REPBISE DE BRESCIA PAR LES VÉNITIENS. MASSACRE DES FRANÇAIS
Les Vénitiens tâchaient tous les jours, entre autres choses, (le trouver le moyen de remettre la ville de
LES FACTIONS DE GAMBRO ET D*AVOGADOR 45
Brescia entre les mains de la Seigneurie, qui est une des belles cités de l'Europe, des plus fortes, et garnie de tous vivres que l'on saurait souhaiter pour substanter nature ; et dedans sourdent tant de belles fontaines que c'est un vrai paradis terrestre. Il y a trois vallées qui viennent entre les montagnes se joindre à ladite ville, dont Tune vient des AUemagnes, et les deux autres d'entre le Frioul et Venise, et s'appellent le val Camonica, le val Tropi et le val Zobi, et par Tune de ces trois se peut toujours donner secours à la ville, laquelle était garnie des gens du roi de France, et en était pour lors gouverneur le seigneur du Lude, et capitaine du château un gentilhomme du pays basque, nommé Herrigay.
La grande volonté qu'avaient les Vénitiens de reprendre Brescia n'était pas fondée sans raison; car par là ils affamaient ceux qui étaient dans Vérone, et faisaient barbe à ceux qui voudraient partir de Milan pour leur en faire porter; mais ils ne pouvaient trouver moyen de la ravoir, ni aussi de surprendre ceux qui la gardaient, sans avoir intelligence dedans avec quelque gros personnage : et quoique les habitants fussent bons à Saint-Marc, personne n'osait aventurer, parce que le feu seigneur de Gonti et le bon Chevalier, pour une surprise qui leur faillit être faite peu de temps devant, avaient fait couper la tête à un des plus apparents de la ville et de la plus grosse maison, nommé le comte Jean-Marie de Martinengo, qui en était le chef, et plusieurs autres furent confinés en France. Toutefois le diable, ennemi de tout repos humain, voulut user de sa science, et alla semer une dissension en ladite ville entre deux grosses maisons, l'une de Gambro et l'autre d'Avogador ; mais celle de Gambro était beaucoup plus favorisée des Français.
46 U TRÈS SAINTE MGUE
Un jour, s'émut un débat entre deux des enfants du comte Gambro et du comte Louis Avogador, de sorte que celui de Gambro, qui était bien accompagné, blessa outrageusement l'autre. Ledit comte Avogador ne s'en fût su venger, car la force n'était pas sienne en la ville, et s'en était venu à Milan. Il avait été quelque temps devers le duc de Nemours, pour en avoir justice et réparation. Le bon prince le voulait et en commanda commissions pour en faire Tinformation, afin de rendre à chacun son droit. Je ne sais comment il alla, mais enfin il n'en eut autre chose; par quoi, comme homme injurié à tort, sans en pouvoir avoir raison, il se désespéra et délibéra de retourner à son naturel, et, faisant semblant d'aller huit ou dix jours à une sienne possession, il s'en alla jusques à Venise, devers le doge et la Seigneurie, les induire à regagner et remettre entre leurs mains la bonne ville de Brescia, et de ce leur indiqua les moyens qu'il fallait tenir, qui, l'heure venue, sortirent à bon effet. S'il fut le bienvenu, il ne faut pas demander, car ladite ville de Brescia était la fdleule de Saint-Marc. 11 fut festoyé trois ou quatre jours comme un roi, durant lequel temps ils prirent conclusion pour leur affaire, et lui fut promis, au jour par eux pris et assigné, qu'il n'y aurait nulle faute que messire André Gritti ne se trouvât devant la ville avec sept ou huit mille hommes de guerre, sans compter les vilains des montagnes qui descendraient, et que, cependant, il allât gagner des gens en la ville et faire ses préparatifs. Il s'en vint, et secrètement gagna et tira à 3a cordelle la plupart des habitants.
