I0 LE ROI DE FRANCE PREND LA TOUR DU MANS
En cette poursuite, Philippe de Colombiers fut fait prisonnier par Baudouin de Vernon, Tun des hommes du roi [8869].
Tandis que le roi s'en allait à Fresnai, le roi de France entrait dans la cité du Mans et assiégeait la tour. Il y prit sire Guillaume de Silii, qui se défendit vaillamment, mais vainement, sinon que son prix s'en accrut*. Le roi [d'Angleterre] coucha cette nuit à Fresnai [8887]. Ses gens, qui, pleins de terreur, s'en allèrent à qui jmieux à Alençon ^. Le Maréchal eut ordre
1. Cette tour, qui était située au nord de la ville, tint pendant trois jours après la fuite du roi Henri, c'est-à-dire jusqu'au 15 juin, selon Ben. Peterb., II, 08 ; jusqu'au 22, selon Raoul de Dicet, II, 63. Miss Norgate (II, 203, n. 3) concilie ces deux dates, en supposant qu'il y eut deux sièges; que Benoit a en vue le siège du château, ancien palais comtal situé près de la cathédrale, et que Raoul parle du siège de la tour située au nord de la ville. Mais cette distinction est inadmissible. La tour, détruite entre 1617 et 1619, qu'on appelait Tour Orbrindelle, ou Orbendelle, Tour royale, Tour du Mam, faisait partie du château; voy. E. Hucher, Études sur l'histoire et les monuments de la Sarihe (Le Mans et Paris, 1856), p. 27; G. Fleury, la Tour Orbrindelle et le Mont-Barbet, dans la Revue historique et archéologique du Maine, XXIX (1891), 137-154 et 279-303. Il est donc évident que les deux récits se rapportent à la même affaire, quoique les détails donnés de part et d'autre soient très différents. Rigord, qui, du reste, se trompe en plaçant la prise de la tour du Mans après l'arrivée de Henri II à Chinon, donne quelques détails sur le siège : c ... et Cenomannis reversus, turrim forlissimam et bene muni- ( tam, adductis minariis quos semper secum ducebat, de sub terra « murum suffodientes, cum multo labore cepit » (§ 66). — Quant à Guillaume de Silli, les historiens ne font de lui aucune mention et il ne paraît pas dans la liste des barons de Sillé dressée par M. Hucher dans sa Notice sur Sillé-le-Guillaume. Il faut dire que cette liste ne donne aucun nom pour les années 1120 à 1190 (Hucher, Études sur l'histoire et sur les monuments de la Sarthe, p. 177). Notre Guillaume n'est probablement pas différent de Guillaume de 5<//6 (Sillé-le-Guillaume, Sarthe), qui parait en 1 169 dans un accord concernant le monastère de la Couture {Cartulaire de la Couture, p. 23). C'est sans doute aussi le même qui, en 1210, se porte garant, avec plusieurs autres seigneurs, de la fidélité de Raoul, vicomte de Beaumont (Beaumonl-le- Vicomte, Sarthe), envers Philippe-Auguste (Delisle, Catal. des actes de Philippe- Auguste, n* 1223).
2. Selon la Philippide (III, 652-655), le roi Henri lui-même se serait enfui jusqu'à Alençon :
, Dat sua terga fuge, nec luraina flectere rétro
Audet
Donec Alançonis tuta se clausit in arc6.
4189] HENRI MALADE A CHINON. il!
d'y aller ^ avec le connétable. Il avait bien avec lui cinquante compagnons ou plus. Il trouva là les barons de Normandie qui venaient droit au roi, mais que la grande force de l'ost du roi de France faisait hésiter à pousser plus avant. Le roi alla ensuite coucher çi Sainte-Suzanne ^ [8907], mais sa maladie, qui augmentait de jour en jour, ne lui laissait aucun repos. De là, il s'en alla à Ghinon^, où on lui apporta la nouvelle que le roi de France était à Tours, dont il s'était emparé''. Il manda alors par lettre au Maréchal de venir à lui avec les hommes de sa bannière, sans amener les autres. Le Maréchal obéit. On lui fit grande fête à son arrivée. « Maréchal, avez-vous entendu dire « que le roi de France a pris Tours ? — Oui, sire, c'est la vérité. « L'orgueil de France vous cause un grand dommage » [8934]. Sur ces entrefaites, un messager vint au roi, de la part du comte de Flandre, de l'archevêque de Reims et d'autres amis qu'il avait à la cour de France, lui faisant savoir que le roi Phi-
1. 11 n'est pas très sûr que ce soit à Alençon que le Maréchal ait eu ordre de se rendre; le texte n'est pas sûr; voir la note du v. 8894.
