Le roi Henri III
50 TOURNOI A ËPËRNON.
rie, prouesse, vaillance, largesse sortiront par sa porte*. Alors avarice sera morte [ABi 8].
Le Maréchal se rendit à Épernon, mais le jeune roi n'y vint pas. Quant aux autres, j'ignore leurs noms, ne les ayant pas trouvés dans l'histoire. Les hauts hommes venus pour le tournoi étaient logés par la ville. Selon la coutume, ils allaient le soir se visiter les uns les autres. C'est un bel usage, digne de gens sages et courtois. Le Maréchal alla chez le comte Thibaut^, monté sur un cheval de prix, mais il n'avait amené personne pour le garder. Il le confia à un jeune garçon quMl rencontra là. Il descendit, et le garçon monta à sa place. Lorsque le Maréchal entra, on lui fit tous les honneurs, et on ne tint plus compte des autres, tant il était renommé. Gomme les valets apportaient le vin, un vagabond s'approcha du cheval et tira à terre le garçon en le frappant. Celui-ci cria aussitôt : « Maréchal, on m'enlève « votre cheval! » Le Maréchal aussitôt quitta la compagnie sans prendre congé et courut à l'endroit où il avait laissé son cheval. Il le trouva parti. On ne voyait goutte, mais il put suivre le voleur au bruit que faisaient les sabots du cheval sur la pierre dure. Le vagabond tourna dans une rue de traverse et se cacha dans l'ombre d'une charrette chargée de branchages. Tant que le cheval resta tranquille, le Maréchal, n'entendant plus rien, ne sut où le chercher, mais bientôt l'animal se mit à gratter du pied doucement. Guillaume se dirigea de ce côté, et, frappant le vagabond d'un bâton qu'il tenait, il lui fit sauter un œil hors de la tête. On accourut au bruit, et on voulut pendre le larron. Mais le Maréchal s'y opposa. « Par mon chef, » dit-il, « mon « cheval ne sera pas cause de sa mort. Il a assez de mal, car il a a l'un des sourcils cassé et un œil hors de la tête. Je ne veux a pas lui en faire davantage » [4430].
Je ne parlerai pas plus longuement de ce tournoi, parce que celui qui m'a fourni la matière ne m'en a pas dit plus. Mais
1. Plus haut, V. 2642, il a été dit que le jeune roi était la porte par laquelle chevalerie revint dans le monde.
2. Sans doute Thibaut V, comle de Blois et de Chartres, déjà raenUonné au V. 2917 (ci-dessus, p. 40, note 6).
TOURNOI A LAGNl-SUR-MARNE. 51
voici qu'une autre tâche m'est imposée, qui allonge mon œuvre et en augmente la difficulté. Aussi me faut-il abréger çà et là, de peur que l'histoire ennuie ceux qui l'entendent conter. Il n'y a clerc, d'ici à Montoire^ qui ne se sentît en peine d'avoir à mettre en rime tous les noms quMl faut énumérer [4449].
A Lagni -sur-Marne fut pris un tournoi tel qu'on n'en vit jamais, ni avant ni après [4459]. Le jeune roi et le comte de Flandres s'y rendirent. Avec ce dernier étaient les Flamands, les Hainuyers, ceux du pays d'avaP et les Tiois^. Il n'y avait si bon chevalier jusqu'aux montagnes de Mont-Joux* qu'il n'eût cherché à avoir [4472]. Le jeune roi avait sa mesnie, dont grand était le renom. Je vais vous dire les noms de ceux qui en faisaient partie, comme ils m'ont été nommés par des témoins oculaires'^ [4480].
1. S'agit-il de Montoire, arr. de Vendôme? C'est une ville qui n'avait pas assez de célébrité pour entrer, comme ici, dans une locution en quelque sorte proverbiale. Le poète a peut-être pensé au Montoire, ville d'Espagne, probablement, où, dans le roman de Floire et Blanche fleur, le jeune Floire est envoyé pour y faire son éducation (éd. Du Méril, pp. 9, 14, 33).