Le seigneur du Lude ne se fiait pas trop en eux et faisait chaque jour bon guet; mais il était bien mal accompagné pour 3e défendre contre la commune,
s'ils eussent eu mauvais vouloir, comme tous eurent pour la plupart; car cinq ou six jours après, un matin au point du jour, vinrent les Vénitiens à une des portes qu'ils trouvèrent garnie des gens pour la défendre. Ils firent sonner l'alarme. Le seigneur du Lude se mit incontinent en ordre, pensant qu'ils donneraient par cet endroit; mais, en amusant les Français à la porte, une partie des ennemis rompirent certaines grilles de fer par où sortaient les immondices de la ville et commencèrent à entrer dedans, criant : Marco! Marco ! Quant et quant le comte Louis Avogador se mit sus et tous ceux de sa faction, de sorte qu'on eût vu toute la ville eh armes. Quand le pauvre seigneur du Lude vit qu'il était trahi, il fit sonner la retraite à ses gens et, au mieux qu'il lui fut possible, avec eux se retira au château ; mais tous les chevaux, harnais et habillements demeurèrent. La comtesse Gambro, qui était Française, et tous ceux qui tenaient le parti du roi de France, s'y sauvèrent. Sur ces entrefaites les portes furent ouvertes, et le seigneur messirè André Gritti mis dedans. Une grosse pitié fut; car tous les Français qui furent trouvés dans la ville, sans en prendre un à merci, furent mis en pièces; mais ils le payèrent après, comme vous verrez.
La première chose que lit faire le comte Louis Avogador, quand il vit sa force, ce fut d'aller aux maisons de ceux de Gambro, lesquelles il fit toutes ruiner et démolir. Le provéditeur, messire André Gritti, connut bien que ce n'était pas le plus fort d'avoir eu la ville, s'il n'avait le château; car, par là, elle pourrait être aisément reprise. 11 l'envoya sommer incontinent par un trompette ; mais il perdit sa peine, car il était trop garni de gaillarde chevalerie. Toutefois, au monde qui y était entré les vivres
GASTON DE FOlîC DANS BOLOGNE 49
li^eussent guère duré; en outre le provéditeur fît cahoniler la place à merveille , et il y eut grosse brèche faite. De plus, il fît soudainement dresser deux engins, en manière de grues, pour approcher de la place, lesquels portaient bien chacun cent hommes de front; bref, ils firent tout ce qu'il était possible de faire pour prendre le château. Le seigneur du Lude et le capitaine Herrigay, bien étonnés de cette trahison, dépêchèrent un homme devers le duc de Nemours, qui était allé avec toute sa puissance à Bologne, en l'avertissant de leur inconvénient, et davantage que, s'ils n'étaient secourus dans huit jours, ils étaient perdus.
§ 4. — GASTON DE FOIX DANS BOLOGNE. — RETOUR OFFENSif SUR BRESCIA.
Le messager, quoique tous les passages fussent gardés, échappa et fit si bonne diligence qu'il arriva devant Bologne, le jour même que le gentil duc avait fait lever le siège et rafraîchi la ville de gens et de vivres. Les lettres lui furent présentées que le bon prince ouvrit et lut. Il fut bien ébahi quand il entendit l'inconvénient de Brescia, car c'était, après le château de Milan, la place que les Français eussent en Italie de plus grosse importance. Les capitaines furent assemblés et conclurent tous ensemble que, à toute diligence, il fallait retourner et la reprendre, s'il était possible, ce qu'ils pensaient aisé à exécuter, pourvu que le château ne se perdît point. Après cette conclusion, il n'y eut plus de procès; mais chacun fit .trousser son bagage, et ils se mirent en chemin.
§ 5. — DÉFAITE DE JEAN-PAUL BAGLIONE, ENVOYÉ PAR LA SEIGNEURIE DE VENISE AU SECOURS DE BRESCIA.