2. Ch.-l. de cant. de l'arr. de Laval, à 25 kilomètres environ au sudouest de Fresnai. C'était un lieu fortifié {Revue hisi. et arch. du Maine^ XXIX, 147-149). Ce séjour du roi d'Angleterre entre Fresnai et Chinon n'est indiqué nulle part ailleurs.
3. Ben. Peterb. (II, 68) n'indique aucune station du roi d'Angleterre entre le Mans et Chinon. Giraud de Barri {De principis instr., III, xxv; Opéra, VIII, 286; Vita Galfredi Eboracensis, I, lv; Opéra, IV, 369) le fait passer par Frenellas (voir ci-dessus, p. 108, n. 2), l'Anjou (« Andef viam inde transivit w), Savigniacum et Saumur. On ne voit pas de quel Savigni ou Savigné il peut élre question. On pourrait donc proposer de corriger Sarrigniacum, Sarrigné, canton d'Angers, mais il est plus probable que G. de Barri aura interverti Savigniacum et Saumur, et qu'il s'agit de Savigni, Indre-et-I^oire, cant. de Chinon, entre celte ville et Saumur. L'itinéraire, jusqu'ici très obscur, du roi d'Angleterre entre sa fuite du Mans et son arrivée à Chinon paraît devoir être établi, d'après le poème, comme suit : le Mans (12 juin), Fresnai-sur-Sarthe (12 et 13 juin), Sainte-Suzanne (13 ou 14 juin), Saumur et Savigni, d'après G. de Barri, mais en transposant l'ordre de ces deux séjours (seconde quinzaine de juin), enfin Chinon (fin de juin). Le poète n'indique aucun arr<^t enln^ Sainte- Suzanne et Chinon, mais la distance entre ces deux localités étant de plus de 100 kilomètres n'a pu élre franchie en moins de trois ou quatre étapes.
4. La prise de Tours aurait eu liou le 23 juin selon Rigord (g 06), le 3 juillet selon Ben. Peterb. (II, 6D).
\\î CONFÉRENCE DES DEUX ROIS PRÈS DE TOURS. [1189
lippe désirait avoir une entrevue avec lui entre Tours et Azai*. Le roi demanda conseil au Maréchal, qui l'engagea à s'en rapporter à l'opinion de ses barons. Ceux-ci lui conseillèrent d'y aller. Il s'y rendit au jour fixé, et y arriva avant le roi de France. Il descendit chez les Templiers [8957] , et, là, attendit le roi Philippe'-*. La maladie s'aggrava et lui causa dMntolérables douleurs : « Maréchal, » dit-il, « un mal cruel m'a pris d'abord au t talon, puis il a gagné les pieds, et ensuite les jambes. Maina tenant, il a envahi tout le corps et me cause des cuissons « partout. » Le Maréchal vit que le roi, par la force du mal, devenait rouge et puis noir^. Il en fut dolent et l'engagea à se reposer un peu. On le coucha dans un lit [8984].
Le roi de France, étant arrivé, demanda ce qu'était devenu le roi Henri. On lui répondit qu'il était très malade, qu'il avait perdu l'appétit et devait rester couché, ne pouvant se tenir ni debout ni assis. Le comte Richard, loin de le plaindre, disait que c'était une feinte^. Ses amis lui mandèrent derechef de venir à tout prix. Il fit un effort et se mit en route, disant au Maréchal : « Maréchal, si vous pouvez me tirer d'ici, faites-le. « Je ferai, quoi qu'il m'en coûte, toutes les concessions possibles « pour pouvoir m'en aller. Mais je vous dis certainement « qu'ensuite, si je vis assez, je les rassasierai de ma guerre, et a la terre me restera. — Sire, » répondit le Maréchal, « j'y a ferai mon possible » [90^2].
