'étais chez vous et en vos pays, sachez que je ferais ce de quoi me prieriez; et pour ce qu'êtes en mes pays, vous en ferez ainsi, car je le veux, et si vous en prie. » Et ce dit, le roi d'Aragon se mit devant, et le roi après.

A l'issue de la porte du logis du roi, à lui se vint présenter un nommé Miquel Pastor, Catalan, capi-

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taîne de quatre galères que le roi d* Aragon avait transmises au roi de Gênes ; lequel Pastor demanda chevalerie au roi, et qu'il lui plût le faire chevalier de sa main : ce qu'il fît volontiers, en lui baillant l'accolée, au nom du bon chevalier saint Georges. Et ce fait, là fut un fol, qui était au roi d'Aragoni lequel commença à crier à pleine tète : « 0 seigneur Miquel Pastor, le très heureux, qui est ores fait chevalier de la main du plus noble et plus grand roi de tout le monde ! »

Tout cela fait, les rois cheminèrent vers l'église; à leur queue, grand'suite de princes et prélats. Ainsi cheminèrent jusqu'à la porte de ladite église, et là se prirent, les deux rois, par les mains, le roi d'Aragon à la haute main; et cheminèrent jusque devant le grand autel, où avait deux chaires parées, desquelles, l'une était pour le roi, et l'autre, pour le roi d'Aragon, attouchant l'une de l'autre et d'une même hauteur; et au devant desdites chaires, un banc couvert de drap d'or, de la hauteur du siège desdites chaires, ou un peu plus haut, pour là-dessus appuyer les rois, et eux agenouiller devant ; et étaient assises icelles chaires sur main dextre, en montant audit grand autel. A main sénestre, avait une autre chaire plus haute, vis-à-vis de celles des rois, ordonnée par le légat, cardinal de Sainte-Praxède.

Les rois furent en leurs chaires, et la messe commencée par les chantres du roi d'Aragon et aucuns de ceux du roi, qui là n'avait mené tous les chantres de sa chapelle, pour la presse. Or s'en alla ledit cardinal de Sainte-Praxède en ses pontificaux habits, devant le grand autel, où illec, tout environné de prélats, fit l'introïte de sa messe, et puis se retira en sa chaire, tournant la face vers les rois: et là, tout assis, chanta la messe, jusqu'au Per omnia.

Du côté des rois fut mis un grand banc de long entre le grand autel et les chaires, où furent assis : premièrement et au plus haut, Charles, duc d'Alençon; après, Gonsales Ferrand; puis, le comte de Vendôme ; Francisque de Gonsago, marqui§ de Mantoue; Jean Guillermé, marquis de Montferrat, et quelques autres seigneurs d'Espagne. De Tautre côté étaient assis, sur un autre banc, les cardinaux d'Amboise, de Narbonne, de Saint-Séverin, de Finale, de Bayeux et d'Albi, avec tout plein d'archevêques et évéques, qui étaient là tous droits. Tout auprès du roi, était debout François d'Orléans, duc de Longueville, lequel était au derrière de la chaire, appuyé tout encontre; aussi étaient là tout autour, Jean Stuart, duc d'Albanie; Louis d'Orléans, marquis de Rothelin; messire Charles d'Aniboise, grand maître de France; le seigneur Jean Jourdan; Jacques de Bourbon, comte de Roussillon; messire Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, et tous les chambellans, avec grand nombre de gentilshommes et pensionnaires. Autour du roi d'Aragon, étaient aussi grand nombre de princes et seigneurs d'Espagne. C'était, à bien le prendre, une assemblée digne d'admiration et de triomphe souverain.

Que fut-ce? l'évangile de la messe fut dit par un évêque, qui faisait le diacre, lequel, après ce, prit livre ouvert au droit de l'évangile, et le porta aux rois qui étaient appuyés sur le banc, et joignant l'un de l'autre; et premièrement présenta l'évangile à baiser au roi, lequel l'adressa au roi d'Aragon, qui aussi le refusa ; et ce voyant, l'évêque arrêta le livre ouvert entre eux deux; lesquels, tous à la fois, baisèrent l'évangile, l'un, d'un côté, et l'autre, de l'autre.

