ÉPISODE DB LA GROTTB DE LONG ARA
Quand il eut donné ordre à Legnago, il s'en vint assembler avec les gens de Tempereur pour marcher sur le pays des Vénitiens et essayer de les mettre à la raison. Le roi d'Espagne avait depuis peu de jours envoyé au secours de l'empereur, sous la charge du duc de Terme, quatre cents hommes d'armes espagnols et napolitains, qu'il faisait merveilleusement bon voir; mais, parce qu'ils étaient fatigués, on les envoya séjourner dedans Vérone. Le camp, tant de l'empereur que du roi de France, marcha jusques à un lieu nommé Sainte-Croix, où il séjourna quelque temps, car on pensait que l'empereur voulût descendre; mais il ne le fit pas. Durant ce camp, la chaleur fut par trop véhémente, et pour ce il fut appelé, de la plupart de ceux qui y étaient, le camp chaud.
Au déloger de là, et près d'un gros village appelé
Longara, il y eut une merveilleuse pitié, car comme chacun s'en était fui, à cause de la guerre, en une cave qui était dans une montagne, laquelle durait un mille ou plus, s'étaient retirés plus de deux mille personnes, tant hommes que femmes, et des plus apparents du plat pays, qui y avaient force vivres. Ils y avaient porté quelques harnais de guerre et des arquebuses pour défendre l'entrée à qui les voudrait forcer, laquelle était quasi imprenable, car il n'y pouvait venir qu'un homme de front. Les aventuriers, qui sont volontiers coutumiers d'aller piller, surtout ceux qui ne valent rien pour la guerre, vinrent jusques à l'entrée de cette cave, qui, en langage italien, s'appelait la Grotte de Longara. Je crois bien qu'ils voulaient entrer dedans; mais doucement on les pria qu'ils se retirassent et que là dedans ils ne pouvaient rien gagner, parce que ceux qui y étaient avaient laissé leurs biens à leurs maisons.
Ces coquins ne prirent point ces prières en payement et s'efforcèrent d'entrer, ce qu'on ne voulut permettre; et l'on tira quelques coups d'arquebuse, qui en firent demeurer deux sur la place. Les autres allèrent quérir leurs compagnons, qui, plus près de mal faire qu'autrement, tirèrent de ce côté. Quand ils furent arrivés, ils connurent bien que par force jamais n'y entreraient et s'avisèrent d'une grande lâcheté et méchanceté; car devant l'entrée ils mirent force bois, paille et foin avec du feu, qui en peu de temps rendit si horrible fumée dedans cette cave, où il n'y avait d'air que par là, que tous furent étouffés et morts à martyre, sans être aucunement touchés du feu. Il y avait plusieurs gentilshommes et gentilsfemnies qui, après que le feu fut tombé et qu'on entra dedans, furent trouvés éteints, et eût-on dit qu'ils dormaient. Ce fut une horrible pitié;