ÉPISODE DE LA GROTTE DE LONGARA
mêmement eût-on vu à plusieurs belles dames sortir les enfants de leur ventre tout morts. Lesdits aventuriers y firent gros butin; mais le seigneur grand maître et tous les capitaines y furent à merveille déplaisants, et sur tous le bon Chevalier sans peur et sans reproche qui, tout au long du jour, mit peine de trouver ceux qui en avaient été cause, desquels il en prit deux dont l'un n'avait point d'oreilles, et l'autre n'en avait qu'une ^ Il fit si bonne inquisition de leur vie que par. le prévôt du camp ils furent menés devant cette grotte et par son bourreau pendus et étranglés, et y voulut être présent le bon Chevalier. Comme ils faisaient cet. exploit, quasi comme par miracle sortit de cette cave un jeune garçon de i'àge de quinze à seize ans, qui mieux semblait mort que vif et était tout jaune de la fumée. Il fut amené devant le bon Chevalier, qui lui demanda comment il s'était sauvé. Il répondit que, quand il vit la fumée si grande, il s'en alla tout au fin bout de la cave, où il disait y avoir une fente du dessus de la montagne, bien petite, par où il avait pris l'air. Il dit encore une piteuse chose, c'est que plusieurs gentilshommes et leurs femmes, quand ils aperçurent qu'on voulait mettre le feu, voulaient sortir, en connaissant aussi bien qu'ils étaient morts ; mais les vilains qui étaient avec eux, et beaucoup les plus forts, n'y voulaient jamais consentir, et se mettaient au-devant avec la pointe des épieux, en disant qu'ils mourraient aussi bien qu'eux; et ainsi les pauvres gens furent assaillis du feu et des leurs mêmes.
1. C'étaient des malfaiteurs qui avaient déjà passé par les mains de-la justice et qu^on avait essorillés.
12i U LIGUE DE CAMBIUI
§ 4. — LE SEIONRUR MERCDBIO ET LES CROATES.
De ce lieu de Longara le camp marcha droit à Monselice, que les Vénitiens avaient repris et remparé, et dedans logé mille ou douze cents hommes. En chemin, par les seigneurs d'Alègre et le bon Chevalier, avec le seigneur Mercure * et ses Albanais, qui était pour lors à l'empereur, furent rencontrés quelques chevau-légers de ceux de la Seigneurie qu'on appelait Croates, et sont plus Turcs que chrétiens, lesquels venaient voir s'ils gagneraient quelque chose sur le camp ; mais ils firent mauvais butin, car tous ou la plupart y demeurèrent et furent bien un quart prisonniers; entre lesquels le seigneur Mercure reconnut le capitaine qui était, ainsi qu'il dit depuis, son cousin germain, et l'avait dépouillé de son héritage en Croatie, lequel il tenait et occupait par force, et était le plus grand ennemi qu'il eût en ce monde. Il lui vint rappeler toutes les méchancetés qu'il lui avait faites et qu'à présent il était bien en son pouvoir d'en prendre vengeance. L'autre dit qu'il était vrai, mais qu'il avait été pris en bonne guerre et que par raison il devait sortir en payant rançon selon sa puissance, dont il offrait dix mille ducats et six beaux et excellents chevaux turcs. « Nous parlerons de cela plus à loisir, dit le seigneur Mercure, mais, par ta foi, si tu me tenais ainsi comme je te tiens, que ferais-tu de moi? » Lequel répondit : (( Puisque tu me presses si fort que de ma foi, je t'avise que si tu étais en ma merci, comme je suis en la tienne, tout l'or du monde ne te sauverait pas que je te ne fisse mettre en pièces. — Vraiment,
i, Afercurio Rona,
PHlSE DE MONSELICE \^H
dit le seigneur Mercure, je ne te ferai pas pis. » Lors il commanda à ses Albanais, en son langage, déjouer des couteaux, lesquels soudainement mirent leurs cimeterres en besogne, et il n'y eut capitaine ni autre qui n'eût dix coups après sa mort; puis leur coupèrent les têtes, qu'ils piquaient au bout de leurs estradiotes S et ils disaient qu'ils n'étaient pas chrétiens. Ils avaient un étrange habillement de tête; car il était comme un chaperon de demoiselle, et, où ils mettaient la tête, cela était garni de cinq ou six gros papiers collés ensemble, de façon qu'une épée n'y faisait non plus de mal que sur une secrète ^.
§ 0. -^ PRISE DE MONSELICE (21 juin 1510).
Le siège fut mis devant Monselice, qui se fit canonner l'espace de quatre ou cinq jours, et n'eût jamais été pris, vu la fortification qu'on y avait faite, n'eût été que ceux qui étaient dedans sortaient pour venir à l'escarmouche, et bien souvent jusques à un bon jet de pierre de leur fort, contre les aventuriers français qui volontiers eussent été voir ce qui se passait dans la place. Par une après-dinée que l'on n'y pensait point, les gens du capitaine Molart, avec un gentilhomme qui se nommait le baron de Montfaucon, allèrent escarmoucher ceux du château, qui gaillardement y vinrent et faisaient merveilles, tellement que deux ou trois fois ils repoussèrent assez lourdement les aventuriers, et une fois entre autres les chassèrent trop loin tellement que, quand ils se vou-
1. Ces Croates et Albanais étaient appelés aussi estradiots, d'où le nom donné à leurs lances.