La paix fut pareillement portée aux roi« par ledit évêque, lequel aussi la présenta premièrement an

itk) louis XU ET LÉ CARDINAL D^AMBOlSE

roi : mais en fut fait comme de l'évangile : car tous deux à la fois la baisèrent au pied, qui était une croix, ayant le bas en la façon et largeur d'un pied de calice.

La messe dite, la bénédiction fut donnée par ledit cardinal de Sainte-Praxède, qui avait là toute puissance du pape : à laquelle les rois et toute la Seigneurie plièrent les genoux et joignirent les mains.

Et après la bénédiction donnée, le cardinal d'Amboise se leva et approcha les rois, en leur disant qu'il fallait aller à l'autel pour avoir le baiser de la paix ; lesquels se mirent à marcher vers l'autel ; et le cardinal de Sainte-Praxède annonça le pas vers eux, pour leur donner Osculum pacis; et là, eut refus à l'honneur d'un côté et d'autre. Mais le roi sachant l'honneur être réciproque et retourner à qui le fait, et comme étant chez lui, voulut toujours faire l'honneur au roi d'Aragon: par quoi fit signe audit cardinal qu'il s'adressât premier à lui : ce qu'il fit, puis au roi. Ce qui semblait à plusieurs préjudicier à l'honneur de France : disant que la prééminence d'honneur sur tous les rois chrétiens appartient au roi de France comme au plus noble des humains, et qui, en Ire autres, est dit seul et intitulé, par prérogative et excellence, le Roi Christianissime.

Mais d'aucune chose ne peut préjudicier au roi l'honneur par lui fait à autrui libéralement, et non accepté par autorité, comme fit toujours le roi d'Aragon, qui, à tous honneurs, refusa l'avantage, premier que l'accepter, sachant aussi que, par le maître des cérémonies à Rome, sur et devant tous autres rois chrétiens, le roi de France est le premier aux honneurs.

Pour entrer en propos, après la messe dite, les rois s'en allèrent ensemble, comme devant, et à l'issue

DÉTAILS DU SÉJOUR DE FERDINAND A SAVONE iH

du dôme, montèrent sur leurs mules et tirèrent vers le logis du roi, jusque devant la porte, où illec se départirent. Le roi s'en entra en son logis, et le roi d'Aragon s'en alla dîner au château.

Après que les rois eurent diné chacun en son logis, lesquels encore n'avaient ensemble tenu propos que de joyeux passe-temps, pour dire de plus, sur le point de onze heures du matin, le roi, accompagné d'aucuns de ses princes et du cardinal d'Amboise, s'en alla au château voir le roi d'Aragon, lequel lui vint, à bas, au devant. Et eux ensemble remontèrent et parlèrent en chambre, louchant aucunes choses secrètes entre eux, pour lesquelles communiquer et déduire, et que raffaire d'entre eux requérait quelque peu de prolixité de langage, Je roi voulut que le cardinal d'Amboise, en qui se fiait de moult, eût cette charge à mener, et à traiter, en son lieu, avec le roi d'Aragon, de la menée entre eux entreprise.

Et pour ce, ledit d'Aragon et le cardinal d'Amboise se retirèrent dedans une chambre à part, et là furent eux deux ensemble, par l'espace de trois grosses heures ou plus. Et je, qui lors étais là dedans une salle avec plusieurs, et près de la porte de la chambre où se tenait le conseil, combien que j'eusse bonne envie de savoir du traité quelque chose ; toutefois ce fut pour moi un secret écrit en lettres fermées et un conseil célébré à porte close. Mais l'opinion de chacun était que là se traitait quelque amour fraternel, perdurable paix et sûre alliance. Que fut-ce? Ledit roi d'Aragon et ledit cardinal d'Amboise, après leur conclusion faite, sortirent de la chambre et s'en allèrent en la chambre où était le roi, lequel avertirent de tout ce qu'ils avaient traité et conclu. Et là firent les deux rois, entre eux, les promesses qu'ils

voulurent, et parlèrent en secret, et premièrement de leurs affaires.

