‹ L'histoire de France, racontée à la jeunesse. Éd. stéréotype, augmentée d'une table analytiqueChapitre 59 sur 87 · LA SAINT-BARTHÉLEMY · texte numérisé non relu

LA SAINT-BARTHÉLEMY

Depuis Van 1560 jtisqu^à Van 1574.

Charles IX, mes jeunes amis, était le second fils de Henri II, et il n'avait que dix ans lorsque, par la mort de son frère François, il se trouva roi de France, sous la régence de sa mère, Catherine de Médicis.

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Je VOUS ai déjà raconté T histoire de plusieurs règnes entièrement remplis de guerres, de désastres et de calamités de toute espèce, et pourtant le règne de Charles IX fut encore plus funeste à la France, que ceux du roi Jean et de Charles YI.

Dans les guerres contre les Anglais, ce n'étaient du moins que des étrangers qu'il fallait combattre et repousser, mais maintenant c'étaient les habitants des mêmes villes, des voisins, des parents même, qui s' égorgeaient les uns les autres.

Les protestants persécutés avec tant de rigueur BOUS François II, par le conseil des Guise, enhardis par le courage du prince de Condé et de Tamiral de CoLiONi, frère aine de l'inflexible d'Andelot, lesquels s' étaient mis à leur tête, se plaignirent si hautement de ce qu'ils avaient souffert jusqu'alors, qu'ils auraient peut-être été l'objet de nouvelles persécutions, s'il n'y avait eu dans ce temps auprès de la reine Catherine un homme de bien, que cette princesse avait appelé à la cour pour la conseiller contre le duc de Guise, dont l'orgueil et l'ambition démesurés commençaient à lui inspirer des craintes.

Cet homme respectable se nommait Michel de I'Hospital; il était chancelier du royaume, c'està-dire qu'il était chargé de la garde des sceaux de l'état, que l'on appose ordinairement au bas des ordonnances du roi. La figure seule de l' Hospital imposait du respect aux partisans les plus audacieux des princes lorrains ; il avait une grande barbe blanche, le visage pâle, l'air grave, mais bon; et comme il ne parlait jamais que pour le bien public, le roi et la reine se faisaient un devoir d' écouter ses avis.

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Le chancelier de THospita] était catholique, mais il ne poavait voir sans indignation que Ton usât de violence envers les protestants, qui jusqu'alors s'étaient montrés aussi fidèles sujets du roi que tous les autres Français; il obtint dono qiae désormais aucun calviniste ne serait brûlé ni pendu; les princes de Lorraine furent éloignés, et l'on ne vit plus s'allumer dans les provinces les bûchers où tant d'infortunés avaient péri.

Les protestants auraient dû se contenter d'être mieux traités qu'auparavant; mais, enhardis piir ces concessions, ils ne songèrent qu'à en profiter, pour obtenir de nouveaux avantages; dès qu'ils ne furent plus persécutés, ils devinrent mutins et rebelles. Sous prétexte que les Guise, ayant réuni des troupes, avaient enlevé le jeune roi et sa mère de leur château de Fontainebleau, où ils s'étaient retirés, pour les ramener à Paris, le prince de Condé et l'amiral de Goligni rassemblèrent des armées de calvinistes, et marchèrent contre les troupes royales ; chaque jour le royaume fut ensanglanté par de cruels combats, où périrent de part et d'autre un grand nombre de Français.

Alors, comme aux plus mauvais jours de la monarchie. Dieu parut avoir entièrement abandonné la France; le sang français coula de tous les côtés ; les laboureurs, les habitants des villes, désertèrent leurs maisons pour prendre les armes, et personne ne se trouva plus à l'abri de la rage de tant de furieux.

