GONZALVE DB CORDOUE A SAVONE
g 17. — GONZALVE DE CORDOUE A SAVONE. — PAROLES FLATTEUSES POUR LES GÉNÉRAUX FRANÇAIS.
Audit grand capitaine ses astuces lui servirent bien autant ou plus que ses vai Hantises, il prit pour devise une grande arbalète de passe, qu'pn nomme ainsi, laquelle se bande avec poulies, et ces mots écrits : Ingenium superat virés, comme voulant dire qu'il n'y a si belle force que l'esprit et l'industrie de l'homme ne surpasse ; comme de vrai, il n'y a homme, si fort soit-il, ni géant, qui peut de la main bander celte arbalète; mais avec cet engin fort aisément elle se bande. Cette devise pourtant n'était point tant à l'avantage de ce grand capitaine , car enfin il n'y a que la vaillance pour bien couronner un brave et grand capitaine.
On dit, et est ainsi, écrit-on, que lorsque le roi Ferdinand alla prendre possession de son royaume de Naples, à lui tout paisible rendu par ce grand capitaine, l'y voyant tant aimé et renommé, en conçut quelque méfiance et jalousie, comme il y était sujet, le bon prince, et non sans cause possible en cela, et, crainte qu'il voulût avaler le morceau qu'il avait coupé, il l'emmena avec lui en Espagne, qui fut le dernier de ses jours glorieux; et possible pour le mieux pour lui, parce que depuis il ne sortit point d'Espagne, et n'eut plus le moyen d'exercer sa vertu, ni guerre ni paix, le roi lui ayant rogné ses morceaux si courts, qu'il n'en coupait et avalait aucuns, sinon à son vouloir.
Il était avec lui à Savone, à l'entrevue de ces deux rois, que j'ai dit ci-devant, où il fut fort regardé et admiré d'un chacun pour ses nobles exploits et victoires. Sur tous notre roi en fît grand cas, et voulut
166 LOUIS XII ET LB CARDINAL d'aMBOISE
qu'il soupât en la même table où ces deux rois soupèrent et la reine d'Espagne, bien qu'il refusât fort cet honneur; mais notre roi en pria fort Ferdinand de lui en faire le commandement de s'asseoir, où étant, notre roi prit grand plaisir de deviser avec lui, et fort l'entretenir : de sorte qu'au jugement de tous les assistants, ce jour-là ne lui fut moins glorieux que celui auquel il entra avec toute son armée victorieuse et triomphant dedans Naples, et de nos défaites françaises, ou de nos partisans, en Calabre et à Gérignole et au Garillan.
Si notre roi fit bonne chère à ce grand capitaine, Ferdinand la fit de même à M. Louis d'Ars et à M. de Bayard, disant au roi ces propres mots : « Monsieur et frère, voilà deux bons et braves serviteurs que vous avez là. Qui en a de tels les doit bien garder. » Quel los pour eux! (Voyez le roman de M. de Bayard i.)
Or, enfin, pour achever, ce grand Gonsalvo mourut un peu avant le roi Ferdinand, retiré de sa cour en sa maison, malcontent. Toutefois le roi voulut, en mémoire de sa vertu, que, tant en sa cour qu'en son royaume, on lui fit les mêmes honneurs qu'on a accoutumé en Espagne faire aux plus grands princes; ce qui fut fait, tant le peuple l'aimait et l'estimait : et le voilà bien guéri et ressuscité !
1. Le Loyal Serviteur, eh. xxvu, rapporte ces paroles un peu autrement : « Monseigneur mon frère, bien est heureux le prince qui nourrit deux tels chevaliers. »
NOTICES SUR LES AUTEURS
Jean d'Anton.
On en est encore réduit de nos jours à des suppositions sur la famille, la naissance et même le nom de ce personnage, que les uns appellent d'Auton et les autres d'Anton. Suivant Topinion la plus probable, ce chroniqueur est originaire d^ la Saintonge. Entré dans l'ordre de Saint-Benoît, il écrivit en 1499 un poème des Alarmes de Mars sur le voyage de Milan et sa chronique du Voyage de Milan, qui le tirèrent de son obscurité. Il fut sans doute distingué et encouragé par la reine Anne de Bretagne, qui avait formé autour d'elle une cour de poètes et de savants. « Je qui suis des petits le moindre, dit-il dans une dédicace à cette princesse, il vous a plu me faire élargir et disperser des miettes tombantes de votre table pour la substantion de ma pauvre humanité. »
Il devint historiographe et chroniqueur du roij qui lui donna en récompense l'abbaye d'Angle en Poitou, et plus tard, en 1505, le prieuré de Lodève en Languedoc, outre les pensions et les dons attribués à chaque nouvelle besogne historique ou poétique. Jean d'Auton accompagnait partout Louis XII, dont il « rédigeait par lettres les louables œuvres », et dans plusieurs passages de sa chronique il se met lui-même en scène auprès du roi.