Quand messire André Gritti fut maître et seigneur de la ville de Brescia, et qu'il eut assiégé le château, comme vous avez entendu, il ne s'en tint pas là; mais connaissant bien que, dès que le duc de Nemours, qui était allé lever le siège de Bologne, en serait averti, soudain il retournerait, et qu'alors, s'il ne se trouvait fort dans la ville et aussi puissant que pour combattre aux champs, il serait en danger d'être perdu, il écrivit une lettre à la Seigneurie, qu'il envoya en extrême diligence, où il leur faisait entendre qu'il était plus que nécessaire, pour conserver la ville de Brescia, par lui prise, qu'ils envoyassent un secours aussi puissant que possible pour se défendre, et au besoin donner la bataille au camp des Français, et que, par le moyen de Brescia, ils recouvreraient toutes leurs terres. Sa demande fut trouvée raisonnable et de grosse importance. Lors fut incontinent mandé à messire Jean-Paul Baglione, lors capitaine général de cette seigneurie de Venise, qu'il eut jour et nuit à marcher, accompagné de quatre cents hommes d'armes et quatre mille hommes de pied, et qu'il s'en allât jeter dans Brescia.
Quand il eut entendu le vouloir de la Seigneurie, il se mit en devoir et en chemin le plus tôt qu'il put. De l'autre côté, le duc de Nemours marchait si diligemment qu'un chevaucheur sur un courtaud de cent écus n'eût su faire plus de pays qu'il en faisait en un jour avec toute son armée, et tant fit qu'il arriva auprès d'un château appelé Valeggio, qui tenait pour le roi de France, et lequel pensait prendre
t)ÉFAITE bE BAGLIONE PAR BAYAKD 51
le capitaine Jean-Paul Baglione en passant. Et ce qu'il s'y amusa lui porta grand dommage; car le duc de Nemours en fut averti, lequel fit faire ce jour-là à son armée, en lin cœur d'hiver, comme à la mi-février, trente milles de pays, de façon qu'il se trouva plus près de Brescia que ledit capitaine Baglione qui, en un passage, fut rencontré des Français. Il avait cinq ou six pièces d'artillerie, lesquelles il fit décharger, dont de l'une fut tué le porte-enseigne du seigneur de Téligny, capitaine bien à louer, lequel menait avec le bon Chevalier les premiers coureurs.
Toute la nuit le bon Chevalier avait eu la fjèvre et n'était point armé, mais était en une robe de velours noir à chevaucher; mais, quand il vit qu'il fallait combattre, il emprunta un halecret * d'un aventurier, qu'il mit sur sadite robe, et monta sur un gaillard coursier; puis, avec son compagnon le seigneur de Téligny, il marcha droit aux ennemis. La grosse troupe de l'avant-garde des Français était encore bien loin ; toutefois ils ne laissèrent point de charger; il y ^ut dure et âpre rencontre qui dura, toujours combattant, un quart d'heure. Cependant en vinrent nouvelles au camp et les Français furent rafraîchis de gens; mais quand le capitaine de la Seigneurie les vit approcher, il tourna le dos, se retirant là d'où il était venu. 11 fut chassé longuement, mais jamais ne put être pris; ses gens de pied y demeurèrent, son artillerie et la plupart de ses gens de cheval. Ce fut une belle défaite et profitable aux Français; car si ces gens-là fussent entrés dans Brescia, jamais elle n'eût été reprise. De cette
1. Halecret ou corseletj cuirasse de piquier plus légère que celle d'un homme d'armes»
o2 La très Sainte ligué
tant bonne rencontre fut marri et joyeux le duc dé Nemours : joyeux de ce qu'il était victorieux, et marri de ce qu'il ne s'y était pas trouvé.
Ces nouvelles furent incontinent sues au château de Brescia où ils firent des feux de joie, en cinq ou six endroits, car par là ils se trouvaient assurés d'être secourus dans deux jours. Mais s'ils en avaient joie au château, il y en eut bien autant de mélancolie en ceux de la ville, connaissant que c'était leur destruction, et les habitants se fussent volontiers retournés, lesquels vinrent supplier messire André Gritti qull se retirât, mais il n'en voulut rien faire, dont mal lui en prit.