Et après ce, le roi fut deviser avec la reine d'Aragon, sa nièce, laquelle puis en emmena souper à son logis, avec grand nombre de ses dames et des seigneurs d'Espagne pour la convoyer; laquelle, après souper, remmena jusqu'au château. Et là, parlèrent, lui et le roi d'Aragon, assez longtemps; puis, s'en retourna à son logis, où ledit roi d'Aragon le voulut reconduire, mais ne le voulut soufifrir.

Tantôt que le roi fut retourné à son logis, les capitaines des gardes furent, avec les quatre cents archers et les cent Allemands, devant, et tout autour du logis du roi; et là assirent leurs guets, où toutes les gardes étaient toujours : ce que le roi d'Aragon et les seigneurs d'Espagne regardaient volontiers, et se mettaient aux créneaux du château tous les soirs, pour voir de là asseoir le guet ; ce qu'il faisait beau à regarder : car, selon commun dire, il n'y avait prince en toute chrétienté qui eût telle garde et si bien ordonnée.

Nouvelles vinrent lors au roi, que la reine était grosse, lesquelles nouvelles apporta un nommé messire Jean le Roux, seigneur de la Tour, des gentilshommes de la reine, auquel le roi fît très joyeuse chère, et fit pubUer les nouvelles partons ses pays au delà les monts ; dont furent faits partout les feux de joie.

La reine, qui lors était à Grenoble, au Dauphiné, d'heure en heure avait nouvelles du roi, et si grande envie de le voir, qu'à toute heure lui écrivait qu'il" s'en retournât en France ; et aussi Madame Claude lui priait, par tous messagers, qu'il s'en revint en ses pays ; par quoi lui tardait qu'il n'était à chemin, disant que, tout en l'heure que le roi d'Aragon serait délogé, que sans séjour se mettrait en voie.

Pour continuer propos, donc, le lendemain de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul, qui fut le dernier jour du mois de juin, les rois ouïrent messe à part, dînèrent chacun à son logis.

Et après dîner, le roi, avec grosse suite de seigneurie de France, fut voir le roi d'Aragon au château, où là devisèrent longuement ensemble.

Puis, la reine et ses dames furent. en place pour danser. Les rois dansèrent chacun son tour; et puis, les princes étant là présents, et autres gentilshommes français et espagnols, renforcèrent les danses. Là menèrent, les rois et autres de leur suite, très joyeuse vie et plaisant passe-temps, qui dura jusque sur rheure de vêpres.

Et lorsqu'il fut temps de souper, le roi en emmena à son logis le roi et la reine d'Aragon pour souper avec lui ; et lorsque tables furent couvertes, les rois et la reine lavèrent ensemble, et puis après fut baillé à laver Gonsales Ferrand. L'assiette fut telle que le roi fît mettre à l'honneur le roi d'Aragon ; puis s'assit après et la reine ensuivant; et au bas bout du banc, fit asseoir Gonsales Ferrand. Auprès du banc, où étaient assis les rois et Gonsales, et du côté du bas bout, fut mis un autre banc et une petite table; et là fut assise une dame d'Espagne, dame d'honneur de la reine. Duraqt le souper furent là tenus maints et plaisants propos, et devisé de choses joyeuses; et les rois très hautement servis, car chacun mettait diligence à ce faire. Après souper, l'eau fut apportée pour laver les mains ; si se lavèrent les rois et la reine ensemble ; et puis fut baillé à laver audit Gonsales Ferrand, qui tenait grosse gravité. Or, furent les rois à deviser là longtemps; et après sortirent du banc, où toujours avait demeuré ledit Gonsales, quant à eux.

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§ 12. — VISITE DU ROI CATHOLIQUE A STUART d'AUBIGNY MALADE.

