III. — FIN DU POÈME
Le Maréchal mourut à Caversham, en face de Reading, le mardi 1 4 mai 1219 2 . Le récit de cette mort et des circonstances qui l'accompagnèrent est très détaillé. On y relèvera, particulièrement en ce qui concerne la
1. Ailleurs « Stephanus de Marzai 1, voir la note de M. Stubbs sur ce passage.
2. D'après le poème, v. 18798 ; Matthieu de Paris, Chron. maj., éd. Luard, III, 43, est moins précis :
Anno Dominiez incarnationis mccxix ... Willelmus, senior Marescallus, régis et rector regni, diem clau^it extremum, et Londoniis apud Novum Templum honorifice tumulatur, scilicet in ecclesia, die Ascentionis, videlicet xvn kalendas Junh.
Le Maréchal s'était fait transporter par eau à Caversham étant déjà gravement malade et sentant sa fin approcher.
transmission de la régence d'Angleterre et de la garde du jeune Henri III, certains faits intéressants et nouveaux. Le poète, évidemment renseigné par des témoins oculaires, et notamment par Jean d'Erlée, recueille avec un soin pieux toutes les paroles du moribond, relate avec une précision minutieuse ses dernières dispositions, et nous fait assister au défilé des personnes ecclésiastiques qui viennent apporter au régent d'Angleterre la promesse de leurs prières. Il résulte de tout cela un ensemble de données qui nous font connaître à fond l'âme simple et ferme du Maréchal. Sa fin contraste sur tous les points avec celle de Henri II, dont on a lu plus haut le douloureux récit. Il meurt sans regrets, sans remords, sans faiblesse. Il semble que sa conscience, un peu large peut-être, mais honnête toutefois, ne lui reproche rien. Aucune terreur ne vient troubler ses derniers moments. Par instants il semble presque gai. C'est une scène gracieuse et triste tout à la fois que celle où, la veille de sa mort, il avoue à son fidèle Jean d'Erlée que depuis trois ans il ne s'est senti pareille envie de chanter.
Lors dist Johan : < Sire, chantez, 18540 « Por amor Deu, si vos poez.
— Taisez-vous, Jean : on croirait que j'ai perdu la tête ! » Mais il se décidé à faire venir ses filles ; il les fait chanter l'une après l'autre, les reprenant lorsque leur voix défaillante trompe leurs efforts. Bien qu'animé des sentiments les plus chrétiens, le Maréchal n'est point détaché des choses du monde. Jusqu'au bout il garde les sentiments d'un chevalier, d'un seigneur terrien. Il est curieux de voir comme il se tient sur ses gardes à l'endroit des clercs :
< Li clerc sont vers nous trop engrès, 18482 « Trop nos vunt barbiant de près. »
Aussi est-ce avec une mauvaise humeur très marquée qu'il accueille la remarque d'un clerc au sujet d'une certaine provision de fourrures dont on pourrait tirer bien de l'argent, et acquitter bien des péchés. Le vieux guerrier impose énergiquement silence à son imprudent interlocuteur, et ordonne à Jean d'Erlée de distribuer immédiatement les fourrures à ses chevaliers. Il meurt enfin dans l'habit de templier, qu'il avait revêtu lorsqu'il s'était senti près de sa fin, et c'est à cette circonstance qu'il doit d'avoir sa statue couchée sur le pavement de l'église du Temple, à Londres 1 . J'omets le récit des funérailles magnifiques qui lui furent faites et je transcris les derniers vers du poème, où l'auteur nous fait
1. Voy. The Herald and Genealoeist, III (1866), 111, article de John Gough Nichols, intitulé : The effigy attributed to Geoffrey de Magnaville and the other effigies in Temple Church.
connaître les sentiments avec lesquels la cour de France accueillit la nouvelle de la mort de ce baron universellement respecté et admiré.
Seignor, ne vos tort a ennui
De teil home comme cestui, 19 108
De teil afaire & de tel pris.
