‹ L'Histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angleterre de 1216 à 1219; poème français, pub. pour la Société de l'histoire de Franc]Chapitre 353 sur 404 · XLVI INTRODUCTION. — III · texte numérisé non relu

XLVI INTRODUCTION. — III

ils sont rangés parmi les gens de bas étage' ; mais peu à peu leur condition s'élève : ils ne se bornent plus à attirer, par leurs cris, l'attention sur les coups bien assénés*, et finissent par prendre rang dans la littérature.

Le poète semble avoir été parfaitement renseigné sur les circonstances de la conspiration dont le Maréchal faillit être victime. Il sait que les auteurs de la calomnie étaient au nombre de cinq : il nomme deux d'entre eux, Adam d'Iquebeuf et Thomas de Goulonces, mais, prudemment, il se tait sur les trois autres, dont la lignée, nous dit-il, existait encore (v. 5147). Il nous expose en grand détail les pourparlers des traîtres et leurs efforts pour faire parvenir leur accusation calomnieuse aux oreilles du jeune roi. Le premier à qui ils s'adressent, Raoul de Hamars, repousse leur insinuation avec indignation ; mais un certain Raoul Farci, familier du jeune roi, accepte et dévoile au roi l'injure qui lui est faite par le Maréchal. Henri refuse d'y croire, mais Raoul lui dit : « Sire, je trouverai cinq chevaliers qui l'affirmeront^ » (v. 5618). Et les cinq conspirateurs, appelés en témoignage, confirment son dire. Le jeune roi, qui ne paraît pas avoir été sujet aux accès d'emportement auxquels se

i. Dans Mainet (Romania, IV, 324, v. 12) :

Ancui s'en gaberoieni et garchon et hiraut.

2. Chrétien de Troies dit, en parlant des mauvais (lâches) : *" Tuit s'en teisent, nés h hira

Qui des vaillanz crie le ban Et les mauves giete en un van.

[Chev. au lion, éd. Forster, v. 2204-6.) Cf. ce passage d'un ancien sermonnaire : « Histriones isti quos hyraudos vocamus, quando vident aliquem in armorum exercitio viriliter et strenue laborantem, clamare soient et dicere : Qui n'a cuer ici le preigne » (Bibl. nat., lat. 16951, fol. 4).

3. C'est le mode de procédure adopté contre les voleurs dans le droit de l'époque mérovingienne. Voir Pertz, Leges, 1, 10.

BROUILLE DU MARÉCHAL ET DU JEUNE ROI. xlvii

laissait entraîner son frère Richard, ne fit point d'éclat, mais, quoique profondément troublé, il se contenta de tenir le Maréchal à l'écart et ne lui parla plus.

Le Maréchal, qui avait été averti du complot, ne chercha pas l'occasion de s'expliquer avec son seigneur, et, s'en remettant à la grâce de Dieu, il quitta la cour et alla visiter ses amis, qui lui firent bon accueil. Cependant, un tournoi ayant été proclamé à Gournai, il reçut du jeune roi l'ordre de s'y rendre. Il y alla, et, comme de coutume, il s'y comporta vaillamment, arrachant à deux reprises son seigneur aux mains de ceux qui allaient le faire prisonnier. Puis, le tournoi fini, il se retira sans qu'une parole eût été échangée entre eux.

Les traîtres ne se tinrent pas pour satisfaits. Ils portèrent leur accusation k Henri II, qui était alors à Rouen. Il y a ici, dans le poème, une remarque intéressante, qui nous montre quelle était alors l'opinion du roi d'Angleterre sur le Maréchal. « Quand le père le sut, il n'en fut pas autre- « ment affligé, sinon pour la honte, car il lui était avis que « ceux qui entouraient son fils l'encourageaient à de grandes « dépenses, et il eût bien voulu voir partir les meilleurs d'entre « eux » (v. 5661-8).

Peu de temps après, Henri II tint cour plénière à Caen (Noël 1182). Le Maréchal s'y rendit, et, fort de sa loyauté, dit au jeune roi, en présence du père et de nombreux barons, ce qu'il avait sur le cœur. C'est une scène de chanson de geste. Le preux chevalier ne demande pas quelles preuves on apporte contre lui, il n'a pas recours à la purgation par serment, à la « desresne » : il prend résolument l'offensive et offre la bataille. Il l'offre avec des conditions singulières. 11 se battra trois jours de suite contre trois champions successifs. Si le i)remier, le second ou hi Iroi-

xr.viii INTRODUCTION. — III, § 2.

sième jour il est vaincu, qu'on le pende! — « Maréchal, » dit le jeune roi, « je n'ai cure de votre bataille. Je n'accepte « pas votre escondit. » C'est la scène de Horn devant le roi Hunlaf*. Le Maréchal ne se tient pas pour battu : il offre de combattre après qu'on lui aura coupé un doigt de la main droite. Voyant qu'il n'obtient pas de réponse, il demande un sauf-conduit au roi Henri II, et, l'ayant obtenu, il quitte le pays.

Le Maréchal se rendit à un tournoi entre Gournai et Ressons et s'y distingua comme de coutume. La nouvelle de sa disgrâce s'était répandue, mais on apprit en même temps qu'il ne lui avait pas été permis de se justifier. Aussi arrivat-il que des offres magnifiques lui furent faites par de puissants seigneurs qui désiraient se l'attacher. Mais il les déclina et se rendit en pèlerinage au tombeau des Trois-Rois, à Cologne*. Entretant, la renommée portait le bruit de ses exploits à la cour du jeune roi.

Peu de semaines après ces événements, la guerre éclata entre les fils du roi d'Angleterre. Le jeune roi Henri et son frère Geoffroi unirent leurs efforts contre Richard. Le père, qui, d'abord, avait paru autoriser la lutte 3, prit parti pour Richard et vint assiéger ses fils Henri et Geoffroi dans Limoges. C'est alors qu'on regretta l'absence du Maréchal. On conseilla au jeune roi de le rappeler, l'assurant que les accusations dont on avait fait tant de bruit étaient calomnieuses. Le prince Henri y consentit d'autant plus volon-

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