PRÉPARATIFS POUR LA CONQUÊTE DE NAPLES
Le roi étant lors en son pays de Bourgogne, comme j'ai dit, en l'entrant du mois de mai, transmit la poste de là les monts, devers messire Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont, et son lieutenant en
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Lombardie, pour mettre ordre en rafîaire de la guerre ; et aussi envoya vers messire Bérault Stuard, Écossais, capitaine des cent archers écossais de sa garde, et aux autres capitaines de ses gens de delà les monts, pour iceux avancer de faire leur montre, et eux acheminer au voyage de Naples; lesquels après avoir eu le mandement du roi, tant exploitèrent, que le vingt-cinquième jour du mois de mai, chacun à sa garnison, firent leur montre, et furent payés pour trois mois le nombre de gens d'armes qui s'ensuivent : les cent hommes d'armes du duc Philibert de Savoie, sous la charge d'Aimé de Coursinge ; cent hommes d'armes, dont était chef César Borgia, duc de Valentinois et neveu du frère du pape Alexandre VI; cent hommes d'armes, sous messire Jean Francisque de Saint-Séverin, Italien, comte de Gayace; cent hommes d'armes de messire Bérault Stuard, chevalier écossais, seigneur d'Aubigny; cinquante hommes d'armes, sous messire François de la Irémouille , seigneur de Mauléon ; cinquante hommes d'armes, sous messire Pierre d'Urfé, grand écuyer de France; cinquante hommes d'armes de messire Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice ; cinquante de ceux de messire Yves d'Alègre; cinquante de ceux de messire Aimar de Prye ; cinquante sous le seigneur de Chandée; cinquante sous la charge de Jacques de Silly , bailli de Caen ; cinquante sous la charge du seigneur de Saint-Préest ; cinquante à messire Antoine Palvesin, en la conduite d'Aimé de Villars, dit Poquedenare , et cinquante de ceux de Jean de la Lande : lesquels étaient par nombre neuf cents hommes d'armes français; et pour iceux de plus renforcer, le roi mit sus sept mille hommes de pied normands, picards, gascons et allemands, lesquels avait fait payor et envoyer de
là les monts, pour servir à ladite conquête, et conduire le charroi de son artillerie, dont il y avait vingtquatre faucons et douze gros canons, sous la charge de Jacques de Silly, bailli de Caen. Pour le gouvernement et conduite de tout l'ost et ordonnance de la guerre de Naples, le roi fit son lieutenant général et grand capitaine, messire Bérault Stuard, Écossais, avec lui le duc de Valentinois et le comte de Gayace, lesquels savaient les pays, villes et châteaux du royaume de Naples où premier fallait besogner, et les plus sûres entrées dudit pays; et ainsi furent les Français apprêtés pour prendre les champs. Le vingtsixième jour dudit mois de mai, gens d'armes sortirent de leurs garnisons, piétons s'acheminèrent, et artillerie fut mise au charroi, pour tirer droit à Parme, à la duché de Milan, où le pénultième jour dudit mois de mai tous ensemble se trouvèrent prêts de commencer leur voyage. Jusqu'à temps je laisserai ce propos, et dirai du roi, qui lors était parti de Bourgogne, pour tirer à Lyon sur le Rhône, où fut le deuxième jour du mois de juin.
§ 13. — LES FORCES NAVALES DE LOUIS XII. — PRÉPARATIFS POUR LA CROISADE ET LA GUERRE d'hALIE.
Sitôt que le roi fut à Lyon, comme j'ai dit, sans autre séjour faire, voulant donner secours à la chrétienté contre les Infidèles, transmit postas à ses ports de mer, pour hâter son navigage, dont la plupart tira vers le port de Toulon, en Provence ; attendant illec nouvelles du bon vouloir du roi, pour mettre sur ce mains en besogne, et tendre voiles cette part où son bon plaisir serait de les envoyer. La reine aussi, madame Anne de Bretagne, comme très ca-
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Iholique, à l'affaire de ce voyage n'eût le vouloir amolli, ni la main close; mais voulant employer le possible de sa force pour exaucer la foi chrétienne, déploya ses trésors, et iceux élargit, pour soudoyer grand nombre de gens d'armes et équiper force navires ; et entre autres voulut que sa grosse carraque, nommée la Cordelière, et plusieurs autres, fissent le voyage ; et lorsque l'heure fut de tirer au vent, grande flotte de navires de Normandie furent au port de Brest, en Bretagne, quérir icelle Cordelière et les autres de sa suite qui là étaient. Dedans lesdits navires étaient grand nombre de gentilshommes.
