LES PROTESTANTS
DE CouGNi, baron d'Andelot, qtd s'était acquis à la guerre une grande réputation de courage et d* habileté. Le roi qui Taimait à cause des services qu' il avait rendus au royaume, ayant appris qu' il s'était prononcé ouvertement en faveur des calvinistes, le fit appeler en sa présence, et lui ordonna de déclarer si ce qu'on disait de lui était vrai, sachant bien qu'un homme tel que d'Andelot était incapable de déguiser la vérité : " Sire," lui répondit ce seigneur, " mon corps, mes biens et ma vie ^' vous appartiennent ; mais mon âme est à Dieu, '' que je ne saurais tromper ; j'aime mieux mourir •* que d'aller à la messe."
Une pareille réponse, à laquelle le roi était loin de s'attendre, excita en lui une si vive indignation, que peu s'en fallut que d'Andelot ne la payât de sa tête ; Henri se contenta pourtant de le chasser de sa présence, et lui défendit de reparaître à la cour; mais le fier seigneur demeura inébranlable dans ses sentiments, et les calvinistes, encouragés par la fermeté d'un personnage si considérable, se montrèrent plus hardis et plus entreprenants.
Dans ce temps-là, la reine de France se nommait Catherine de M]éDici8. C'était une princesse italienne qui avait beaucoup d'esprit et de finesse ; mais il était bien rare qu'elle laissât voir ce qu'elle pensait; et le plus souvent c'était à ceux qu'elle détestait le plus qu'elle faisait le plus de caresses.
B y avait alors à la cour de Henri II deux
f^rinces dont tout le monde vantait les talents et 'habileté. Ces princes étaient frères, et appartenaient à la maison de Lorraine, laquelle tirait^ disait-on, son origine des derniers descendants de
S^2 LEfl PROTESTANTS.
Gharlemagnef proscrits par Hugues Capet, ainsi que je vous Tai raconté plus haut. L'un oe nommait le cardinal de Lorraine, et Tautrei François, duc de Guise. Ce dernier avait batta bien des fois les ennemis du roi; ce fut même lui qui repoussa Tempereur Charles-Quint, dont l'armée était entrée dans le royaume, et qui reprit aux Anglais la ville de Calais, qu'ils avaient toujonra gardée depuis le temps de Philippe de Valois, c'est-à-dire, pendant plus de deux cents ans.
Le duc de Guise n'aimait point les protestantS| mais il détestait encore davantage Anne de Montmorency, connétable de France, et de l'une des plus illustres familles du royaume. Il était jaloux, à cause de la confiance sans bornes que le roi ne cessait de témoigner à ce noble vieillard, qu'il m plaisait à consulter sur toutes ses aiSaires.
Malheureusement, dans une bataille livrée contra les Espagnols, auprès de Saint-Quentin, le connétable tomba au pouvoir des ennemis ; et pendant qu'il était leur prisonnier, le duc de Guise, qui était beau, aimable, poli, et surtout fort insinuant, se rendit si agréable au roi et à la reine qu'ils ne fai« saient plus l'un et l'autre que ce qui lui convenait.
Alors cet adroit courtisan, pour captiver la confiance du roi dont il connaissait la prévention contre les protestants, lui représenta le connétable comme l'espoir de ces derniers, parce que d'Andelot, dont il était l'oncle, avait publiquement embrassé la doctrine de Calvin. Il excita ainsi une telle indignation dans l'esprit de Henri, contre ceux qu'il soupçonnait de favoriser la nouvelle religion, que le roi, pour les écraser d'un seul coup, se rendit au Parlement, où ayant fait arrêter cinq magistrats
LES PROTESTAÎTTÉU 263
qui professaient otiverteiiient le calvinisme, il or* donna qu'on fît leur procès le plus promptement possible, voulant, dit-il, voir brûler de ses propres yeux Anne Dubourg, Tun d'entre eux, qu'il regardait comme le plus coupable de tous. Henri II n* était pas né méchant; mais son caractère était faible et irrésolu, et ce défaut-là peut faire commettre bien des mauvaises actions à un homme, et encore plus à un roi. Entouré de courtisans haineux et perfides, il lui eût été bien difBcile de connaître la vérité, qui est le premier besoin de ceux qui gouvernent.