Cependant, la plupart de ceux qui avaient causé ces désastres, soit en persécutant les protestants, soit en feignant de les défendre, mais en effet pour leur propre intérêt, ne furent point épargnés par le

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courroux du ciel : le connétable de Montmorency, qui avait vécu sous quatre rois, le roi de Navarre, le prince de Condé, périrent dans des batailles ; et François de Guise, ce chef ambitieux mais intrépide, qui avait été le premier auteur de tous les malheurs publics, fut assassiné par un calviniste fanatique, Jean Poltrot de Merey, gentilhomme angoumois, au moment de se rendre maître d'Orléans^ où un grand nombre de ses ennemis s'étaient réfugiés. Alors ce seigneur, se sentant près de mourir, se repentit en bon chrétien des fautes qu'il avait commises ; avant d'expirer, il fit amener devant lui son meurtrier Poltrot, et lui demanda avec douceur quel motif il avait eu pour attenter à sa vie.

Poltrot, selon toute apparence, avait été conduit à commettre ce crime, par quelque ennemi acharné du duc de Guise (on dit même qu'il nomma plus tard l'amiral de Coligni) ; mais il répondit alors que sa religion seule lui avait commandé cet homicide ; ce qui n'était certainement pas vrai, car il n'y a pas de religion qui puisse ordonner un assassinat.

Le mourant n'eut pas plus tôt entendu cette réponse : " Eh bien," lui dit-il, " ma religion vaut '* donc mieux que la tienne ; car elle t'a commandé ^ le meurtre et la vengeance, et la mienne m'or- *' donne de te pardonner."

En effet, ce généreux prince aurait voulu qu'on renvoyât cet homme sans lui faire aucun mal ; mais, après sa mort, ses amis au désespoir firent expirer Poltrot dans les supplices.

Le duc de Guise, en parlant ainsi, s'était montré vrai chrétien ; car nous ne pouvons rien faire qui soit plus agréable à Dieu, que de pardonner sincèrement à nos ennemis le mal qu' Us nous ont fait.

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De tant de cbe& qui avaient allnmé la guerre civile dans le royaume, il ne restait plus que le cardinal de Lorraine et Tamiral de Goligni, et ces deux hommes étaient toujours ennemis irréconciliables. François de Guise, en mourant, avait laissé un fils nommé Henri, qui prît aussitôt le titre de son père, et qui annonçait déjà un caractère aussi intraitable et des idées aussi ambitieuses que celles de toute sa famille. On Tavait surnommé LE Balafrjé, à cause d'une blessure qu'il avait reçue au visage dans une bataille, et dont il porta toute sa vie la cicatrice.

A côté de ce prince, qui, presque enfant, annonçait déjà ce qu'il deviendrait un jour, on voyait un autre jeune homme, dont les premières années promettaient dès lors cette franchise et cette loyauté dont il ne s'écarta jamais un seul jour : c'était Henri, roi de Navarre, fils d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret.

Le jeune roi de Navarre avait été élevé dans la religion protestante par sa mère, femme d'une grande énergie et d'un beau caractère ; et les regards des calvinistes se tournaient vers lui, quoiqu'il n'eût encore que dix-sept ans, parce qu'il était le seul héritier de cette famille de Bourbon, dont les chefs avaient péri pour la défense de la nouvelle religion.

Catherine de Médicis comprit de bonne heure tout ce qu'elle aurait à craindre d'un pareil homme, si jamais il se déclarait son ennemi et celui de ses enfants. Elle lui offirit la main de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, princesse d'une beauté remarquable; et Henri, en fils respectueux, de- "*"». l'agrément de sa mère, à qui l'on assura que

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08 mariage mettrait lut terme à tontes les cala^ mités dont le royaume avait été accablé depuis tant d'années.

L'amiral de Coligni, comme les autres prêtes* tants, crut de bonne foi que la guerre civile serait finie par cette union, et il se rendit à Paris où Charles IX le reçut avec les égards dus à son rang et à son âge avancé. Ce prince l'appela son père, lui accorda toutes les faveurs qu' il pouvait désirer pour sa famille et pour ses amis, et le combla de toutes sortes de présents. Le bon vieillard ne put cacher sa joie d'un si heureux changement, et l'allégresse fut générale dans le royaume, à la vue de cette réconciliation. Il n'y eut que les Guise qui parurent tristes et inquiète, et qui ne purent dissimuler la haine qu'ils portaient aux calvinistes, surtout à l'amiral de Coligni.

