‹ L'histoire de Guillaume le Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'AngleterreChapitre 17 sur 25 · II. — EXTRAITS · texte numérisé non relu

II. — EXTRAITS

i . Début du poème ; Jean le Maréchal ; guerre entre l'impératrice Mathilde et

le roi Etienne.

Il n'entre pas dans le plan de ce mémoire d'analyser le poème. Un récit historique ne s'analyse pas comme une fiction. Il faut choisir les faits non en raison de la valeur qui leur est attribuée dans la narration, mais selon leur importance absolue dans l'histoire et selon leur nouveauté. Je ne pourrais donc me dispenser de joindre à mon analyse une sorte de commentaire historique perpétuel où, pour chaque événement, les données du poème seraient comparées aux données des récits connus jusqu'à ce jour. Il y aurait matière à un travail considérable, dont j'ai, à la vérité, réuni en partie les éléments, mais que je ne serais pas en état de mener à bonne fin présentement, et qui d'ailleurs exigerait des développements hors de proportion avec l'espace dont nous disposons ici. Je me borrierai donc à transcrire, comme échantillons, un très petit nombre de morceaux, auxquels je joindrai les éclaircissements nécessaires.

Le premier de ces morceaux se compose des 736 premiers vers.. Je l'ai choisi d'abord parce que c'est le commencement de l'œuvre, ensuite parce qu'il soulève des difficultés historiques que je crains de n'avoir pas su résoudre entièrement et sur lesquelles j'appelle l'attention des érudits compétents.

Il n'y est que fort peu question de Guillaume le Maréchal. C'est son père, Jean le Maréchal, qui y joue le principal rôle. La période histo-

rique à laquelle ce morceau se rapporte est l'époque où l'Angleterre fut troublée par la guerre pour la succession au trône entre l'impératrice Mathilde et Etienne de Boulogne, la première fille, le second neveu de Henri I er . Des récits assez nombreux, dont plusieurs ont pour auteurs des contemporains, nous ont conservé l'histoire des événements dont l'Angleterre fut alors le théâtre. Pourtant notre poème ajoute à ce que nous savons déjà un contingent assez important de faits nouveaux. Mais il est visible que pour cette partie, l'auteur, écrivant plus de trois quarts de siècle après les événements, est l'écho d'une tradition déjà très altérée et très incertaine. Les faits se succèdent dans sa narration comme autant d'épisodes sans lien ; son récit est incohérent et toute chronologie en est absente. Aussi dois-je dire tout d'abord qu'à mes yeux cette partie du poème n'est pas à beaucoup près l'une de celles qui se recommandent le plus par la valeur historique.

Les faits racontés dans ces 736 vers peuvent se résumer ainsi : I, vers 23-119 et 370-398, détails sur Jean le Maréchal et ses deux mariages ; II, vers 120-369, Jean le Maréchal combattant pour l'impératrice, siège de Winchester, retraite de l'impératrice sur Ludgershall, combat contre Etienne, lutte contre le comte Patriz; III, vers 399-714, le siège de Newbury.

Reprenons successivement ces trois parties.

I. — Dugdale 1 ne sait pas que Jean le Maréchal fut marié deux fois et ne connaît le nom d'aucune de ses deux femmes. Je doute fort qu'on trouve nulle part ailleurs que dans notre poème les détails que je vais résumer. De sa première femme, qui n'est pas nommée, Jean eut deux fils, Gilebert et Gautier. L'un d'eux mourut de maladie à Salisbury (v. 91) ; le second succomba à la douleur en apprenant la mort de son frère. La seconde femme était sœur du comte Patriz de Salisbury, celui qui fut tué en 1 167 par GeofFroi de Lusignan, frère de Gui qui fut roi de Jérusalem. Les circonstances qui amenèrent ce second mariage de Jean le Maréchal appartiennent à l'histoire. Patriz tenait pour Etienne. Il fit une rude guerre au Maréchal (v. 147). Il eut, une fois au moins, le dessous (v. 344), mais plus tard ce fut Jean qui eut « le pire jeu parti » (v. 369). Que fit Jean ? Il quitta sa femme et épousa dame Sibile, sœur du comte Patriz. Il le fit, dit le poète, pour mettre fin à la discorde, et depuis lors l'amour et la concorde régnèrent entre eux tout le temps qu'ils vécurent (vv. 375-7).

On voit par là qu'au milieu du xn e siècle encore des motifs de pur intérêt suffisaient pour obtenir le divorce ; on voit aussi que les adhérents des partis opposés ne se faisaient pas scrupule de conclure entre eux

i. The Baronage of England, I, 599.

des traités particuliers, au grand détriment de la cause qu'ils avaient jusque-là défendue. Dugdale ne sait rien du mariage de Jean le Maréchal avec la sœur de Patriz, mais il sait que ce dernier a fut élevé au « titre et à la dignité de comte de Salisbury par Mathilde l ». La faveur dont il fut l'objet de la part de celle qu'il avait énergiquement combattue est maintenant expliquée.

II. — Jean le Maréchal fut l'un des partisans les plus déterminés de Mathilde : ce n'est pas le poème qui nous l'apprend, car nous le savions déjà. L'auteur inconnu des Gesta Stephani, qui tenait pour le prince dont il écrivait l'histoire, nomme le Maréchal entre les barons qui soutinrent la cause de Mathilde 2 ; il nous le montre occupant Marlborough 3, portant le trouble par le pays et usurpant, au mépris des censures ecclésiastiques, les biens du clergé 4. Mais, s'il nous fait part de son appréciation sur ce personnage en le qualifiant de « stipes inferni », il ne nous fait connaître en détail — au moins dans ce qui nous reste de son œuvre $ — aucun de ses exploits. Les autres chroniqueurs du même temps ne mentionnent même pas le Maréchal, sauf le continuateur de Florenz de Worcester et Jean de Hexham, dont les témoignages seront cités plus loin. Les informations que nous apporte le poème sont donc les bienvenues, encore qu'elles aient souvent besoin d'être contrôlées. Le poète, fidèle aux habitudes de réserve que nous avons constatées plus haut, déclare qu'il ne sait pas toutes les emprises de Jean le Maréchal (v. 124), mais il en est une sur laquelle il donne des détails curieux et nouveaux, c'est le siège de Winchester. On sait qu'en 1141 l'impératrice Mathilde occupa Winchester et assiégea le palais épiscopal qui formait dans la cité comme une forteresse, qu'après quelques semaines pendant lesquelles Winchester subit d'effroyables dévastations, elle fut contrainte de se retirer, à l'approche d'une armée conduite par la femme du roi Etienne, aussi nommée Mathilde, et par Guillaume d'Ypres. Nous possédons sur cette affaire des informations de sources diverses et suffisamment concordantes qui nous permettent de rectifier sur certains

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