‹ L'histoire de France (volume 3)Chapitre 34 sur 329 · COURTOISIE DE LUDOVIC ENVERS BAVARD PRISONNIER · texte numérisé non relu

COURTOISIE DE LUDOVIC ENVERS BAVARD PRISONNIER

puisse connaître à qui de droit appartient cet héritage; car je n'y vois point d'autre moyen. — Par mon serment, monseigneur, dit le bon Chevalier, je voudrais que ce fût dès demain , pourvu que je fusse hors de prison. — Vraiment ! à cela ne tiendra, répondit le seigneur, car je vous en mets dehors présentement, et ferai satisfaction à votre maître; mais davantage demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai. » Le bon ChevaHer, qui, le genou en terre, remercia le seigneur des offres qu'il lai faisait, comme c'était bien raison, lui dit : « Monseigneur, je ne vous demande autre chose sinon que, si votre courtoisie se voulait tant étendre que de me faire rendre mon cheval et mes armes que j'ai apportées dans cette ville et m'envoyer ainsi devers ma garnison, qui est à vingt milles d'ici, vous me feriez un très grand bien, dont toute ma vie je me sentirais obligé à vous, et hors le service du roi mon maître et mon honneur sauf, je le voudrais reconnaître en ce qu'il vous plairait me commander. — En bonne foi, dit le seigneur Ludovic, vous aurez présentement ce que vous demandez. » Et il dit au capitaine Jean Bernardin : « Vite, capitaine, qu'on lui trouve cheval, armes, et tout son cas. — Monseigneur, dit le capitaine, il est bien aisé à trouver, tout est à mon logis. » Il y envoya incontinent deux ou trois serviteurs, qui apportèrent des armes et amenèrent son cheval, et le fit armer le seigneur Ludovic devant lui. Quand il fut accoutré, il monta sur son cheval sans mettre le pied à l'étrier, puis demanda une lance, qui lui fut baillée, et, levant sa visière, dit au seigneur : « Monseigneur, je vous remercie de la courtoisie que vous m'avez faite ; Dieu vous la veuille rendre ». Il était en une belle grande cour. Il commença à donner de l'éperon au cheval,

lequel fît quatre ou cinq sauts tant gaillardement qu'impossible serait de mieux, et puis lui donna une petite course en laquelle contre terre rompit sa lance enxinq ou six pièces, dont le seigneur Ludovic ne s'éjouit pas trop, et dit tout haut ces paroles : « Si tous les hommes d'armes de France étaient pareils à celui-ci, j'aurais mauvais parti ». Ce néanmoins, il lui fit bailler un trompette pour le conduire jusqu'à sa garnison; mais il ne fut pas si avant, car déjà l'armée des Français était à dix ou douze milles de Milan.

Quand il fut arrivé au camp, il s'en alla incontinent devers son bon maître, le seigneur de Ligny, qui, en riant, lui dit : « Hé! comment? Piquet, qui vous a mis hors de prison? Avez-vous payé votre rançon? Vraiment, je voulais envoyer un de mes trompettes pour vous chercher et la payer. — Monseigneur, dit le bon Chevalier, je vous remercie très humblement de votre bon vouloir; le seigneur Ludovic m'a délivré par sa grande courtoisie. » U leur conta de point en point comment tout était allé de sa prise et de sa délivrance. Tous ses compagnons le vinrent voir qui lui firent grand accueil. Le seigneur Jean-Jacques lui demanda s'il espérait, à voir la contenance du seigneur Ludovic et à l'ouïr parler, qu'il donnerait la bataille ; à quoi il répondit : « Monseigneur, il ne m'a pas tant déclaré de ses affaires ni si avant. Toutefois aie voir, il est homme qui, pour peu de chose, n'est pas aisé à étonner; vous verrez ce que ce pourra être en peu de jours. De lui je ne me saurais plaindre, car il m'a fait très bon et honnête parti. La plupart de ses gens sont devant Novare ; il a délibéré les faire venir à Milan ou aller à eux. »

Page 1