Ainsi partirent du port de Brest et furent passer le long de la côte d'Espagne et de Portugal, et par les détroits de Gibraltar, où prirent deux brigantins de juifs et Sarrasins venant de Lisbonne en Portugal, lesquels furent laissés aller, pour ce qu'il y avait tout plein de petits enfants, qui par aventure eussent été chrétiennes ; toutefois leurs biens furent saisis et leurs livres brûlés. En ensuivant, rangèrent les chrétiens la côte de Grenade, et entre le royaume de Tunis et ladite côte de Grenade, emprès d'un havre nommé Carthagène, trouvèrent force navires du roi Frédéric, chargés de salpêtres et poudres à canon, lesquelles furent prises, et par iceux Bretons déchargées, et les corps seulement rendus; et, ce fait, cinglèrent vers le port de Toulon, où les autres étaient. D'icelle armée et navigage fit le roi conducteur et son lieutenant général messire Philippe de Ravestain, qui lors était à Gênes, gouverneur pour le roi, auquel bailla en gouvernement, et sous sa charge, les nefs et galées ci-dessous nommées. C'est à savoir, la grande nef ou carraque, nommée la Charente, l'une des plus avantageuses pour la guerre de toute la mer. Pour décrire la grandeur, la largeur, la force, équipa-ge d'icelle,
ce serait pour trop allonger le compte et donner merveille aux oyants. Que qiBi soit, elle était armée de douze cents hommes de guerre, sans les aides; de deux cents pièces d'artillerie, desquelles y en avait quatorze à roues, tirant grosses pierres de fonte et boulets serpentins, avitaillée pour neuf mois, et avait voile tant à gré, qu'en mer n'étaient pirates ni écumeurs qui devant elle tinssent vent. Dedans était un gentilhomme de Bretagne, capitaine d'icelle, nommé messire Jean de Porcon, seigneur de Beaumont, et lieutenant du roi en la mer de Normandie. Ainsi furent ordonnés pour le roi messire Jacques Guybé, chef de la grande nef de la reine, nommée Marie la Cordelière, et de six autres grosses nefs de Bretagne. Le marquis de Bade était capitaine de la nef nommée le Marais. Le petit Porcon avait la charge de six navires de Normandie. Jean d'Auzis fut capitaine d'une nef, nommée la Marquise. Emar de Vescq, seigneur de Monjou, fut chef de la nef appelée le Lion ; et un gentilhomme gascon nommé messire Prégent de Bidoulx, capitaine de quatre galères, par force moult vites, bien équipées et fort redoutées en mer; et étaient lesdites nefs et galères de soldats et de vivres garnies à suffire, et armées et artillées de gros canons, coulevrines et faucons, poudre à canon, boulets, serpentins, pierres de grès, plomb, fers, barres, pelles, tranches, pinces, têtes de chevreltes, traits, arbalètes, hallebardes, lances, piques et pavois à main, et, en somme, de toutes autres choses requises et nécessaires pour la garde et défense desdites nefs et galères, et conduite d'icelles. Icelles, après avoir reçu le mandement du roi, firent voile, et tranchèrent les ondes du Levant, droit au port de Gênes, lequel abordèrent sur la fin du mois de juin, et là s'assemblèrent avec les grosses carraques et navires
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gênais, qui pareillement étaient armées et équipées, et toutes prêtes pour commencer ledit voyage. Les rois d'Espagne, d'Angleterre et de Portugal, et le grand maître de Rhodes, nommé frère Pierre d'Aubusson, longtemps devant ce, avaient juré et promis de leur part, chacun à son pouvoir, pour secourir la chrétienté, mettre en mer leur navigage, et à la Saint-Barthélémy ensuivant, ou entour ce temps, faire assembler leurs gens au port de Corso, terre de Saint- Marc, es parties de Grèce ; lesquels s'en acquittèrent, comme vous orrez, quand l'heure d'en parler en sera. Que que soit, par toute la chrétienté, de ce furent amples nouvelles, dont plusieurs vertueux gentilshommes français et autres entreprirent ce lointain voyage, et voulurent à tant juste querelle les armes exploiter; desquels furent Jean Stuart, duc d'Albanie, neveu du roi d'Ecosse, qui lors était en France, de la maison du roi ; le seigneur infant de Foix, oncle de la reine; Louis de Bourbon, comte de Roussillon; Jacques de Coligny, seigneur de Chàlillon, René d'Anjou, seigneur de Mézières ; Jacques Galiot, sénéchal d'Armagnac ; messire Jean de Tinteville, messire Jean de Lavedan, Jean de Saints, échanson du roi; Jean Chaperon, Aimon de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie; Jean de Mouy; Gilbert des Serpens, seigneur de Cytain; Philibert de Damas, seigneur de Saint-Amour, en le duché de Bourgogne ; Gilbert de Chàteauvert, seigneur dudit lieu ; le sieur de Gérance, Louis de Castelbayart, et grande compagnie d'autres gentilshommes français, lesquels, parle congé du roi, s'en allèrent de là les monts, par terre, et se rendirent à Savone, terre des Génois, assise entre Ast et ladite ville de Gênes, près des montagnes et de la mer de Levant. Aussi furent ordonnés à faire icelui voyage trente hommes d'armes de ceux de la comjia-
gnie du seigneur de Châtillon, et vingt-cinq de ceux du sénéchal d'Armagnac, lesquels étaient lors en garnison au duché de Milan, et sitôt qu'ils surent la venue de leurs capitaines, et qu'avec eux leur fallait voyager, vendirent tous leurs chevaux, réservé à chacun un courtaud, pour les porter jusqu'à Savone, où là étaient leurs capitaines et les autres Français dessus nommés.