Les deux rois s'assemblèrent*. Les hauts hommes qui étaient
1. Azai-le-Rideau, ch.-l. de cant. de l'arr. de Chinon. Cf. Giraad de Barri, De princ. instr.^ III, xxv {Opéra, VIII, 286-7).
2. L'endroit ici indiqué, qui devait être situé entre Tours et Azai, ne peut être que la commanderie de Ballan, à huit kilomètres environ au sud-ouest de Tours, sur la route d'Azai.
3. Ces symptômes paraissent être ceux de la gangrène sèche. On a vu plus haut (p. 99, note 5) qu'un ulcère s'était produit.
4. Giraud de Barri dit de même : « Francorum autem rex et comes c Pictavensis, huic infirmitati fidem non habentes, quin Immo fictum a potius seu frustaturium, solito ejusdem de more, putantes... » {De princ. instr., III, xxv; Opéra, VIII, 286).
5. Le lieu de l'entrevue est nommé par 6. Le Breton : « Urbe Turonica « capta, factum est colloquium inter eos, in loco qui dicitur Columbac rium » (§ 49). Columbarium (ou Columbare, dans la Philippide du même, III, 737) est Colombier, comm. de Villandri, cant. de Tours, à
1189] HENRI APPREND LA TRAHISON DE SON FILS JEAN. l!3
là virent bien que le roi Henri était très souffrant. Le roi de France s'en aperçut aussi, et, ayant demandé une chape, l'invita à s'asseoira Mais le roi d'Angleterre refusa, disant qu'il ne s'assiérait pas, mais qu'il voulait savoir ce qu'on lui réclamait et pourquoi on lui prenait sa terre. J^ignore quelles furent les paroles échangées 2. Mais, à la fin, ils prirent trêve et se séparèrent. Ils ne devaient plus se revoir. Je ne sais quelles conventions furent faites, sinon qu'au sujet des empris^ ils décidèrent que chacun communiquerait en secret à Tautre la liste des siens [9038].
Le roi Henri se rendit à Ghinon'', où il tomim pour ne plus se relever. Il voulut avoir les noms de ceux qui s^étaient engagés contre lui. Il envoya donc maître Roger Malchael% qui alors était son garde du sceau, au roi de France, à Tours, pour lui demander la liste promise. Maître Roger se rendit à Tours,
quelques kilomètres à l'ouest de Ballan. L'entrevue eut lieu le 4 juillet (voy. Eyton, p. 296-7; Rigord, éd. de la Soc. de l'hist. de Fr., I, 96, note 2).
1. On sait qu'on s'asseyait souvent, à défaut de sièges, sur un manteau plié.
2. Les conditions imposées par Philippe et acceptées par Henri II sont enregistrées par Ben. Peterb., Raoul de Dicet, Roger de Howden, Mathieu de Paris, à leur date (cf. Delisle, Caial. des actes de Philippe- Auguste, n» 240, et Miss Norgate, II, 266).
3. Les empris sont ceux qui s'étaient engagés dans l'un ou l'autre parti. Il y a dans le traité, mentionné à la note précédente, un article sur ce sujet : « Et nullus baronum vel miles qui in hac guerra a rege « Angliae recessit el ad comitem Ricardum venit de cetero redibit ad « regem Angliœ, nisi in ultimo mense, ante motionem régis versus Jerusa- « lem » (Ben. Peterb., II, 70).
4. Sans doute le 4 juillet, immédiatement après l'entrevue avec le roi de France.
5. c Rogerius Malus Catulus » {Calulus est la traduction exacte de l'anc. fr. chael) est connu comme vice-chancelier de Richard depuis mars 1191. Il péril dans un naufrage en mai de la même année; voy. Ben. Peterb., II, 140, noie 2; Rog. de Ilowden, IH, 106; cf. Edw. Foss., The Judges of England, I, 396. Il appartenait vraisemblablement à une famille Malcael ou Malchael, établie aux environs de Valognes, et dont plusieurs membres ligurent en des documents de la fin du xii» siècle et du xiii«. C'est à un Maucael que l'on attribue, avec toute j)robabilité, la rédaction du Coulumier de Normandie ; voy. J. Tardif, Coutumiers de Normandie, Il (1896), p. cxxvii et suiv.