Quant la mort en a le cor[s] pris
Tost en est la novele alée,
En pi us [ors] terres aportée. 191 12
Ceste novele, sanz dotance
Fu tost portée al rei de France
Qui alors [ert] en Gastinei
Et si aveit grant gent sei. 191 16
Li reis respondi al message :
« Or suefre, si feras que sage,
« Car del parler effereint mais
€ Tant que Rie. li Mar. 19120
c Ait ovec cez autres mangié,
c Car trop l'en verras corecié. »
Quant les napes ostées erent (f. 1 26d)
Cil mangierent qui servi orent 19124
Li reis Phelippes demaneis
Seignor Willeme le Barreis
Treist sei qui sist delés lui :
« Avez vos oï de cestui 19128
« Que il m'a dit ? — Que dit il, sire?
— Par fei 1 il m'est ci venuz dire « Qu'enterrés est li Mar.
c Qui tant fu prodome & leals. 119132 E il li comence a enquerre :
« Quel Mar. ? — Cil d'Engleterre, « Willemes qui fui proz & sages.
— Certes, sire, c'est grant damages, »
Dist missire Willemes donques,i9i37 c Car en nostre tens n'ot il unques
« En nului meillor chevalier « Ne qui mîelz [sej seûst aidier 19 140 « D'armes, ne qui plus en peùst, « Ne qui grignor grâce en [ejùst.
— C'avez dit? » dist li reis. — « Je di,
c Si m'aït Dex, c'onques ne vi 19 144 « Nul meillior de lui en ma vie ; « Je ne sai que plus vos en die. »
Par fei ! grant parole avez dite ; « Bien devez estre por tant quite, »
Dist li reis ; e mes li Mar. 19149 « Fui, al mein dit, li plus leials, « Veir, que jeo unques conuisse « En nul liu ou je unques fuisse. »
Missires Johan de Rovrei 19153
Dist : € Sire, je di, endreit mei, a Que ce fu trestut H plus sages c Chevalier qui en nos eages 191 56 « Fuist unques de nului veûz ; « D'itant vu il bien estre creûz. »
Dex ! de si bone ore tu nez Cil e norriz & alevez 191 60
A cui l'en porte enprès sa mort (f. 1 27) Teil testimoine, & quant confort Le deivent tuit prodome aveir Qui sa vie porrunt saver ! 1 9 1 64
Ci fine la vie del conte Mar. qui a tant se monte Qu'en toz lius ou ele iert oie Deit estre amée et esjoïe. (9168
Tuit cil qui e.n ce se porrurent, Qui en ceste estorie feire furent I devent estre amenteû, Si qu'il seit oï & seû I 9 I 7 2
De cels qui [le] livre orrunt lire Qui fu qui dona la matire, Quil fist fere & qui tôt le cost En a soufert, que qu'il li cost. 19176 Li buens fiz iert avant nomez, Li cuens Willeme renomez
191 10 le, ms. la — 191 ij alors, ms. alorn — 191 16 Et, ms. Er — 191 19 effereint, corr. fereies ou ce sereit? — 19125 demaneis, ms, demaniers — 191 24 Corr. Cil qui servi orent mangierent — 19 126 Ms. Will'me, de même Will'mes aux v. 191 35-7, etc.
— 19140 mielz,vnj. mlz — 91 41 peûst, corr. seûst? — 191 5 1-2 Corr. coneûsse-fusse
— 191 57 nul [l]in vaudrait peut-être mieux; cf. toutefois y. 191 39. — 19x63 deivent, ms. deveint — 19164 porrunt, ms. porrent — 19165 Ci, ms. En — 19167 ou ele, ms. oui — 19169 Corr. parurent? — 19170 Corr. en cest livre — 191 73 fei on peut replacer l'estorie du v. 19 170. orrunt, ms. orent.
De bien fere, ce seivent tuit,
Car de bon(e) arbre vient buen fruc.