Les noces du jeune Henri avec Marguerite de Valois étaient près de se conclure, lorsque la reine Jeanne d'Albret, atteinte d'un mal subit, moiurut en peu d'instants, entre les bras de son fils inconsolable. Le bruit se répandit qu'elle avait été empoisonnée par quelqw odieuse trahison; et en vérité, dans ce temps-là, il était bien permis de le croire ; car tout en ayant l'air de se rapprocher les uns des antres, les catholiques et les protestants se haïssaient chaque jour davantage. Le roi de Navarre perdit ainsi la meilleure des mères ; et ce malheur fut le signal de tous ceux qui l'assaillirent bientôt après.

Tandis que les délais accordés à la douleur d'un bon fils, qui venait de faire une perte irréparable, retardaient la conclusion du mariage projeté, \m nouvel événement vint jeter le trouble dans Tes-

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prit des calvinistes, et susciter des inquiétudes aux amis de Coligni. Des avis secrets, mais qni paraissaient venir de bonne source, Tavertissaient chaque jour qu'un complot était formé contre sa personne, et qu'il eût à veiller à sa propre vie. Le noble amiral rejeta avec mépris les soupçons qu'on cherchait à lui inspirer; et lorsqu'il en parla au roi, celui-ci, repoussant d'un air indigné l'idée d'un pareil attentat, assura le bon vieillard quo ses jours étaient parfaitement en sûreté.

Il ne faut pas croire, mes amis, que Charles IX usât alors de dissimulation, pour faire tomber l'amiral dans le piège qu'on lui avait tendu ; une telle duplicité serait si odieuse dans un jeune prince, qu'on doit éviter d'y ajouter foi, et en effet, il paraît certain que Catherine de Médicis, le duo de Guise et les seigneurs de leur parti, n'avaient point confié au monarque le complot qu'ils avaient formé contre la vie de leur ennemi. Mais peu de jours après, comme l'amiral sortait du Louvre, un assassin, caché dans une maison voisine de ce palais, le blessa grièvement d'un coup de feu, qui lui traversa le bras gauche, et lui emporta un doigf de la main droite ; le meurtrier échappa à toutes les recherches; et Coligni tout sanglant, quoique sa blessure ne fût point mortelle, ftit reporté chez lui par ses domestiques. A la nouvelle de cet attentat, Charles IX se hâta de se rendre avec sa mère, auprès du lit du blessé ; il lui promit d'en faire punir sévèrement les auteurs, quels qu'ils fussent, et parvint ainsi à rendre un peu de confiance à l'esprit des calvinistes.

Au milieu de ces tristes circonstances, les noces de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois

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venaient d'être célébrées, et ce prince étaît devenu le bean-frère de Charies IX, qui lui témoigna beaucoup d'amitié : à la vérité, Henri était si aimable, que la reine Catherine voulait toujours l'avoir auprès d'elle, à cause de sa gentillesse, disait-elle, mais, en effet, de peur qu'on ne trouvât moyen de l'avertir de ce qui se tramait contre les protestante.

n y avait à peine quelques jours que le roi de Navarre était le mari de Marguerite, lorsqu'au milieu de la nuit, on entendit retentir dans tout Paris la cloche d'alarme de l'église Saint-Germain l'Auxerrois, qui existe encore auprès du Louvre, et bientôt après, celle du palais de la cité, que l'on ne sonnait jamais que pour annoncer la naissance ou la mort des rois et des princes de leur famille.

A ce signal, des bandes d'hommes armés se répandirent dans les rues de cette grande ville, et égorgèrent sans pitié tous les calvinistes qu' ils purent atteindre. On les perçait de coups, jusque dans leur lit : on les précipitait par les fenêtres, et on les jetait ensuite dans la rivière, dont les eaux étaient rougies de leur sang. On dit même que beaucoup de femmes et âe pauvres petits enfants fîirent égorgés par ces furieux, dont la rage ne pouvait plus être apaisée.