Le roi d'Aragon s'enquit lors où était messire Bérault Stuart, seigneur d'Aubigny, disant qu'il le verrait volontiers, pour ce qu'il le connaissait moult bon chevalier et sage, et qu'autrefois l'avait vu en Espagne et en Grenade à son secours contre les Maures, et là faire maintes prouesses ; dont avait grand'envie de le voir. Lequel seigneur d'Aubigny était en la ville, malade de goutte, à son logis. De quoi fut averti le roi d'Aragon, lequel dit : « Et vraiment, puisqu'il est malade, et qu'il ne peut venir ici, je l'irai voir jusqu'à son logis. — Or allez, dit le roi, et, ce pendant, je mènerai la reine à l'ébat. » Et dit à messire Gabriel de la Châtre : « Allez avec vos cent archers conduire le roi d'Aragon jusqu'au logis de monseigneur d'Aubigny. » Et ce dit, le roi d'Aragon et Gonsales Ferrand, avec grosse suite de baronnie d'Espagne et de France, et messire Gabriel de la Châtre, avec ses cent archers pour le conduire, s'en alla droit au logis du seigneur d'Aubigny; lequel était tant pris de goutte, qu'il ne se pouvait lever sans aide; et lorsqu'il sut que le roi d'Aragon lui faisait l'honneur de le venir voir jusqu'en son logis, se fit lever et porter en une chaire, jusqu'à la porte de sa chambre, où le roi d'Aragon le trouva, comme il se faisait porter au devant de lui jusque dehors : où, sitôt qu'il aperçut le roi d'Aragon, se fit mettre bas, le genou en terre, et dit : « Ahl Sire, et comment pourrai-je à suffire rendre grâces à votre Catholique Majesté d'avoir pour moi pris la peine à venir jusqu'ici, quand je plutôt me devais à pieds et à mains acheminer, que vous voir prendre ce travail.

Mais plaise-vous savoir, Sire, que Tempêchement de mon mal (qui tant ne me grève, que l'ennui de votre peine) m*a défendu la voie et coupé le chemin, et en rétal que chacun me peut voir. Toutefois, pour le bonheur de votre joyeuse Visitation, mon mal est tout allégé, et moi tout sain, ce me semble. » Lors le roi d'Aragon approcha le seigneur d'Aubigny, et mit pied à terre, puis l'embrassa, en lui faisant bonne chère et joyeux visage. Gonsales Ferrand, pareillement, et les autres seigneurs d'Espagne qui là étaient, lui firent grand honneur; et puis le roi d'Aragon le fit retourner en sa chambre et remettre au lit, où s'assit auprès de lui. Là fut apportée la collation, où burent ensemble et ceux-là qui furent présents. Le roi d'Aragon et le seigneur d'Aubigny devisèrent longuement, en parlant de leurs vieilles guerres de Grenade et de plusieurs autres bons propos et joyeuses choses; et le fait, ledit roi d'Aragon dit adieu audit seigneur d'Aubigny, et s'en retourna au château, les archers du roi, à pied, autour de lui, et messire Gabriel de la Châtre, auquel parla tout le long de la rue jusqu'au château, et lui demanda du fait et de l'état des gardes du roi et de ses gentilshommes, qu'il réputait à grande chose et triomphale ordonnance.

Tandis que le roi d'Aragon fut au logis du seigneur d'Aubigny, le roi avait mené la reine d'Aragon, sur la marine, à l'ébat, où, des navires et galères de France et d'Espagne qui là étaient, furent tirés coups d'artillerie à l'envi; et là dedans les matelots se jetèrent d'amont en bas, et donnèrent au roi divers

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passe-temps ; et puis, le roi, qui avait la reine d'Aragon en croupe derrière lui, Ten remmena au château, où jà était le roi d'Aragon, qui se trouva en la basse cour, au-devant du roi; et là firent collation et parlèrent quelque temps ensemble; puis, chacun se retira.

Dedans les galères du roi d'Aragon, étaient lors plusieurs Français tenus par force, lesquels avaient été pris durant le temps des guerres de Naples, et mis en galères : dont les aucuns furent connus et leur cas remontré au roi, qui les demanda audit roi d'Aragon; lequel les promit faire délivrer, ce qu'il fît depuis.

Après que le roi et le roi d'Aragon furent départis du château, comme j'ai dit, le roi d Aragon transmit à Gaston, comte de Foix, son beau-frère, deux colliers d'or, jusqu'à son logis, avec une rapière et la ceinture pour mettre en écharpe, le tout riche à merveilles; car les deux chaînes pesaient chacune mille écus, desquelles l'une était faite à quatre gros chaînons doubles, et l'autre à menu ouvrage, laquelle pouvait faire plusieurs tours autour du col; et toutes garnies de riches pierreries.

