‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 323 sur 329 · PROSPÉRITÉ DU RÉGNE · texte numérisé non relu

PROSPÉRITÉ DU RÉGNE

2 1. — MORT d'annb de BRETAGNE (9 janvier 1314).

(Le Loyal Serviteur. — - Fieurange l'Adventureux.)

Le bon roi de France, Louis douzième, après avoir passé toutes ses fortunes en cette année 1513, et qu'il eut fait asseoir ses garnisons en Picardie, s'en retourna en sa ville de Blois, où il se voulait réjouir quelque peu ; mais le plaisir qu'il y pensait prendre lui tourna en grande douleur et tristesse ; car, environ le commencement de janvier, sa bonne compagne et épouse, Anne, reine de France et duchesse de Bretagne, tomba malade fort grièvement, et, quelques médecins que le roi son mari ni elle eussent pour lui aider à recouvrer la santé, en moins de huit jours elle rendit l'âme à Dieu, qui fut dommage nonpareil pour le royaume de France, et deuil perpétuel pour les Bretons. La noblesse des deux pays y fit perte inestimable ; car de plus magnanime, plus vertueuse, plus sage, plus libérale, ni plus accomplie princesse n'avait porté couronne en France, depuis qu'il y a

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eu titre de reine. Les Français et Bretons ne plaignirent pas seulement son trépas, mais en Allemagne, Ecosse, et tout le reste de TEurope, elle fut plainte et pleurée. Le roi son mari ne donnait pas grandes sommes de deniers, de peur de fouler son peuple; mais cette bonne dame y satisfaisait; et il y avait peu de gens de vertu, en ses pays, à qui une fois en sa vie elle n'eût fait quelque présent. Pas n'avait trente-huit ans accomplis la gentille princesse, quand cruelle mort en fit si grand dommage à toute noblesse ; et qui voudrait ses vertus et sa vie décrire, comme elle a mérité, il faudrait que Dieu fît ressusciter Cicero pour le latin, et maître Jean de Meung * pour le français, car les modernes n'y sauraient atteindre.

De jce tant lamentable et très piteux trépas en fut le bon roi Louis si affligé que, huit jours durant, il ne faisait que larmoyer, souhaitant à toute heure que le plaisir de Notre Seigneur fût qu'il lui allât tenir compagnie. Tout le reconfort qui lui demeura, c'était que de lui et de la bonne trépassée étaient demeurées deux bonnes et belles princesses, Claude, et Renée, qui avait environ trois ans. Elle fut menée à Saint-Denis et là enterrée ; et lui fait son service, tant à Blois qu'audit lieu de Saint-Denis, autant solennel qu'il fut possible. Plus de trois mois entiers, par tout le royaume de France et par le duché de Bretagne, n'eût-on ouï parler d'autre chose que de ce lacrymable trépas; et je crois certainement qu'il en souvient encore à plusieurs, car les grands dons, le doux accueil et gracieux parler qu'elle faisait à chacun, la rendront immortelle. (Le Loyal Serviteur.)

1. L'un des deux auteurs, et le plus célèbre, du Roman de la Rose.

MORT D'aNNE de ÔRËTAdNE iil

L'Empereur se retira dans son pays, bien marri que les choses n'étaient allées autrement, et s'il eût pu tant faire que ledit roi d'Angleterre eût donné la ville de Tournay au roi de Castille, son petit-fils, il en eût été merveilleusement bien joyeux; mais il ne le sut jamais mener jusque-là; et certes elle lui était bien séante, et au milieu de ces pays. Et ainsi se retirèrent l'Empereur et le roi d'Angleterre, l'un d'un côté, l'autre de l'autre. Et Madame et le roi de Castille, son neveu, tirèrent vers Bruxelles. Ce temps pendant que le département de ces princes se faisait, le roi de France rompit son armée et se retira à Blois et chacun à sa maison ; et trouva audit Blois la reine sa femme et ses filles ; et était ladite reine souvent malade d'une maladie nommée gravelle, pierre et autres; où elle manda le jeune Advantu* reux, pour quelque menée qu'elle voulait faire avec le roi de Castille et de toute sa maison d'Autriche. Et avait le cœur merveilleusement affectionné à faire plaisir à cette maison de Bourgogne. Et, en devisant de ses besognes, elle tomba malade; et envoya un jour quérir ledit Advantureux, elle étant au lit, et lui pria qu'il attendit illec encore deux ou trois jours, nonobstant qu'il était pressé d'aller ailleurs pour ses affaires. Et empira ladite reine si fort sa maladie, que cinq jours après elle mourut de pierre, qui fut une grande perte à plusieurs gens de bien. Et qui en fut bien aise, ce fut monsieur d'Angouléme, pour ce qu'elle lui était bien contraire en ses affaires; et ne fut jamais heure que ces deux maisons ne fussent toujours en pique. Quand la reine fut morte, le roi son mari en mena un merveilleusement grand deuil, et fit porter son corps dedans Téglise de Saint-Sauveur de Blois; et de là, avec tous les princes et dames de France, fit convoyer le corps

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à Saint-Denis, là où tous les rois et reines de France sont enterrés; et là lui fut fait le plus grand service et honneur que Ton fît jamais à reine de France, ni à prince ou princesse. Et y fit faire le roi une tombe de marbre blanc, la plus belle que je vis oncques, sur laquelle a un épitaphe gravé tel qui s'ensuit :

La terre, monde et ciel ont divisé madame Anne, qui fut des rois Charles et Louis la femme. La terre a pris le corps qui gît sous cette lame ; Le monde aussi relient sa renommée et famé. Perdurable à jamais sans être blâmée d^âme ; Et le ciel pour sa part a voulu prendre l'âme. (Fieu range l'Adventureux.)

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