RS TOME III
Les historiens n’accordent pas, en général, une créance extrême aux biographes, aux récits, laissés par eux, de la vie d’un ou plusieurs de leurs contemporains. Ils ressentent presque contre ces œuvres une défiance systématique et leur reprochent, avant même de les lire, leur insuffisance et surtout une constante partialité. Ce sont, disent-ils, des apologies, fastidieuses le plus souvent : les narrateurs, quels qu'ils soient, s’efforcent à dissimuler ou vont jusqu’à supprimer complètement tous les événements défavorables, et, au contraire, se plaisent à rapporter avec une insupportable prolixité les actions, importantes ou non, propres à rehausser leur héros aux yeux du public. L'idée maîtresse, qui a présidé à la confection de tous ces ouvrages sans exception, est-de montrer que ceux auxquels ils ont été consacrés ont été gratifiés d’inestimables qualités qu'aucun défaut ne vient diminuer, doivent donc ètre proposés
comme des modèles aux êtres humains de leur époque et même
de tous les temps. La biographie confine, en somme, à l’hagiogra-
. phie : comme elle, elle a un but moral et, par suite, ne peut guère :
être utile à l’histoire, qui recherche avant tout l’exacte vérité.
Ce profond discrédit, dans lequel sont tombées les biographies, est-il vraiment mérité? N'est-il pas exagéré et téméraire de les écarter avec dédain?
Dans le cours du xvn° siècle, on en compte un nombre considé-
rable, bien plus grand ‘qu’on ne le croit communément. Loin de
nous la pensée de les défendre toutes et de les considérer comme
étant d'égale valeur. Nous reconnaissons bien volontiers et sans
peine que beaucoup d’entre elles ont incontestablement des affinités trop étroites avec les lettres de direction. En les écrivant, les auteurs
étaient guidés par une préoccupation, louable sans doute, mais .
‘trop spéciile celle de rédiger des œuvres d’édification : leur conception était à peu près exclusivement morale, nullement histo-
rique. Et ainsi ont été publiées d'innombrables vies de personnes
totalement inconnues, qui n’ont jamais joué le moindre rôle poli-
tique ou autre, ont eu comme unique mérite de passer leur exis- -
tence dans la prière, l'humilité et même les mortifications, se sont, en d’autres termes, vouées au seul service de Dieu. De la lecture de ces livres, faits avant tout pour prôner l’esprit de sacrifice et d’'abnégation, l'historien ne pourra tirer aucun profit appréciable. Tout au plus, en constatant qu'ils se sont multipliés, sera-t-il amené à
penser et à conclure que le sentiment religieux, la piété, le dévoue- …
ment chrétien ont été fort développés pendant le xvn° siècle. Maïs, pour affermir et justifier sa conviction, il serait trop hardi et trop imprudent s’il recourait à ces biographies de type ‘uniforme, se
répétant et se ressemblant étrangement : n’a-t-il pas pour cela.
d’autres documents plus sérieux et moins partiaux? Ces réserves faites, nous croyons néanmoins qu'il est excessif de généraliser, de confondre tous ces ouvrages, de leur infliger à tous
le blâme commun d’être des sources historiques peu sätisfaisantes,
et, par suite, de les rejeter indistinctement, sans examen critique, sous le prétexte aisé qu’ils sont des panégyriques. Lorsqu'il s’agit d'un personnage connu, ayant eu quelque crédit, ayant participé
d'une manière quelconque au gouvernement, à l'administration, aux guerres, à la rénovation des esprits, ayant en définitive exercé "
une certaine influence, peut-il être indifférent de s'adresser à son
biographe? S'il est à peu près inutile d'étudier les vies d’une foule de personnes qui ne se recommandent que par les vertus privées, |
n'est-il pas en échange nécessaire de savoir ce que des contemporains ont écrit et pensé sur le cardinal de Bérulle et l’abbé de.
Rancé, les Arnauld, Richelieu, Lesdiguières ou Turenne, Pascal où #8 Bayle et tant d’autres encore? Et cette obligation apparaît d'autant
plus indispensable que les biographes de personnages, éminents à