AFFAIRES INTÉKIEUKES DE FRANCE. — RETOUR DU ROI
(Saint-Gelais.)
La reine alla au-devant de lui une journée par delà Grenoble, et laissa monseigneur son neveu à la côte de Saint- André. Je présume que la chère fut grande que ces bons prince et princesse firent l'un à l'autre. Car oncques gens leurs semblables ne s'entr'aimè-
rent mieux, ni ne vêquirent plus honnêtement ensemble. Et le lendemain partirent pour s'en venir, et à l'arrivée de la côle de Saint- André, monseigneur alla au-devant du roi, qui le vit volontiers. Et dit à monseigneur de Boisy que c'était un beau gentilhomme, et le trouvait fort crû. Et brief il ne se pouvait ennuyer d'en bien dire. Et delà en hors ne séjourna aucune part, que bien peu, qu'il ne fût à Blois, où il trouva madame sa fille fort crue depuis qu'il ne l'avait vue, qui lui fut derechef une consolation grande.
§ 21. — CÉLÉBRATION DES ÉPOUSAILLES DE CLAUDE DE FRANCE ET DE FRANÇOIS D'aNGOULÊME.
Au mois de décembre ensuivant, environ la Saint- André, se fit le mariage de monseigneur le duc d'Alençon et de mademoiselle d'Angoulême. Et les maîtres et principaux des noces furent le roi et la reine, qui les firent à Blois, en aussi grand triomphe et haut état que c'eût été leur propre fille. La plupart des princes et princesses de ce royaume y furent. Et faisait le roi si bonne chère, et de si très bon cœur à la mariée, qu'il éttit aisé à connaître qu'il les avait bien en sa grâce. Aussi a-t-il toujours tenu et le frère et la sœur comme ses enfants, et pour tels les a-t-il nourris. Et on dit que nourriture passe nature. Et aussi je crois que les dessusdits à peu près le cuident être, et ils le doivent bien tenir pour père, et le servir et obéir et aimer d'amour filial, et craindre de lui désobéir, ainsi qu'on doit craindre son souverain et naturel seigneur qui leur a fait et fait tous les jours tant de biens et d'honneurs. Madame leur mère madame d'Angoulême était si très aise de voir
CLAUDE DE FRANCE ET FRANÇOIS d'aNGOULÊME iOU
les choses se porter si bien à Favantage de ses enfants, et de ce que le roi et la reine les avaient si avant en leur grâce, qu'il lui semblait qu'elle ne saurait assez suffisamment en rendre grâces et louanges à Dieu, et aussi les très humbles mercis condignes au roi et à la reine, toutesfois qu'elle s'y acquittait au mieux de son possible. Après la messe dite, où le roi fut tout du long, il mena et ramena l'épousée du moustier. Le dîner se fit, et la reine tint salle, et fut servie en état royal. Et étaient à sa table toutes les princesses et autres dames de ce royaume, et les ambassadeurs des princes étrangers. Et toute la salle, laquelle est des plus grandes que l'on fasse, était toute pleine d'autres tables, et de seigneurs, gentilshommes, dames et demoiselles. Et pour conclusion, le dîner fut très opulent et bien servi, et de plusieurs mets de diverses sortes. A Taprès-dîner commencèrent les joutes et le tournoi, qui durèrent trois ou quatre jours ensuivants. Et étaient les entrepreneurs, monseigneur et monseigneur le duc de Nemours, comte de Foix et quatre gentilshommes qu'ils avaient avec eux, qui tenaient le pas à tous venants. Les dessusdits seigneurs vinrent sur les rangs, aussi braves, qu'il appartient à gens de leur état et âge. Et sans faillir, ils étaient mettables en tout et par tout, et ceux de leur compagnie avec. Le roi servait monseigneur; et pour en parler à la vérité, il n'y avait aucun qu'il fit meilleur voir, et semblait bien qu'autrefois il avait su faire ce métier, aussi l'apprenait-il à ceux de sa nourriture. Lesdites joules furent commencées et continuéçs, et le tournoi^ tant à la lance qu'à répée, ej chacun jour nouveaux accoutrements. Et il fut si bien fait, tant par ceux de dedans que par ceux de dehors, qu'on ne le saurait amender. Mais, toute affection ôtée, je crois en vérité qu'en toute la
bande n'y avait point un plus bel homme d'armes, plus adroit, ni qui fit mieux son devoir pour un commencement que fit monseigneur. Et s'il continue, comme j'espère qu'il fera, il ensuivra en ce métier celui qui l'a nourri. Quant est de monseigneur de Foix, je ne le veux point louer d'être adroit à la joute. Car, nonobstant sa jeunesse, il s'est déjà trouvé en tant de bons lieux et vu de si belles choses, qu'il est assez d'hommes d'armes qui ont toute leur vie suivi les ordonnances, qui ne se trouvèrent oncques en si dangereuses rencontres et aventures qu'il a déjà fait, et est estimé de toutes gens autant que jeune prince peut être. Lesdi tes joutes et combats, et tournois à la barrière faillis, les prix furent donnés par les dames à ceux qui avaient mérité les avoir. Et assez tôt ensuivant, chacun prit congé du roi et de la reine, pour s'en aller parachever l'hiver en leurs maisons.