GOUVERNEMENT DE VENISE
Et si une ou deux au plus en y avait, qui en aucune desdites choses les surmontassent^ ils avaient si grand ordre, était leur état et seigneurie gouverné par si grand sens et police, que satis difficulté, et
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en cela par la commune renommée surmontaient tous les autres états de toutes choses qui appartiennent et sont convenables à conserver et agrandir un empire. Pourtant mémement que leur état ne craint aucune mutation, par mort ou changement de prince, ni aussi par faction et partialité des citoyens, qui sont les choses pour lesquelles autres empires, royaumes et seigneuries ont toujours été et sont défaits, détruits et annihilés; ainsi était le gouvernement de leur chose publique de telle sorîe institué, que bien semblait que jamais ne dût tomber en ruine et décadence; mais plutôt avait apparence de subjuguer les autres, mémement ses voisins, ainsi qu'ils disaient avoir par prophétie, et qu'avaient anciennement fait plusieurs autres cités, vivant en moindre police. Pourtant que l'empire et la seigneurie de Venise n'est point populaire, ni en la main et puissance de tout le peuple généralement comme était celui des Romains, et celui de la plupart des cités de Grèce, qui ont eu domination. Mais est en forme de vraie aristocratie, emprès certain nombre de bourgeois, qu'ils appellent gentilshommes et patrices, auxquels seuls appartient la création des officiers et magistrats, la conduite des affaires communes, et toute l'autorité d'icelle seigneurie. Par quoi ne sont point si sujets à séditions populaires et mutinements, comme étaient les Romains, qui jamais n'en étaient quittes, pour le temps qu'ils n'avaient guerre dehors. Et bien souvent, étant en guerre contre leurs ennemis en pays étranger, étaieat en armes en la cité les uns contre les autres. Et jaçoit ce qu'ils aient un prince, qu'ils nomment duc (doge), lequel est perpétuel à sa vie, pour honneur et pour représenter en plus grande magnificence la dignité de leur seigneurie, icelui toutefois n'a pas l'autorité sur les
autres es choses d'importance; ains est la totale autorité emprès le sénat et les officiers, qui sont députés avec lui, lesquels ont puissance de la mort et de la vie, tant sur lui-même 'que sur les autres citoyens. Et semblablement les chefs et capitaines généraux qu'ils constituent pour la guerre n'ont puissance de faire paix ni trêve, sans le su et Tautotorité du sénat, ni, qui plus est, démener la guerre, sinon par l'avis et délibération d'aucuns d'entre eux qu'ils leur baillent pour ce faire. Et par ces moyens sont tellement hors de danger d'être tyrannisés par leurs ducs et chefs de guerre qu'aucuns d'iceux ont autrefois fait mourir par sentence publiquement. Et si sont au surplus si aigres et soudains contre les séditieux, fnutins et entrepreneurs, que pour soupçons légers ont souvent banni, confiné, exilé, emprisonné et fait mourir plusieurs de leurs principaux gentilshommes et citoyens. Pour raison duquel ordre est advenu que par si longtemps que leur empire a duré, jamais n'a été usurpé par tyrannie, ni troublé par sédition civile, qui ait eu durée, ni aussi par mutation de prince. Car ce ne leur est perte que d'un seul homme. Par lesquelles choses, tous les autres empires et royaumes ont pris fin, et celui même des Romains, après qu'il eut subjugué tout le monde, par le différend et par les civiles dissensions des principaux citoyens de Rome, fut occupé et réduit à la volonté d'un seul prince. Et après, par la fréquente mutation de princes et empereurs, et par l'imbécillité et mauvaise conduite d'aucun d'eux, est tombé en la petite réputation et débile puissance, que nous voyons, au prix de la grandeur qu'il soûlait avoir*.
1. Voir, à la fin du volume, une notice sur le gouvernement de Venise.