Lorsque le roi fut retiré en sa chambre, les capitaines des gardes assirent leurs guets tout autour de sa chambre et de son logis, en manière qu'il se pouvait dormir tout sûrement. ^

Aussi fut fait commandement, de par le roi, à la peine de grosse amende, par toute la ville de Savone, que incontinent le jour couché, chacun chef d'hôtel eftt à mettre devant sa fenêtre, sur la rue, une torche ou chandelle ardente, jusqu'au jour, afm que la nuit, par les rues, n'y eût nulle brigue, et que nul ne pût aller ni sortir en rue qui ne fût connu et avisé : ce qui fut fait continuellement, durant le temps que le-

DIVERTrSSEMENTS ET BANQUETS 1K7

dit roi d'Aragon fut audit lieu de Savone; et tellement que par la ville faisait la nuit aussi clair, ou à peu près, que le jour.

Là n'eut, entre les Français et les Espagnols, une seule question ni parole que d'amitié. Aussi avait fait le roi défendre à tous Français, à peine de la hart, de ne prendre débat ni dire paroles injurieuses auxdits Espagnols, et commandé que chacun mit peine de les bien traiter et accueillir : ce que chacunfît à son pouvoir.

Le premier jour du mois de juillet, les rois, après leur messe ouïe, dînèrent chacun à son logis, et le vêpre venu, le roi et la reine d'Aragon furent souper au logis du roi, où, comme devant, mit le roi d'Aragon à l'honneur, combien que toujours le refusât, le bonnet au poing, mais ainsi le fallait faire pour le mieux. A ce souper, furent les rois servis par les officiers du roi, qui très à point s'en acquittèrent, comme coutumiers de ce faire. Viandes exquises et vins délicieux furent à largesse là mis en avant, et fait entre les rois vie privée et familière, et chère joyeuse et amiable.

Messire Charles d'Amboise, grand maître de France, et lieutenant du roi delà les monts, fit à celui soir son banqueta Gonsales Ferrand, où furent plusieurs des autres princes et seigneurs d'Espagne : pour lesquels festier et entretenir, furent là dei^ Français ceux lesquels on estimait plus solennels et gens de fête : et entre autres y était messire Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, lequel était moult beau chevalier et grand, et l'un des plus hardis et adroits, et des mieux estimés qu'on sut, que plusieurs des Espagnols qui là étaient, connurent bien, car autrefois l'avaient vu en la Fouille et en des lieux où plus le doutaient à rencontrer qu'audit banquet, où ledit sei-

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gneur de la Palice et les autres Français qui là étaient mettaient toute diligence à bien traiter et entretenir ledit Gonsales et les autres seigneurs d'Espagne. Aussi messire Charles d'Amboise, qui faisait le banquet, leur faisait la meilleure chère, de quoi se pouvait aviser, et de Thonneur, ce qu'il pouvait. A toutes ces bonnes chères, étaient gentilshommes, atitrés pour caqueter à plaisir et dire choses nouvelles et plaisantes ; desquels étaient messire Mery de Rochechouart, seigneur de Mortemart, qui disait merveilles, messire Germain de Bonneval, gouverneur de Limousin, le seigneur de Jaulys, et tout plein d'autres gentilshommes, lesquels à Fenvi dirent étranges nouvelles, et firent nouveaux contes, et donnèrent à iceux Espagnols tant de divers passe-temps, que après ce, disaient que onc n'avaient trouvé meilleure compagnie ni si plaisante.

