ARRIVEE DU COMTE RICHARD
a II peut savoir toutefois qu'aussi longtemps que nous aurons « des chevaux, des armes, des vêtements, des deniers, il y en « aura pour lui, et largement. — Seigneurs, » dit le Maréchal, « je lui ai tué son cheval, c^est la vérité, et je ne le regrette pas. a Pour vos offres, je vous en remercie, mais il me serait pénible a de prendre vos dons, si je n'étais sûr de pouvoir vous les « rendre. Depuis que j'ai été fait chevalier. Dieu, par sa merci, a m'a fait de si grands biens, que j'ai confiance en lui pour a l'avenir. Il en sera à sa volonté » [9290].
Tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers'. Je vous affirme qu'en sa démarche on ne voyait paraître rien qui témoignât s'il éprouvait joie ou tristesse, chagrin, courroux ou satisfaction. Il s'arrêta devant le corps, puis alla du côté de la tête et demeura longuement pensif, sans mot dire^. Ensuite, il fit venir le Maréchal et monseigneur Maurice de Graon^, ces deux-là seulement entre ceux qui avaient
1. D'après Ben. Peterb. (II, 71), le comte de Poitiers serait venu au-devant du corps de son père et l'aurait rencontré avant l'arrivée à Fontevrault. Mais G. de Barri (III, xxviii ; Opéra, VIII, 305) est d'accord avec le poème.
2. Ben. Peterb., G. de Barri (/. L), Roger de Howden (Stubbs, II, 367), Mathieu de Paris (Chron. maj., éd. Luard, II, 344-5) affirment que, lorsque Richard approcha du corps de son père, le sang coula des narines du roi défunt, « ac si, » dit Ben. Peterb., « indignaretur spiritus « ejus de adventu illius. » C'était une croyance répandue que l'eftusion du sang après la mort dénonçait la présence du meurtrier (voy. Histoire littéraire, XXX, 249; Gorra, Studi di critica letieraria, p. 347).
3. Craon, Mayenne, arr. de Château-Gontier. Il s'agit ici de Maurice II de Craon, qui fut très mêlé à l'histoire de Henri II depuis environ 1158. Il se rendit en Terre-Sainte en 1191, et mourut en 1196. Il fut, en son temps, tenu en grande réputation, non seulement en raison de son rang, mais pour ses qualités d'homme courtois et môme, peut-être, pour ses mérites littéraires, car il composait des chansons d'amour, dont une au moins nous est parvenue. Il est le héros d'un poème chevalere.sque allemand, qui a certainement une source française; voy. G. Paris, dans liomania, XXIII, 466 et suiv. Ce personnage a été l'objet de plusieurs notices; la dernière, et la plus nourrie de faits, est celle qu'on peut lire dans Bertrand de Broussillon et P. de Farcy, La Maison de Craon, 1050- 1480, élude historique accompagnée du cariulaire de Craon, I (1893), 71 et suiv. Les pages 08 à 120 contiennent l'analyse ou le texte des actes émanant de ce seigneur ou le concernant. Celte notice est faite à peu près
i 18 ENTRETIEN DE RICHARD ET DU MARÉCHAL. [1189
soutenu son père. Ils vinrent à lui près du corps. Il leur dit : « Montez', allons dehors. » Et ils sortirent ensemble. Une fois dehors, ils se groupèrent, et le comte dit : « Maréchal, l'autre « jour vous avez voulu me tuer, et vous l'auriez fait si je « n'avais, de mon bras, détourné votre lance. — Sire, je n'ai « jamais eu l'intention de vous tuer ni n'y ai mis mon effort, « car je suis encore assez fort pour diriger ma lance étant armé, « à plus forte raison alors que j'étais désarmé', et il m'eût été tt aussi facile de frapper votre corps que celui de votre cheval. « Si je l'ai tué, je ne crois pas avoir mal fait, et je ne m'en « repens point. — Maréchal, » reprit le comte, « je vous le a pardonne et ne vous en garde pas rancune [9341]. — Grand a merci, beau doux sire; mais je n'ai jamais voulu votre mort. » Ainsi répondit le Maréchal, qui onques ne voulut mentir. Puis le comte dit : « Je veux que vous et Gilebert Pi part ^ alliez tt aussitôt en Angleterre et veilliez à la garde de ma terre et à mes « autres affaires ainsi qu'il convient, de sorte que nous ayons « lieu d'être satisfaits lorsque nous nous y rendrons. Je m'en « vais. Demain je reviendrai et ferai ensevelir le roi mon père « avec les honneurs qui sont dus à un si haut homme » [9360]. Le chancelier rappela alors au comte que le roi avait donné au Maréchal la demoiselle de StriguiH. « Par les jambes Dieu! »
uniquement avec des actes ; les mentions fournies par les chroniqueurs, notamment par Ben. Peterb., I, 192 (année 11T7), 248 (1180), 298(1183), n'ont pas été utilisées.