NÉGOCIATIONS DE LA LIGUE DE CAMBRAI
§ 1. — PUISSANCE, AMBITION ET ACCROISSEMENTS DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
(Claude Seyssel i.)
Qui est celui qui ne sache comme la seigneurie et le nom des Vénitiens, par grands et continuels accroissements, par l'espace de onze cents ans ou environ, étaient parvenus à telle grandeur, qu'ils tenaient en crainte non pas toute lltalie tant seulement, mais la Germanie, la Hongrie, la Dalmatie, ensemble toute la Grèce, et jusque es parties d'Asie, pourtant que sur toutes icelles avaient pris quelque partie? Et par temps, avec les moyens qu'ils tenaient par fraude et par cautèle, s'attendaient de soumettre
1. L* Excellence de la félicité de la victoire qu^eut le très chrétien roi de France Ij)uis XII de ce nom, dit Père du peuple, contre les Vénitiens, au lieu appelé Aignadel, près de la ville de Caravas, en la contrée de Giradade, au pays dé Lombardîe, Van de grâce 1509, le /4* jour de mai, Paris, Pacart, 1515, 1 vol. in-4.
premièrement le reste de Tltalie, et après rendre les autres tributaires, ainsi que les Romains avaient jadis fait. Et l'apparence y était grande, considérant la jointe et crue qu'ils avaient fait à leur empire en Italie, de notre temps, et mêmement depuis quinze ans en çà, et les moyens qu'ils tenaient, pour avoir le reste. Car premièrement, du temps du roi Charles huitième, dernier décédé, par grande et évidente malice, après qu'il eut conquis le royaume de Naples, se rallièrent avec ses ennemis, et même don Ferrand, fils de don Alphonse, qui dernièrement avait tenu et occupé ledit royaume. Et en ce faisant, pour quelque somme d'argent qu'ils lui prêtèrent, furent par lui saisis des cités et ports de Brindes, d'Otrante, de Mole, de Monopoly et de Poligane, avec leurs territoires, qui sont des principaux de celui royaume, mêmement du côté de la mer Adriatique, sur laquelle lesdits Vénitiens sont assis. Et par ce moyen avaient gagné telle contrée audit royaume de Naples, par mer et par terre, que facilement à la moindre occasion qui fût survenue de quelque guerre, trouble ou dissension en icelui, espéraient, avec la grande puissance qu'ils avaient par mer et par terre, usurper le remanant d'icelui royaume, sinon à une fois, à plusieurs. Et eux-mêmes, quand autres occasions n'y fussent survenues de trouble et de guerre, eussent assez trouvé les moyens de les y faire naître. Après cela, du temps de notre roi Louis, par la société qu'il fit avec eux à la première conquête de son duché et état de Milan, avaient de lui obtenu la cité de Crémone avec son territoire, ensemble tout le pays de Giradade *, où il y
1. Ghiafa d'Adda, contrée située entre l'Adda, l'Oglio et le Pô, et qui tire son nem de la nature alluviale du sol (ghiara, gravier)*
GOtJY£RMEM£NT DE VENISE 8
a grand nombre de bonnes villes, bourgs et châteaux. Et outre plus, pour arrondir et borner leur état et seigneurie, tout le pays qui est depuis la rivière d'Adde, et après celle du Pô, tirant contre les monts rhétiques, qui départent l'Italie de l'Allemagne. Espérant semblablement, par tels et semblables moyens que dessus, dedans peu de temps se saisir du remanant du duché de Milan.
Et afin qu'ils eussent plus facile entrée en toutes les contrées d'Italie, pour pouvoir opprimer toutes les seigneuries et puissances d'icelle, depuis trois ans en çà, non contents d'avoir par bien longtemps auparavant occupé sur l'Église romaine les cités de Ra venue et de Cervie, auraient, par pratique et par argent, pris et mis à leur obéissance les cités de Faïence et d'Arimini, qui sont des principales et des plus fortes de toute la Romagne, et leur territoire s'étend jusqu'à la Toscane et confronte aux Florentins. Et par ces moyens et pour l'accroissement si grand qu'ils avaient fait en peu de temps de leur seigneurie en Italie, tendant leurs rets et leurs fdets contre toutes les principales parties d'icelle, étaient devenus si grands et si fiers, qu'il n'y avait plus aucune puissance en Europe ni en Asie, qui ne les craignît bien avoir pour ennemis et pour voisins, et à laquelle ils ne se voulussent bien parangonner de seigneurie, de revenu et de puissance.