Dans un passage digne d'être cité, il nous apprend avec quelle conscience il remplissait sa charge d'historien, lorsqu'il n'avait pu à « l'œil voir et connaître une
partie des choses ». C'était après le retour des capitaines et dés gentilshommes qui avaient survécu à la désastreuse campagne de Naples en 1503. « J'étais 4ors à Blois, dit Jean d'Auton, pour savoir au vrai des nouvelles; une fois m'en allais dîner ou souper au logis du sieur d'Aubigny, une autre chez le seigneur de la Palice, puis aux banquets que se faisaient les autres capitaines et gentilshommes qui aux affaires du royaume de Naples avaient été, et là écoulais chacun parler, qui d'autre chose que de la guerre ne tenaient propos, et aussi je mettais en mon papier ce que je voyais débattre entre les capitaines et les gens, d'armes; et c« fait, à part, à l'un et à l'autre m'en enquérais à toute heure, des plus grands jusqu'aux moindres, pour savoir si le commun rapport s'accorderait aux maîtres de l'artillerie et aux varlets canonniers que par prière je menais parfois dîner ou souper à mon logis, qui lors était près de leur quartier; m'enquérais aussi combien de pièces d'artillerie y avait eu, des poudres et autres mj^nitions, et quel exploit elle avait fait, et de toutes autres choses qui ne se doivent oublier à mettre par écrit : à quoi j'ai plus travaillé de sdvoir que je n'ai mis de peine à écrire. » Par cette méthode, Jean d'Auton relève de l'école de Froissart et de Monstrelet.
Les chroniques de Jean d'Auton étaient fort estimées autrefois. Sa probité et sa loyauté d'homme, son exactitude et son impartialité d'historien justifient cette réputation. Jean Bouchet, à qui Jean d'Auton avait enseigné l'art de rhétorique et de poésie, fait souvent dans ses livres avec enthousiasme le panégyrique de son maître. C'est lui qui dans une épitaphe restée le principal document sur la vie de Jean d'Auton, nous fait connaître la vie édifiante que mena l'abbé d'Angle depuis la perte du roi son bienfaiteur, jusqu'à ce qu'il mourut, âgé d'environ soixante ans, dans son abbaye, au mois de janvier ^K9« /'n. st.). Voici cette pièce :
Ci-dessous gît en ce bien élroit angle Un bon seigneur, autrefois abbé d'Angle, Religieux : o est frère Jean d Auton,
Noble de sang, qui vécat, oe dit-on, Par soixante ans et plus en bonne estime : Grand orateur, tant en prose qu'en rime, Il ordonnait comme en prose ses vers, Sans rien contraindre h l'endroit ou envers; Il était grave en son mètre et facile : Bref, on ne vît jamais de plus grand style. Plusieurs traités en rime composa, Où le sien sens et savoir exposa; Du roi Louis, de ce nom le douzième, Tant qu'il porta le royal diadème, Fut chroniqueur, et en prose a écrit Ses nobles faits où montra son esprit.
En rime a fait trois épitres moult belles, Des trois États contenant les querelles : Et ce bon roi, voyant que moine était. Et que très bien être abbé méritait.
Le fit pourvoir de cette prélature.
En attendant plus féconde aventure :
Car il eût eu chose de plus haut prix, Si fière mort n'eût ce bon roi surpris. ■ Dix ans avant que mourût ce bon père, Austère vie il tint en monastère, En méprisant par merveilleux dédain Les gens du monde et tout honneur mondain; Il ne dormait en mol lit, sans courtines, Toujours était le premier à matines :
11 se rendait si très humble et abject, Qu'il ne semblait être abbé, mais sujet. Et tellement qu*on ne l'eût pu connoitre Entre les siens religieux en cloître.
Par lui étaient grands bobans redoutés.
Combien qu'il fût noble des deux côtés ; Il ne voulait chasse ni vénerie, Riches habits ni pompeuse écurie :
En solitude, il vivait tout seulet, Se contentant d'un prêtre et d'un varlet, 11 ne voulait compagnie pompeuse.