Pendant que les protestants étaient ainsi maltraités, il y eut à Paris de belles fêtes, pour célébrer le mariage de la fille du roi avec le fils de Charles- Quint, qui, en n^ontant sur le trône d^Espagne^ avait pris le nom de Philippe II ; mais la joie de ces fêtes se changea bientôt en deuil général : le plus brillant et le plus heureux des jouteurs fiit le roi de France; mais le 29 juin 1559, après avoir remporté le prix de la journée, il aperçut deux lances encore entières, et voulut faire au sire de Montgomery, son capitaine des gardes, l'hoimeur d'en rompre une avec lui. Montgomery obéit ; et dans le choc, un des éclats de sa lance brisée entra violemment dans l'œil du roi: un épanchement se fit au cerveau, et peu d' heures après, Henri II n'était plus. H fallut la mort d'un roi, pour reconnaître la vérité de ces paroles d'un envoyé du Grand Seigneur, qui assistait à un tournoi, sous Charles VII ; " Si c'est tout de bon, ce n'est pas *♦ assez ; si c'est un jeu, c'est trop."
MiMMMi.aaaww«ii«*«MNa
264 LA CONJUBÂTION D'ÂUbOISB.
LA CONJURATION D'AMBOISK Depuis Van 1559 jusqu'à Van 1560.
Henri II laissa quatre jeunes princes, dont lea trois premiers ont régné successivement sur la France. Le dauphin, qui n'avait que seize ans, lorsque son père mourut, monta aussitôt sur le tr/^ne, sous le nom de François II ; et quoique son règne ait été de courte durée, il est remarquable par Timportance des événements qui le signalèrent.
Le jeune roi avait une très-mauvaise santé, et Catherine de Médicis, sa mère, dont le caractère était aussi ambitieux que celui du roi était indolent, gouverna le royaume sous son nom, ou plutôt le laissa gouverner par les princes de Lorraine, à l'exclusion du connétable de Montmorency, auquel on conseilla, pour prix de ses anciens services, de se retirer dans ses terres, et d'y demeurer. Cette ingratitude de la nouvelle cour indigna tout le monde, et surtout les protestants, qui depuis longtemps n'attendaient que du connétable la fin des persécutions.
Alors les Guise se croyant tout permis, ne gardèrent plus de ménagement, et le cardinal de Lorraine surtout ne mit plus de bornes à son orgueil, et à r insolence de ses manières. Dans un voyage que le nouveau roi fit à son château de Fontainebleau, situé à peu de distance de Paris, il se trouva un si grand nombre de gens qui étaient venus de toutes les provinces du royaume pour solliciter des récompenses et des grâces, que le cardinal, pour les éloigner, eut l'audace de faire
LA CONJURATION d'aMBOISE. 265
planter une potence en face du château, et de publier à son de trompe que toutes les personnes venues à la cour pour solliciter, eussent à sortir de la ville, avant la fin du jour, sous peine d'être pendues. Cette insolence, dont chacun reconnut Fauteur, in* digna tellement ceux qu'elle atteignit, que chacun se retira dans sa province en maudissant le cardinal ; car les Français, en se voyant traités avec tant de dureté, ne pouvaient oublier qu'autrefois ils avaient été les compagnons de leurs rois, mais que jamais ils n'avaient été leurs esclaves.
Vous vous souvenez sans doute de l'infortunée Marie Stuart, reine d'Ecosse, qu' Elisabeth, reine d'Angleterre, fit mourir d'une manière si cruelle. Cette pauvre Marie Stuart, qui était très-jeune dans le temps dont je vous parle, avait été amenée en France, pour y être élevée et devenir ensuite la femme de François II, qui en effet la fit asseoir à côté de lui sur son trône, où elle se fit aimer de tout le monde par sa douceur, et par la grâce de ses manières.
Marie Stuart était nièce du duc de Guise, par sa mère ; mais comme elle était alors trop jeune pour que Ton fît attention à elle, personne ne s^en occupait encore, que pour louer sa jolie figure et son f^^réable conversation.
La puissante Catherine de Médicîs, tout habile et spirituelle qu'elle était, avait de grandes faiblesses dans l'esprit, et ajoutait foi à une infinité de choses ridicules.
Dans ce temps-là, par exemple, personne ne croyait plus guère aux magiciens ; mais beaucoup de gens, même parmi ceux qui passaient pour être instruits, étaient tombés dans une erreur qui vous
266 LA CONJURATION d'aMBOISE.
paraîtra sans doute tout aussi déraisonnable: il» s'imaginaient qu'on pouvait lire dans les étoiles tout ce qui devait arriver un jour ; de sorte qu'au lieu de se faire dire, comme autrefois, leur bonne aventure par de vieilles femmes, aux<j[uelles on présentait le creux de sa main, les personnes crédules s'en allaient trouver de prétendus astrologues, qui passaient leur vie à regarder les astres avec une lunette, comme s'ils pouvaient deviner de cette façon ce qui devait arriver ici-bas.
