DESCENTE DES SUISSES EX BOURGOGNE. SIÈGE DE DUON
(Jean Bouchet.)
Il faut savoir une chose qui est digne d'être mise par écrit; c'est que, durant le camp du roi d'Angleterre et de FEmpereur en Picardie, les Suisses, ennemis pour lors du roi de France, le seigneur de Vergy et plusieurs lansquenets, au nombre de bien trente mille hommes de guerre, descendirent en Bourgogne où était gouverneur le vertueux seigneur de la Trémoille, qui pour l'heure était au pays. Mais, parce qu'il n'avait pas puissance à les combattre aux champs, il fut contraint de se retirer dedans Dijon, devant laquelle ville il espérait arrêter cette grosse armée, qui peu après y vint mettre en deux lieux le siège, lequel assis, ils la canonnèrent furieusement.
1. Henri VIII s'y fit reconnaître roi de France le 21 septembre^
SIÈGE DE t^IJON 143
Le bon seigneur de la Trémoille faisait son devoir en ce qui était possible, et lui-même jour et nuit était aux remparts. Mais, quand il vit les brèches faites, et si mal garni de gens de guerre qu'il était, il connut à l'œil que la ville s'en allait perdue, et par conséquent le royaume de France en gros danger; car si Dijon eût été pris, ils fussent allés jusqu'à Paris. Il fit secrètement traiter avec les Suisses et leur fit faire plusieurs belles remontrances des biens et honneurs qu'ils avaient reçus de la maison de France, et qu'il espérait qu'en bref ils seraient plus amis que jamais; et que, quand ils entendraient bien leurs affaires, la ruine de la maison de France était à leur grand désavantage. Ils entendirent à ces propos, et même, sur sauf-conduit, ils furent d'accord qu'il allât parler à eux, ce qu'il fit, et si bien les mena et de si belles paroles, aussi moyennant certaine grosse somme de deniers qu'il leur promit, pour sûreté de laquelle il leur bailla comme otages son neveu, le seigneur de Maizières, le seigneur de Rochefort, fils du chancelier de France, et plusieurs bourgeois de la ville, qu'ils s'en retournèrent. De cette composition fut blâmé ledit seigneur de la Trémoille par plusieurs, mais ce fut à grand tort; car jamais homme ne fit si grand service en France pour un jour que quand, il fit retourner les Suisses de devant Dijon et depuis on l'a bien connu en diverses manières.
Le bon roi Louis douzième, en cette année lol3, eut de terribles affaires, et ses alliés aussi, dont l'un des plus apparents était le roi d'Ecosse i qui, en une bataille, voulant entrer en Angleterre, fut défait par
1. Jacques iVj aïeul de Marie Stuarl, perdit le 9 septembre 1513 la bataille de Flodden contre les Anglais»
le duc de Norfolk, lieutenant du roi d'Angleterre, el lui-même y fut tué. Or, quelque chose qu'il y eût, le roi de France était tant aimé de ses sujets que, à leur requête, Dieu lui aida; et, combien que la plupart des princes d'Europe eussent juré sa ruine, et surtout tous ses voisins, il garda très bien son royaume. En partant de Picardie, il s'en retourna, par ses petites journées, en sa ville de Blois, qu'il aimait fort, parce qu'il y avait pris sa naissance; mais il n'y séjourna guère qu'un grand et irréparable malheur lui advint, comme vous entendrez.