Quant conseillié li fui, por veir, 19181
Nel lassast puis por nul aveir
Qu'il ne fust fez ; bien pert a ore
& plus i parra il encore. 19184
Bien i parut & nuit & jor
Que cil ama molt son seignor
Qui la matire en a portrete,
Merci Dieu tant qu'ele est bien fête :
C'est Johan d'Erlée, por veir 19 189
Qui cuer & pensée & aveir
I a mis, & il i pert bien,
De ce ne deit nus doter rien. 19192
Buen' amors en toz biens se prueve ;
Certes ce n'est mie contrueve,
Car Johans s'est bien esprové
Qui cest livre a fet & trové. 19196
E Dex qui les biens (as) gueredone
MEYER
As buens & tote joie done
Dont (i) la joie de paradis (b)
A cels qui s'en sunt entremis ! 19200
A^uant li lignages, frerre(s) & suers V^Orront ce, molt lor iert as cuers Queli buens Mar. lor frère Willemes a fet de lor père 19204 Feire tele uevre cum cestui & Dex lor dount joie de lui ; Car bien sai que molt s'esjorront De cest [livre], quant il l'orront, 19208 Por les granz biens & por l'enor Qu'il orront de lor anseisor.
Ci fine del conte l'estorie, E Dex en perdurable glorie 192 12 Dont que la sue ame seit mise Et entre ses angles assise 1 Amen.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
191 1 5. Le Maréchal étant mort le 14 mai, la nouvelle de sa mort a dû parvenir au roi de France vers la fin du même mois. On n'avait jusqu'à présent aucune notion sur les séjours de Philippe-Auguste entre avril et octobre 1219; voy. L. Delisle, Catal. des actes de Phil.-Aug., p. cix.
191 20. Il paratt donc que Richard, le second fils du régent (voy. ci-dessus p. 26, note), se trouvait en 12 19 à la cour de Philippe- Auguste, circonstance dont je ne trouve aucune autre trace. Dans les derniers jours de sa vie, lorsqu'il se préparait à la mort en son manoir de Caversham, le Maréchal n'avait auprès de lui, d'après le poème, qu'un seul de ses fils, qui n'est pas nommé, mais qui ne peut avoir été que l'atné, Guillaume ; entre les autres fils un seul, Ancel, le plus jeune, est désigné nominativement à l'occasion du testament, dont au reste le détail n'est pas donné.
191 26. Le célèbre Guillaume des Barres, deuxième du nom, qui fut en France sous Philippe-Auguste le type de la chevalerie, comme Guillaume le Maréchal l'était en Angleterre. Il mourut en 1234.
191 53. Jean de Rouvrai figure fréquemment dans les actes de Philippe- Auguste depuis 1 197 jusqu'en 12 19, voy. Delisle, Cat. des actes de Phil.-Aug., n os 513, 819, 881, 914, 961, 990, 1887. Il est notamment l'un des auteurs
19184 parra, ms. partira — 19192 nus, ms. nos — 19 193 Buen* amors, ms. Bien a...rs ; les lettres remplacées par des points sont enlevées par une mangeure de vers — 19207 Ms. qui m. s'esjouirent — 19208 orront, ms. orrornt — 192 10 orront, ms. orrent.
et des témoins de la capitulation de Rouen en 1 204 (Teulet, Layettes du Trésor, n° 716). Ce personnage était sûrement normand, mais on ne saurait dire s'il tirait son surnom de Rouvrai, Eure, ou de Rouvrai, Seine-Inférieure. Le Prévost, Mémoires et notes sur le dép. de VEure, III, 46 b, croit qu'il ne s'agit pas de Rouvrai, Eure.
19187 et suiv. Sur ce passage, voy. ci-dessus p. 27.
Erratum. — P. 3$, 1. 16. Au lieu d' • Adam Clikebou », il faut lire « Adam d'Ikebou », c'est-à-dire d'Yquebeuf (S.-Inf., arr. de Rouen, cant. de Cl ères). La chronique qui porte le nom de Benoit de Peterborough nous a conservé une liste des partisans du jeune roi en 1173 (éd. Stubbs, I, 45). On y voit figurer Guillaume le Maréchal, et avec lui deux de ceux qui devaient plus tard le calomnier : c Thomas de Coluncis * et t Adam de Ikobou ».
Imprimerie Daupeley-Gouverneur, à Nogent-le-Rotrou.
THE BORROWER WILL BE CHARGED AN OVERDUE FEE IF THIS BOOK IS NOT RETURNED TO THE LIBRARY ON OR BEFORE THE LAST DATE STAMPED BELOW. NON-RECEIPT OF OVERDUE NOTICES DOES NOT EXEMPT THE BORROWER FROM OVERDUE FEES.
Harvard Collège Widener Library Cambridge. MA 021 38 (617)495-2413