De conscience était fort timoreuse.
Puis en janvier mil cinq cent et vingt sept Il trépasse, disant maint beau verset, Le corps duquel repose sous la lame :
Priez à Dieu que pardon faste à l'àme.
Sans être un écrivain, et malgré des réminiscences quelquefois fastidieuses de Fantiquité, Jean d'Auton se lit avec intérêt. Dans ses descriptions il y a de la vie, de la force, de la couleur; et son œuvre historique reste un monument précieux pour l'histoire du commencement du xvi^ siècle. (Voir préface de l'édition des chroniques de Jean d'Auton, par P.-L. Jacob.)
Le Loyal Senitear.
Histoire du bon Chevalier sans peur et sans repboche LE seigneur de Bayard.
Il n'y a pas, dans notre histoire militaire, de renommée plus populaire que celle de Bayard, ni, dans toute notre littérature, de livre plus attrayant que le récit du Loyal SeiDiteur. Il a, sur les romans de chevalerie, l'incomparable avantage de la vérité historique. Les aventures des paladins sont des fictions merveilleuses, les actes du bon Chevalier sans peur et sans reproche sont des réalités admirables.
Publiée trois ans à peine après la mort de Bayard, en 1527, l'histoire de sa vie ne souleva aucune contradiction. Plusieurs de ses plus illustres contemporains, Bonnivet, la Trémouille, Suffolk, l'héroïque la Palisse, succombèrent dans la funeste journée de Pavie; mais il en restait beaucoup qui l'avaient vu d'assez près pour être en état de contrôler et de contester au besoin les assertions de son historien : au premier rang, le capitaine Louis d'Ars, q¥ii l'avait connu dès sa première jeunesse; le capitaine Pierrepont, son lieutenant pendant de longues années; Montmorency, son compagnon d'armes et son aide dans la défense de Mézières; avant tous, le roi qui l'avait choisi pour parrain dans l'ordre de chevalerie, François I»'. Pourquoi, parmi ces témoins autorisés, ne placerions-nous pas Montluc? C'est en effet sous les ordres de Bayard que ce cadet de Gascogne servit d'abord comme archer dans la compagnie du duc Antoine de Lorraine.
ffOTICBS 17i
Les documents écrits, les mémoires du temps s'accordent, en tout ce qui est essentiel, avec les récits du Loyal Serviteur. On peut donc tenir pour authentique le portrait qu'il nous a donné de son maître.
Ce modèle de toutes les vertus militaires exerce un attrait invincible par son héroïque bravoure, son désintéressement, son profond amour du bien public, son humanité chevaleresque, sa modestie et sa verve toute française.
Le biographe d'un pareil homme, le Loyal Seimteur, qui avec une modestie trop grande a dérobé son nom à notre admiration, est à la hauteur de son sujet, avec lequel il semble s'être complètement identifié. 11 est à peu près certain aujourd'hui que le nom du Loyal Setnjiteur était Jacques de Mailles. En 1719 le père Leiong disait déjà que l'auteur de la vie de Bavard était son secrétaire et que certaines libertés d'appréciations l'avaient empêché de se nommer. Cette opinion est confirmée par des recherches récentes. (Voir l'introduction de l'édition du Loyal SetDiteur donnée par les soins de M. Lorédan Larchey, Hachette, 1884, in-4o.) Jacques de Mailles fut probablement un gentilhomme du Grésivaudan, pays de Bayard, servant en qualité d'archer dans sa compagnie d'ordonnance et exerçant les fonctions de secrétaire auprès de lui. Après avoir suivi la carrière des armes, il aurait exercé la profession de notaire et reçu, en cette qualité, le contrat de mariage de la fille de Bayard avec le sire de Boczosel.
Jean de Salut-Gelals.
Jean de Saint-Gelais, frère et oncle des poètes Octavien et Mellin de Saint-Gelais, a écrit une Histoire de France depuis 4470jusqu*à 4510, publiée par Th. Godefroy.
Claude de Seyssel.
Claude de Seyssel, né vers 1450 h Aix en Savoie, mort en 1520, occupa d'abord une chaire d'éloquence à Turin, puis fut appelé en France par Louis XII et Georges d'Amboise, et devint évêque de Marseille en 1509, ambassadeur de France à la diète de Trêves en 1512 et au concile de Latran en 1514, archevêque de Turin en 1511. On a de lui : Histoire singulière du roi lA)uis Xllf Paris, 1508, in-8«; -— la Grande Monarchie de France^ 1519» in-4o, sorte de traité en cinq parties sur la puissance de la France et le développement possible de sa prospérité ; une traduction française de Justio ; d'au très, d'après des versions latines, de Thucydide, Xénophon, Appien, Diodore, Eusèbe, etc. ; un traité de la loi Salique en latin.
