MORT DE HENRI II
ot il écrivit les noms de tous ceux qui s'étaient engagés à aider le roi de France dans sa guerre contre le roi d'Angleterre. A son retour, le roi Henri lui demanda les noms : « Sire, » répondit-ii en soupirant, o le premier qui est ici inscrit, c'est « le comte Jean, votre fils » [9078].
Quand le roi Henri entendit que l'être qu'il aimait le mieux au monde le trahissait, il ne put que dire : « Vous en avez dit « assez* ! » Il se retourna dans son lit; il eut le frisson, le sang se troubla, son teint noircit. La douleur lui fit perdre la mémoire, l'ouïe et la vue. Il souffrit ainsi jusqu'au troisième jour. [1 parlait, mais on ne pouvait bien comprendre ce qu'il disait. Le sang lui figea sur le cœur 2. Finalement, la mort lui creva le cœur, et un jet de sang coagulé lui sortit par le nez et par la bouche. Sa mort causa une grande douleur à tous ceux qui étaient avec lui. Je vous dirai brièvement qu'il lui avint, à sa mort, ce qui jamais n'était arrivé à si haut homme : c'est qu'on n'eut pas de quoi le couvrir. Il demeura si pauvre, si délaissé, quMl n'eut sur lui ni linge ni laine ^ [9112].
C'est ainsi que Fortune fit tomber de si haut si bas un homme si puissant, un roi si honoré, si redouté. On a bien raison de dire que « mort n'a ami^. » Ceux qui étaient autour de lui et qui devaient le garder, quand ils le virent mort, prirent chacun pour soi ce qu'ils avaient en garde. Bien fol est celui qui, sentant la mort approcher, se fie en la canaille pour garder son bien : mieux vaut le distribuer, de façon que Dieu y ait part,
1. La même scène, ou à peu près, se retrouve dans Giraud de Barri, mais autrement amenée. Giraud suppose (ce qui ne paraît pas exact) qne les noms des eïïipris se trouvaient dans l'instrument môme du traité de paix, de sorte qu'il n'est pas question de la mission de Roger Malchael : ( Et cum nomina illorum scripta in cedula legi audiret, primumqae « omnium Johannis, filii sui nomen legeretur, tanquam extra se factus a et consternatus, stratu quo recubabat statim in sessionem exsurgens « et acriler circumspiciens : Verumne est, inquit, quod Johannes, cor a meum, quem prae (iliis omnibus magis dilexi, cujusque promotionis c causa bec omnia mala sustinui, a me discessit? » (lil, xxv; Bouquet, XVIII, 154; Opéra, VIII, 295). Giraud prête ensuite à Henri quelques paroles empreintes d'un violent découragement.