XVI INTRODUCTION. — II
Corne d'oïe et de veue, 8696 Dune deit la chose eslre creiie.
Jean d'Erlée avait vu grandir sa situation en m^me temps que son patron s'élevait aux honneurs. Aussitôt que le Maréchal, alors gouverneur de Rouen, apprend la mort de Richard, il envoie en Angleterre pour saisir la terre au profit de Jean Sans-Terre, et ce fut Jean d'Erlée qu*il chargea de cette importante mission :
E si est dreiz que ge vos die Que mi sire Johan d'Erlie I ala, qui hastivement 4 -194 6 En fist tôt son commandement.
Quand le Maréchal est obligé de quitter ses possessions d'Irlande, qui étaient très considérables, pour obéir à un ordre du roi Jean, c'est à Jean d'Erlée qu'il en confie la garde (v. 13472 et suiv.). Lorsque le roi Jean, se défiant du Maréchal, voulut avoir des otages en garantie de sa fidélité, Jean d'Erlée fut l'un de ceux qu'il désigna. Celui-ci toutefois ne tarda pas à inspirer confiance au roi, qui, ayant pris en outre deux des fils du Maréchal comme otages, donna la garde de l'un d'eux à Jean d'Erlée, et créa celui-ci maréchal de son hôtel (v. 14537 et suiv.). Enfin Jean d'Erlée assista aux derniers moments du Maréchal ; c'est lui que le Maréchal chargea de recouvrir son cercueil avec une étoffe précieuse rapportée d'outre-mer à cet effet. C'est à lui qu'il confia ses dernières pensées.
Jean d'Erlée paraît avoir été un homme modeste, ne cherchant pas à se mettre en avant, acceptant par dévouement les missions qu'on lui confiait, et qu'il n'ambitionnait pas, ayant en vue, sur toutes choses, l'intérêt de son seigneur. Lorsque Guillaume lui remet la garde de ses vastes
JEAN D'ERLÉE. xvii
possessions en Irlande, il s'excuse tout d'abord sur son insuffisance; il prie son seigneur de choisir quelqu'autre personne, qu'il s'engage à seconder de tout son pouvoir. Il n'accepte que sur l'ordre positif de son maître (v. 13477 et suiv.). Et lorsque le roi Jean lui offre la garde des deux fils aînés du Maréchal, il proteste : il y a là, dit-il, assez à laire pour deux personnes (v. 14553 et suiv.). Plus tard, après la mort de Jean Sans-Terre, lorsque les seigneurs, restés fidèles au jeune Henri III, pressent le Maréchal de prendre la garde du prince et la régence du royaume, Jean d'Erlée, qui ne donne son avis que lorsque le Maréchal le lui demande, est le seul qui cherche à dissuader celui-ci d'accepter un fardeau trop lourd pour un homme de son âge (v. 15443 et suiv.). Certes, on n'accusera pas Jean d'Erlée d'avoir profité de l'occasion que lui offrait la composition d'une œuvre historique exécutée en partie sous sa direction, pour grandir son rôle. Si maintenant nous recherchons, parmi les documents diplomatiques, les actes qui concernent Jean d'Erlée ou dans lesquels il paraît comme témoin, nous en dégagerons des notions qui pourront servir à préciser certaines circonstances de sa vie ; nous y verrons qu'il était en rapports fréquents avec Guillaume le Maréchal, qu'il occupa, dans les dernières années du roi Jean et sous la régence du Maréchal, des fonctions d'une certaine importance, nous y découvrirons la date approximative de sa mort, mais ces notions, éparses en bien des recueils de rôles ou de chartes, ne permettent point de se figurer le rôle qu'il a joué auprès du Maréchal, et personne ne songerait à les recueillir, si Jean d'Erlée n'avait été mis en évidence par la découverte du poème où il est représenté comme le fidèle compagnon de son seigneur pendant les trente dernières années de la vie de celui-ci.