AVENTURE DU CAPITAINE MCQUIK
trième fois. Quand on vit qu'il ne faisait autre chose, il fâcha la compagnie, et on le laissa là. Bien ou mal fait par lui, il se mit au retour à son logis, le beau pas. 11 avait fort échauflFé son cheval et de sorte qu'il allait toujours sautelant, joint aussi qu'il ne le menait guère bien lui donnant de Téperon sans propos, de façon que, quand il fut sur ce pont de bois, il le chatouillait toujours. Il avait un peu pluiné, de sorte que, le cheval faisant un petit saut, les quatre pieds lui faillirent, et tombèrent homme et cheval dedans le canal où pour le moins y avait demi-lance d'eau. Ceux qui étaient de la compagnie s'écrièrent : « A l'aide! » D'en haut ne lui pouvait-on donner secours, car ce canal était fait comme un fossé à fond de cuve, et, sans le grand nombre de barques qui étaient là, on n'en eût vu jamais pied ni main. Le cheval se défît de son homme et nagea plus de demi-q^rt d'heure avant qu'il sût trouver moyen d'échapper; enfin il se trouva à lieu qu'on avait baissé pour abreuver les chevaux, et se sauva. Le capitaine Jacquin, le vaillant homme d'armes, grenouilla en l'eau longuement, mais enfin, comme par miracle, il fut sauvé et péché par ceux qui étaient dans les barques, mais plus mort que vif. Incontinent il fut désarmé et pendu par les pieds, où erî peu de temps il jeta par la bouche deux ou trois seaux d'eau, et fut plus de six heures sans parlçr. Toutefois les médecins de monseigneur de Nemours le vinrent voir et il fut si bien secouru que, dans deux jours, il fut aussi sain et gaillard que jamais.
Il ne faut pas demander si de ses compagnons aventuriers il fut moqué à double carillon; car l'un lui disait : « Hé! capitaine Jacquin, vous conviendrat-il une autre fois de courir lance, à neuf heures* de nuit, en hiver? » L'autre lui disait : « 11 vaut encore
ii « LA TRÈS SAINTE LH5UE
trop mieux être saute-buisson que haridelle, on né tombe pas de si haut. » Bref, il fut mené comme il lui appartenait, mais cela ne me fait point tant émerveiller comme de ce qu'il se sauva de dedans ce canal, et armé de toutes pièces, et c*est ce qui m'a fait mettre cet incident en cette histoire, à propos de l'astrologue de Carpi, qui lui avait dit qu'il serait pendu et étranglé, comme il fut, le mardi d'après Pâques ensuivant, qui avait été la fameuse journée de Ravenne, comme vous entendrez.
Ce gentil duc de Nemours étant à Finale, attendant toujours quelques nouvelles des ennemis, partit une journée entre les autres, et alla visiter le duc et la duchesse de Ferrare en leur ville, lesquels, s'ils lui en avaient fait bonne chère par le passé, encore la lui firent-ils meilleure. Il y demeura cinq ou six jours en joyeux et honnête passe-temps, et en rapporta les couleurs de la duchesse qui étaient de gris et noir, et puis s'en retourna en son camp, où il eut nouvelles certaines que, si la ville de Bologne n'était secourue, elle et ceux qui étaient dedans s'en allaient perdus, par quoi il assembla tous les capitaines pour y aviser, et il fut conclu qu'on irait lever le siège. Il faisait assez mauvais chevaucher, comme en la lin du mois de janvier; toutefois il partit de Finale, et prit son chemin droit à Bologne; mais, durant son voyage, il advint un gros inconvénient, caria ville de Brescia fut reprise par les Vénitiens, comme vous l'entendrez.