La reine CaÛierine croyait de très-bonne foi à I'astrologie (c'est ainsi que Ton nommait la science supposée des astrologues), et elle n'aurait pas entrepris la plus petite affaire sans consulter auparavant un docteur, pour lequel elle avait fait construire dans son hôtel, qui était situé à Paris, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la halle aux blés, une haute colonne d'où il pouvait observer les étoiles tout à son aise.
Je vous ferai observer, à propos de cela, qu' il ne faut point confondre l'astrologie, cette prétendue science qui n'a jamais été donnée à personne, puisqu'elle ne repose sur rien de raisonnable, avec I'astronomie, science véritable et sublime, qui nous apprend à connaître les phénomènes célestes, et qui rend de grands services à la géographie et à la navigation.
En vous racontant la mort du brave chevalier Bayard, sous le règne de François 1^, je vous aï parlé du connétable de Bourbon, qui avait alors le malheur de porter les armes contre la France. Ce connétable, qui était l'un des plus proches parents de la famille des Valpis, était mort depuis longtemps \ et pour le punir d'une faute si énorme, on
LA COKTtTBATIOM d'AMBOISE. 267
Vavaît privé de tous ses biens. Depuis cette époque, la famille de Bourbon, dont il était le chef avait toujours été ps^uvre et mal reçue à la cour.
Sous le règne de François II, il existait plusieurs princes de cette maison, et entre autres deux frères, dont Vxm se nommait Antoine de Bourbon, et Vautre le prince de Cond£ Tous deux avaient embrassé la religion et le parti des protestants, et à cause de cela le duc de Guise ne les aimait guère.
Antoine de Bourbon, malgré sa mauvaise fortune, avait épousé Jeanne d'Albret, reine de Navarre et nièce de Henri II; aussi lui donnait-on le titre de roi de ce petit pays, qui, comme vous le savez sans doute, est situé au pied des Pyrénées, à peu de distance de Toulouse. Il ne faudra point oublier le nom de ce roi et de cette reine, qui furent les parents de Henri IV, ce bon prince sur lequel j*aurai plus tard bien des choses à vous raconter.
De temps à autre, le roi de Navarre venait au Louvre, où il aurait dû être accueilli avec tous les égards dus à son rang, puisqu'il était le plus proche parent de François II, après les frères de ce monarque ; mais le cardinal de Lorraine et le duc de Guise faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour qu'il fie dégoûtât de la cour et n'y reparût plus; et Bourbon, dont le caractère était trop fier ou trop timide pour se plaindre, eut bien des fois envie de quitter Paris, et de n'y jamais revenir.
Le prince de Condé, son frère, était au contraire hardi et entreprenant. Indigné de l'insolence de Guise, il se mit à la tête d'un complot qui avait pour objet d'enlever le jeune roi à ces deux princes, qu'il voulait faire punir sévèrement, pour avoir persécuté les protestants et trompé la bonne foi du monarque.
268 LA BAIKT-BARTUéLElfT.
Ce complot, qne Ton nomme ordinairement la CONJURATION d'Amboi8B, paico que ce fîit dans cette ville, où la cour se trouvait alors, qu'il devait être mis à exécution, manqua entièrement par l'adresse du duc de Guise. Un grand nombre de calvinistes qui étaient entrés dans la conjuration, périrent les armes à la^ain, ou fiirent condamnés à la peine capitale, et le prince de Condé lui-même, que l'on accusa d'avoir voulu renverser le roi de son trône, ce qui n' était certainement pas vrai, allait subir le même sort, si le jeune François II, dont la santé était chancelante depuis sa plus tendre enfance, ne fût mort dans ce moment même, à peine âgé de dix-sept ans, n'ayant connu, pour ainsi dire, que les embarras de la royauté, à travers toutes les intrigues dont son règne avait été rempli.
La reine Marie Stuart, veuve, s'en retourna dans son royaume d' Ecosse, et lorsqu'elle monta sur le vaisseau qui devait l'emmener loin de la France, on dit que ses yeux se remplirent de larmes, comme si elle eût déjà pressenti les malheurs dont elle devait plus tard devenir la victime.
««HHIWWOW^OWW X IW»»»!»»»»»»»