FIN
I. — Les AMBITIONS DU CARDINAL D'AmBOISE. La DISGRACE DU MARÉCHAL DE GlÉ.
§ 1. — Le cardinal d'Amboise candidat à la tiare.
— Élection de Pie III 2
§ 2.. — Les Français traversent Rome pour marcher sur Naples 5
§ 3. — Mort de Pie III. — Nouvel échec du cardinal d'Amboise. — Élection de Jules II. 1
§ 4. — Fuite de César Borgia. — Retour du car-
. dinal d'Amboise 9
§ 5. — Maladie du roi. — Précautions prises par
le maréchal de Gié iO
§ 6 . — Disgrâce du maréchal de Gié. — Son procès. \ 2
§ 7. — Faveur de Louis de Graville. — Les malversations financières, cause des désastres d'Italie. — Mise en accusation et condamnation de plusieurs grands personnages 19
II. — Les TRAITÉS DE Blois et l'alliance autrichienne. — Maladies du roi Louis XII. — Phédominance d'Anne de Bretagne (1504).
§ ! . — Premier traité de Blois (11 septembre 1504).
— Ligue contre Venise 27
§ 2. — Deuxième traité. — Alliance entre Louis XII,
Maximilienetl'archiduc Philippe le Beau. 28
i74> TABLE DES MATIÈRES
§ 3. — Troisième traité. — Sî^relés mutuelles pour l'accomplissement du mariage autrichien 30
§ 4 . — Délibération et décision de la municipalité de Paris relatives à l'entrée solennelle
de la reine 32
§ 5. — Sacre de la reine à Saint-Denis. — Son
entrée à Paris 36
§ 6. -- Séjour du roi à Paris. — Soins donnés h l'administration. — Fêtes, tournois, représentations satiriques 42
§ 7. — Translation des cendres du duc Charles
d'Orléans 44
§ 8. — Ambassade du cardinal d'Amboise au roi
des Romains 45
§ 9 — Maladie du roi 46
§ 10. — Le roi de nouveau malade à Bleis 47
§ 11. — Désolation touchante du peuple de France. 48 § 12. — Appréhensions du cardinal d'Amboise.... 48 § 13. — Crise de la maladie du roi. — Saguérison. 50 § 14. — Impression produite au dehors par la maladie du roi , 51
§ 15. — - Mort de la dame Thomassine Spinola.... 51
§ 16. — Voyage delà Reine 52
§17. — Le roi et la maison d'Angoulème. — Ses attentions pour Louise de Savoie. — Arthur Gouffier nommé gouverneur du jeune duc François 54
ÏTL — L'alliance espagnole. — Les états de Touaa
ET la politique NATIONALE (1505-1506).
§ 1. — Démêlés avec Philippe le Beau 59
§ 2. — Proposition d'alliance de la part du roi
d'Angleterre 60
§ 3. — Séjour du roi à Blois 61
§ 4. — Fiançailles de Ferdinand le Catholique et
de Germaine de Foix 62
§ 5. — . Traité de Ségovie (16 octobre 1505) 63
§ 6. — Philippe le Beau se prépare à passer en
Castille. — Naufrage et séjour en Angleterre 65
§ 7. — Passage de Germaine de Foix en Espagne.
— L'hiver de 1505 67
§ 8. -r- Les. états de Tours. -— Louis XII Père du
peuple...... 68
§ 9. — Renjpntrances au sujet du mariage de Madame Claude li
§ 10. — Réponse du roi aux états 72
§ 11 . — Fiançailles de madame Claude et de François d'Angouléme 76
§ 12. — Les affaires générales de l'Europe au
milieu de l'année 1506 79
§13. — La mort de Philippe le Beau (25 sei)tem-
bre 1506) ' 83
§ 14. — Louis XlPet les enfants de Philippe le
Beau. 85
§ 15. — Lettre de condoléance de George, cardinal d'Amboise, à Marguerite d'Autriche, sur la mort de son frère Philippe, roi
de Castille 86
16. — Marguerite d'Autriche, duchesse douairière de Savoie,remercie le roi LouisXII. 87