Or eurent soupe les rois et la reine, et après s'en allèrent dedans un beau jardin là dedans bien clos à grosses murailles crénelées et fenêtrées au bas, par où l'on regardait sur la mer, qui battait de ce côté. Le roi et la reine d'Aragon, sa nièce, s'assirent dedans leurs chaires, encontre une des fenêtres qui regardait en la mer, et là devisèrent longtemps ensemble. Le roi d'Aragon et le cardinal d'Amboise étaient aussi assis sur leurs chaires, contre une des autres fenêtres regardant sur mer, lesquels pareillement devisèrent de plusieurs choses, et longuement : où étaient assistants les cardinaux de Narbonne, de Saint- Se vérin, de Finale et d'Albi, l'archevêque de Sens, l'archevêque d'Aix, l'évêque de Paris, Févêque de Lodève, l'évêque de Marseille, l'évêque de Sisteron et d'autres prélats et seigneurs d'Église, à grand nombre ; pareillement y étaient le duc de Longueville, le duc d'Albanie, le comte de Foix, le comte de

Vendôme, le marquis de Mantoue, le marquis de Montferrat, où aussi se trouvèrent Gonsales Ferrand, messire Charles d'Amboise, messire Jacques de Chabannes, et tous les autres Espagnols et Français qui avaient été au banquet qu'avait fait ledit messire Charles d'Amboise. Et ainsi, dedans celui jardin, fut là joyeusement passée la soirée, et plusieurs bons propos mis sus.

Et lorsqu'il fut heure de se retirer, le roi dit au roi d*Aragon qu'il allât devant, disant : « Je mènerai la reine après ; allez, dit-il, vous et monseigneur le cardinal ! » Ce qu'il fît ; ledit cardinal main à main. Et le roi prit la reine d'Aragon, à la haute main, et dit à Gonsales : « Prenez la reine à l'autre côté, seigneur Gonsales ! » lequel, le bonnet au poing et le genou bas, approcha la reine et la prit à l'autre main, et ainsi s'en allèrent avec grande suite de noblesse, en marchant jusque hors la porte du logis. Là, furent mules et haquenées prêtes, pour monter les rois, les seigneurs et dames qui étaient là. Le roi d'Aragon fut monté, et le roi aussi, lequel lit monter la reine, sa nièce, en croupe derrière lui. Les dames de la reine, et quelques autres des princes et prélats, et autres gentilshommes qui là furent, montèrent à cheval, et ce fait, le roi et le roi d'Aragon, tous deux de front, marchèrent droit au château, et toute la seigneurie, après, et eux montés amont s'arrêtèrent au pied des degrés de l'échelle par où l'on monte en la salle du château, où le roi d'Aragon descendit de sa mule, et lui-même aida à la reine, sa femme, à descendre, et puis ôta son bonnet de dessus le chef, en remerciant le roi de l'honneur qu'à lui et à la reine lui avait plu de faire.

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§ 14. — CONVENTIONS VERBALES ENTRE LOUIS XII ET FERDINAND. — SÉPARATION DES DEUX ROIS.

Quelque peu de temps parlèrent et devisèrent illec ensemble, et conclurent de tout leur affaire ; et comme fut dit, promirent l'un à l'autre deux et secourir et aider envers tous et contre tous, tant, que pour commencer, le roi d'Aragon sachant que le roi des Romains se délibérait de vouloir faire la guerre au roi et entrer en Lombardie, donna la charge à Gonsales Ferrand d'envoyer à Naples quérir six mille Espagnols, qu*il avait là laissés, pour venir en Lombardie au secours du roi, si besoin en avait.

Aussi dit le roi d'Aragon au roi, que le lendemain, au vouloir de Dieu, se mettrait sur mer pour s'en aller en Espagne; de quoi, lé roi averti, commanda à ses maîtres d'hôtel qu'ils fissent avitailler de pain, de vins et de chairs toutes les galères et fustes dudit roi d'Aragon, si à point que ce fût pour le conduire, défrayer tout son train, jusqu'à ses pays : et que, par toute la ville de Savone, fussent tous les Espagnols aussi défrayés.

Le roi, revenu à son logis, s'en alla prendre repos. Et chacun prit le chemin de son quartier, et se retira en case.

Le roi et le roi d'Aragon, par l'espace de quatre jours entiers, furent ensemble en la ville de Savone, pays du roi, où, après leurs bonnes chères et alliances faites entre eux, fut question de déloger. Et combien que plus longue demeure eût été au gré de l'un et de l'autre, toutefois les affaires de leurs pays naturels leur commandaient de départir. Dont le roi d'Aragon, qui longtemps devant ce n'avait été en ses pays d'Espagne, ayant tout son appareil prêt

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