Dès que le tocsin s'était fait entendre, le duo de Guise, à la tête d'une troupe armée, s'était rendu à la maison de l'amiral de Coligni, qui, réveillé par le bruit, était sorti de son Ht, et s'était couvert d'une robe de chambre. Ce vieillard, qui avait affi*onté la mort dans cent batailles, renvoya quelques fidèles serviteurs qui voxdaient le défendre iusqu'à leur dernier soupir, et s'avança seul au* devant de ses meurtriers, dont il voyait, à la lueur des torches, briller les épées et les poignards.

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En voyant devant enx cet homme vénérable, dont le front était aussi calme que dans un joar de fête, quelques-uns de ces méchants s'arrêtèrent, et furent sur le point de prendre la fuite; mais un d'eux, nommé B^sme, plus scélérat que tous les autres, lui porta plusieurs coups d'épée, et le noble amiral tomba baigné dans son sang; alors ces misérables jetèrent par la fenêtre son corps, que le duc de Guise attendait dans la cour de la maison, et qu'il abandonna ensuite à la populace, toigours altérée de sang et avide de cruauté.

Je ne vous dirai pas toutes les horreurs qui se commirent à Paris pendant cette nuit fatale, et je suis déjà fâché d'avoir été obligé de vous raconter ces scènes affreuses, que Ton nomme les massacres DE LA Saint-Bartiiélemy, parcc qu'elles eurent lieu le jour de la fête de ce saint. Ce jour est tristement célèbre dans l'histoire de France, et les événements qu'il rappelle seront toujours pour ce pays un souvenir de deuil.

Pendant que le jeune Henri, retenu par ordre de Charles IX dans ses appartements du Louvre, voyait égorger sous ses yeux ses plus fidèles serviteurs, qui étaient protestants comme lui, un de ces infortimés, poursuivi par des soldats, vint cherober un refuge jusque sous le lit de la reine de Navarre ; mais il en fut arraché pour être massacré, malgré les prières de cette princesse. Ces malheureux péribssaient ainsi dans tous les quartiers de la ville, sous les coups des meurtriers, qui criaient : *^ Le roi le veut ! le roi le commande 1"

Ces affreux massacres ne se bornèrent point à la seule ville de Paris, où Charles IX donnait mple de la fureur, en tirant lui-même des

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fenêtres du Louvre^ sur les calvinistes qui cherchaient à traverser la Seine, pour se dérober aux coups de leurs ennemis ; des ordres furent envoyés dans les provinces, où un nombre infini d'innocents périrent également victimes de la fureur populaire, excitée par les émissaires des Guise et de la cour.

Il faut pourtant que je vous dise, mes jeunes amis, pour vous reposer d'une si déplorable histoire, que tous les gouverneurs du royaume ne souffiîrent pas que, dans leurs villes, les ordres sanguinaires qu'ils avaient reçus, fussent mis à exécution. Plusieurs s'y refusèrent formellement, et je dois vous citer, à cette occasion, la belle réponse du VICOMTE d'Orthez, gouvemeuT de Bayonne, qui, ayant reçu, comme les autres, l'injonction de faire main basse sur tous les calvinistes, écrivit au roi Charles IX, dans ces termes honorables :

** Sire, j'ai communiqué Aux habitants de la ville et aux gens de guerre les ordres de votre majesté ; je n'y ai trouvé que bons citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau."

Charles IX ne survécut pas longtemps à cette horrible boucherie d'une partie de ses sujets ; l'idée que tant de crimes eussent été commis en son nom, lorsque d'un seul mot il aurait pu les empêcher, le fit tomber dans une maladie de langueur, qui le conduisit en peu de mois au tombeau.

On dit qu'à ses derniers moments, ce malheureux prince ne cessait de demander pardon à Dieu de tous les maux dont il s'était rendu complice, et en e^îpirant, il versait encore les larmes du plus amer repentir.

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