‹ L'Histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219; poème français, pub. pour la Société de l'histoire de Franc]Chapitre 348 sur 404 · XL INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL INTRODUCTION

sait. Le Maréchal le savait sans doute, mais il ne le croyait pas ; la morale commune du temps était, sur ce point, en désaccord avec la morale ecclésiastique. On trouve, à ce propos, un passage bien curieux vers la fin du poème. Le vieux Maréchal est couché sur son lit de mort. L'un de ses fidèles, Henri Fils Gerout, agissant probablement à l'instigation d'un clerc qui avait à cœur le salut du Maréchal, dit à celui-ci : « Sire, il faut penser à votre salut. La mort ne « respecte personne, et les clercs nous apprennent que l'on < ne peut être sauvé si l'on ne restitue ce qu'on a pris > (v. 18469-78). — « Les clercs », répondit le moribond, « veulent nous raser de trop près. J'ai pris cinq cents che- « valiers, dont j'ai retenu les armes, les chevaux et tout « le harnois. Si pour cela le royaume de Dieu m'est interdit, « il n'y a que faire, car je ne pourrais le rendre... A moins « qu'ils veuillent ma perte complète, ils ne doivent pas me *< poursuivre davantage. Ou leur argument est faux, ou « personne ne peut être sauvé. »

Nous n'avons pas à examiner quelle est la valeur de l'argument du Maréchal. Assurément, il ne pouvait pas restituer aux intéressés ce qu'il leur avait pris quarante ou cinquante ans auparavant. Seulement, les théologiens admettaient que la restitution pouvait être faite à l'Église. Retenons simplement l'aveu qu'il estimait à cinq cents le nombre des chevaliers pris par lui dans les tournois. Et cependant, en mainte occasion, il avait fait preuve de géné-

(Labbe, X, 1449). Cf. Benoit de Peterborough, I, 226 ; Rog. de Howden, II, 176. — Jacques de Vitry, s'efforçant de détourner un chevalier de la fréquentation des tournois, montre que ces jeux cruels conduisent ceux qui s'y livrent à commettre les sept péchés capitaux {The exempta of Jacques de Vitry, edited by Th. Fr. Crano, 1890, p. 63).

LES TOURNOIS. xli

rosité, renvoyant indemnes certains de ses prisonniers'.

Le Maréchal ne devait pas se tromper de beaucoup dans son évaluation. Dans un seul tournoi il avait pris dix chevaliers et douze chevaux (v. 3368 et suiv.). Du temps qu'il était le principal chevalier du jeune roi, il quittait de temps en temps son seigneur pour aller à des tournois où celui-ci, pour un motif quelconque, ne jugeait pas à propos de se rendre 2. Bien plus, il semble que notre héros avait arrangé sa participation aux tournois comme une affaire commerciale. Il s'était associé avec un certain Roger de Gaugi, chevalier flamand, qui parvint plus tard, sous le roi Jean, à une assez haute position 3, et, unissant leurs efforts, ils réalisèrent des gains considérables^ Notre auteur, citant les écritures de Wigain, clerc de la cuisine du prince Henri ^, aflSrme que, dans l'espace de moins d'une année, de la Pentecôte au carême suivant, Guillaume et Roger prirent cent trois chevaliers, sans parler des chevaux et des équipements qui n'étaient pas marqués dans les* comptes (v. 3414 et suiv.). Ces détails sont nouveaux, la comptabilité du clerc Wigain ne nous ayant pas été conservée.

Ces récits de tournois, qui ne laissent pas d'être un peu

Page 1