2. Dans le texte Avalterre (v. 4468). On a déjà rencontré ce nom p. 23 (v. 1518). On pourrait traduire par « Pays-Bas, » mais il faudrait étendre la portée de cette domination jusqu'à Cologne, comme fait Du Cange, sous AvALTKRR^, Car Philippe Mousket (v. 21849) nous apprend que les Avalais avaient pour cri de guerre Cologne, et l'on sait que la partie du diocèse de Cologne qui était située sur la rive droite du Rhin s'appelait en allemand Avalgaw (voy. la Table des noms de Raoul de Cambrai, éd. de la Société des anciens textes français, sous Avalois). Les Avolois sont distingués des Tiois et des Hollandais par le Reclus de Molliens {Roman de Carité, couplet xxv). D'autre part, un texte des Chroniques de Saint-Denis cité par Du Cange [l. l.) montre qu'Utrecht était en Avalterre. Ce pays devait donc comprendre tout le cours inférieur du Rhin. En tout cas, c'est à tort qa'Avalterre est interprétée par Auslrasic dans le dictionnaire de M. Godefroy.
3. Par cette expression on désigne le plus souvent les habitants des Pays-Bas, et certains textes (par exemple la Clianson de la croisade albigeoise, V. 285; Gir. de Roussillon, g 200 de ma traduction) distinguent les Tiois des Allemands; mais ici les Tiois, étant mentionnés à c<Mé des Flamands et de t ceux d'Avaltcrre, » ne peuvent être que des Allemands.
4. On sait que Monl-Joux {Mons Jovis) est le nom ancien du Grand- Saint-Bernard.
5. L'auteur alTlrme de nouveau plus loin (vv. 4750 et suiv.) (lue tous
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Je nommerai d'abord les Français. Il est juste qu'ils aient la première place, pour leur valeur et pour l'honneur de leur pays'. Je commencerai par ceux qui portaient bannière.
Il y eut le comte Robert de Dreux ^ ; sire Simon de Rochefort^ ; Guillaume des Barres, le premier^. Ceux-là portaient bannière. Ensuite Guillaume, ûls du premier Guillaume des Barres; Simon, son frère ^ ; Pierre de Leschans*^; Amauri de Meulan^;
les chevaliers par lui énumérés étaient à la solde du jeune roi. Mais il est assurôment fort invraisemblable que les comtes de Dreux et de Soissons, par exemple, et Guillaume des Barres aient fait partie de la mesnie du jeune roi. Il est à croire que le poète a véritablement eu sous les yeux un rôle (voy. v. 4539) des chevaliers qui se rendirent au tournoi de Lagny, mais que l'idée de les ranger sous la bannière du jeune roi lui appartient en propre.
1. Cet hommage à la supériorité reconnue de la chevalerie française est d'autant plus remarquable que l'auteur est un partisan déterminé des Anglais. II y aurait bien d'autres témoignages du môme genre à recueillir, celui-ci, par exemple, de Giraud de Barri : « Slrenua Francorum militia, cujus etiam hodie muiidum universum exsuperat gloria 9 {Opéra, VIII, p. 318).
2. À cette époque, il n'y a d'autre Robert comte de Dreux que Robert, fils de Louis VI. Il fut comte de Dreux de 1132 ou 1137 jusqu'en 1184, époque où il se démit de son comté en faveur de son lils également appelé Robert, et mourut en 1188. Il ne serait pas impossible que le poète eût donné par anticipation le titre de comte de Dreux au iils. C'est en tout cas du fils qu'il est question plus loin aux vers 7513, 7673, 7735. Un des deux Robert avait visité l'Angleterre, nous ne savons à quelle époque, mais sa visite est mentionnée par Giraud de Barri, De principis instructione, II, ii (G. Cambr. opéra, VIII, 158).
3. Simon de Rochefort-en-Yveline, cant. de Dourdan, arr. de Rambouillet. Le Cartulaire de N.-D. des Vaux-de-Cernay renferme des chartes de lui datées de 1177 environ à 1180 (n" XLVII-XLIX et LVI). Est-ce le même qui est mentionné dans deux actes placés vers 1140 par l'éditeur du Cartulaire du prieuré de Notre-Dame de Longpont (n" XI et XII) ?