‹ L'Histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219; poème français, pub. pour la Société de l'histoire de Franc]Chapitre 351 sur 404 · Ci-dessus, p. xxxv · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p. xxxv

LES TOURNOIS. xliii

hommes du parti opposé fussent lassés et dispersés par l'effort de la lutte (v. 2764 et suiv.). C'est ainsi qu'il arriva bientôt à prendre un grand ascendant sur son royal élève et qu'il devint, selon l'expression du poète, « sire et maître « de son seigneur » (v. 2634). En même temps, il s'enrichissait, et, comme il avait la réputation de payer comptant, ce qui était rare à cette époque ' , son crédit était considérable. Le jeune Henri, qui dépensait largement, était souvent hors d'état de payer ses dettes, quand il quittait une ville, et on n'était pas disposé, semble-t-il, à lui faire crédit. Mais le Maréchal intervenait. « Monseigneur n'a « pas d'argent pour l'instant, disait-il, mais aurez votre du « avant un mois » (v. 5088 et suiv.). Et sa parole suffisait. On avait confiance en lui, bien qu'il n'eût encore ni terre ni rente.

Guillaume le Maréchal fut toujours fidèle à sa parole. C'était, dans toute la force du terme, un loyal chevalier. Il en avait le renom, et cette réputation n'était pas usurpée. Ce n'est pas qu'il fût, en certaines circonstances, très scrupuleux. L'idée qu'on se fait de la morale varie selon les temps. Nous serions tentés d'apprécier autrement que ses contemporains sa conduite à l'égard d'un clerc qui s'enfuyait emmenant avec lui une jeune femme. L'aventure est joliment contée (v. 6677 et suiv.) . Guillaume, accompagné de son écuyer, Eustache de Bertrimont, revenait auprès du jeune roi, qu'il avait quitté en des circonstances qui seront exposées plus loin. Il rencontra sur sa route un jeune homme et une jeune femme de belle apparence, qui cheminaient montés sur leurs palefrois. L'envie lui prit de savoir qui ils étaient. Le jeune homme refuse d'abord de se faire connaître

1. Voir, V. ^Vib et suiv., l'épisodo du clieval acheté et payé comptant par le Maréchal.

XLiv INTRODUCTION. — III, § 2.

et fait mine de mettre l'époe k la main. « Vous cherchez « une querelle, » dit le Maréchal, < vous l'aurez. > Et il demande h son écuyer de lui apporter son épée. L'inconnu veut fuir, mais le Maréchal le rejoint et le saisit si brusquement qu'il le décoiffe, et alors on vit que c'était « le plus « beau moine du monde >. Le malheureux est alors obligé d'avouer qu'il allait se réfugier à l'étranger avec la femme qu'il avait enlevée. « Dites-moi, ma belle, » dit le Maréchal, « qui êtes-vous, de quelle famille? » La pauvre femme répond en pleurant qu'elle est la sœur de monseigneur Raoul de Lens. — « Belle, » reprend le Maréchal, « vous « n'êtes pas raisonnable. Laissez cette folie et je vous racom- « modérai avec votre frère. » La dame s'y refuse : elle n'oserait se montrer dans son pays. « Mais, > dit le Maréchal au moine, « de quoi comptez-vous vivre ? Avez-vous de l'ar- « gent ?» Le moine montre sa bourse qui renfermait quarante-huit livres de deniers. « Je les placerai à intérêt, » dit-il, « et nous vivrons de la rente. — A usure ! » s'écrie le Maréchal, « à Dieu ne plaise ! Prenez les deniers, Eustache ! « et vous, allez au diable ! » Puis il rejoint ses compagnons et leur donne leur part de sa prise.

Un juriste de notre temps trouverait une certaine ressemblance entre l'acte de Guillaume et un vol à main armée. Mais l'honnête Maréchal crut sans doute faire œuvre pie en enlevant au moine un argent dont il eût fait mauvais usage.

4? La faveur dont jouissait le Maréchal auprès du prince Henri, sa réputation parmi les hauts hommes qui fréquentaient les tournois ne tardèrent pas à lui susciter des envieux. Des gens de son entourage machinèrent un complot odieux qui avait pour objet de le perdre dans l'esprit de son seigneur. On répandit le bruit qu'il était l'amant de

BROUILLE DU MARÉCHAL ET DU JEUNE ROI. xlv

la jeune reine. On disait aussi que sa renommée venait surtout de ce que, dès que le prince, ayant le Maréchal à ses côtés, entrait dans le tournoi, un certain héraut, nommé Henri le Norrois*, s'écriait : « Ça ! Dieu aide au Maréchal ! » Chacun se pressait autour de lui, et il n'avait qu'à étendre la main pour faire des prisonniers (v. 5221 et suiv.). Cette explication des succès du Maréchal est assez puérile, mais il n'est pas invraisemblable que le Maréchal ait cherché de bonne heure à se concilier la faveur des hérauts, qui contribuaient certainement pour beaucoup à répandre le renom des chevaliers. Lors du tournoi de Joigni, un jeune héraut d'armes avait chanté une chanson qui avait pour refrain : « Maréchal, donnez-moi un bon cheval^ » Et le Maréchal, quittant la fête, était allé désarçonner un des chevaliers du parti opposé et avait ainsi contenté, à bon compte, le héraut. Après tout, si le Maréchal avait quelque peu recherché la faveur des jongleurs ou des hérauts d'armes, il n'aurait fait que suivre l'exemple des seigneurs de son temps soucieux de leur réputation. Les hérauts étaient les journalistes de l'époque, et il pouvait être avantageux de se concilier leurs bonnes grâces. A ce propos, il n'est pas inutile de dire que les hérauts apparaissent plus anciennement que ce que l'on pourrait croire, à s'en tenir aux textes signalés jusqu'ici ^ Ils sont aussi anciens que les tournois. Du reste, les hérauts jouaient aussi leur rôle dans les combats réels^ A l'origine,

Page 1