Alors conservateur des manuscrits au Musée
ce catalogue dont il n'existe en France aucun exemplaire complet ; je Pai lu attentivement, et j'ai pu me convaincre qu'aucun des mss. de la vente Savile n'y figurait, bien qu'on y voie paraître des acquisitions bien postérieures à la date de cette vente. J'en conclus que, pour un motif ou un autre, peut-être par simple inadvertance, sir Thomas n'avait pas inséré les mss. Savile à leur ordre chronologique dans son catalogue, et, certain de la valeur de mes renseignements, je demeurai persuadé qu'ils devaient se trouver dans une partie non cataloguée de sa collection. Il était du reste facile de voir que le catalogue, bien que disposé en principe selon l'ordre d'entrée, n'offrait, surtout vers la fin, aucun classement régulier. Ainsi, dans les dernières pages, on voit figurer des volumes que sir Thomas devait posséder depuis fort longtemps, mêlés à d'autres dont l'acquisition était toute récente. Voici par exemple, dans les derniers numéros, deux mentions qui me paraissent se référer aux plus anciennes acquisitions de sir Thomas, c'est-à-dire à une époque de très peu postérieure à 1 8 1 5 :
23112 Cartae originales Cameracenses 57. Vol. XIII. 23313-23346 Cartae Tornacenses, voll. 1-2, 19-49; saec. XIII.
D'autre part les n 08 22413 à 22583 proviennent de la collection du marquis d'Astorga, comte d'Altamira, et furent acquis en 1870 du libraire Bachelin Deflorenne. Je n'hésitai donc pas à faire demander aux héritiers de sir Thomas Phillipps ce qu'était devenu le ms. 51 de la vente Savile, que je savais de source certaine avoir été acquis par le baronet en 1 86 1 ! . Le ms. fut trouvé : il porte actuellement dans la bibliothèque de sir Thomas le n° 25155.
1. C'est miss L. Toulmin Smith qui, en avril 1880, se trouvait à Cheltenham, occupée à copier pour la Société des anciens textes français la chanson de geste d'Orson de Beauvais (n° 222 de la bibliothèque Phillipps), qui a bien voulu faire faire à ma demande la recherche du ms. Savile. Depuis, pendant l'automne de cette année, j'ai eu communication à Cheltenham de l'inventaire
3ui a été dressé, après la mort de sir Th. Phillipps, des mss. laissés en dehors u catalogue imprimé. Cet inventaire, qui est très sommaire, et dans l'état actuel n'est guère qu'un brouillon tout à fait provisoire, n'est pas achevé. Tel que je l'ai vu, il contient plus de cinq mille articles (n os 23838-29134). J'y ai trouvé dispersés les mss., au nombre de 3$, si je ne me trompe, que sir Thomas avait achetés à la vente Savile. Il est probable que la liste de ces mss. était lune des premières additions que sir Thomas se proposait de faire à son catalogue imprimé, car il m'a été montré, à Cheltenham, une épreuve, en forme de placard, où tous ces mss. étaient décrits successivement. Entre les mss. dont le catalogue n'a pas été imprimé, et qui sont par conséquent absolument
inconnus, il s'en trouve plusieurs oui sont d'un grand prix pour l'histoire et pour la littérature. Je me réserve de les faire connaître en une autre occasion. — Je saisis l'occasion présente pour témoigner aux héritiers de sir Th. Phillipps toute ma reconnaissance pour la courtoisie et l'obligeance dont ils ont fait preuve à mon égard lors de mes diverses visites à Cheltenham.
Ce ms. a le format d'un petit in-folio (hauteur 0,242, largeur 0,178). Il se compose de 127 feuillets à deux colonnes par page. Chaque colonne est réglée à 38 vers. Le poème contient 19,214 vers octosyllabiques. Les vers offrent une disposition qui, à ma connaissance, ne se rencontre que fort rarement dans les anciens mss. français, et qui semble calculée pour garder le copiste contre l'omission d'un vers. Cette disposition consiste en ce que le second vers de chaque paire est rentré. On conçoit que si le copiste venait à sauter un vers, la disposition adoptée en serait immédiatement changée, en ce sens que le premier vers de chaque paire, et non le second, se trouverait rentrer 1 . En fait, le ms. peut avoir omis en certains endroits soit une paire, soit plusieurs paires de vers, mais nulle part il n'omet un vers seul 2 . L'écriture est une minuscule française assez fine, du milieu du xm e siècle environ. Quoique la forme des lettres soit proprement française, le copiste était sûrement anglais, comme le prouvent maintes particularités de sa graphie. L'auteur au contraire, qu'il fût né en Angleterre ou sur le continent, ce dont je ne sais rien, composait en très bon français. — Le ms. ne porte aucune marque de provenance, et les recherches les plus attentives dans les catalogues d'anciennes librairies ne m'ont fait trouver aucune mention qui pût s'y rapporter.
Le poème que renferme ce ms. est demeuré jusqu'à ce jour absolument inconnu. Je ne crois pas que depuis le moyen âge personne, non pas même l'un de ses propriétaires successifs, l'ait jamais lu. En tout cas, personne n'en a jamais parlé. Lorsqu'il sera connu, on jugera sans doute que la littérature française du moyen âge ne possède pas, jusqu'à Froissait, une seule œuvre, soit en vers, soit en prose, qui combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Je n'excepte ni Villehardouin ni Join ville.
Le sujet, c'est l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, régent d'Angleterre pendant les trois premières années du règne de Henri III. La biographie détaillée d'un haut baron mort à près de 80 ans, en 12 19, ne peut manquer d'être un document précieux pour l'histoire de la haute société au moyen âge, et à cet égard le poème ne trompera aucune espérance. Mais il se trouve que ce baron a été successivement l'un des chevaliers, et on peut dire le chevalier de prédilection de Henri au court mantel, le « jeune roi », tellement que, sur
1. C'est en somme une disposition qui est adoptée en divers pays par la typographie. Dans les éditions de la Divine Comédie, par exemple, on fait toujours sortir le premier vers de chaque tercet.
2. Ou du moins s'il omet un vers, ce qui arrive deux ou trois fois, il s'en aperçoit et laisse un blanc. Il est probable que ces omissions viennent d'un ms. antérieur.
son lit de mort, celui-ci le chargea de porter sa croix à Jérusalem ; qu'iï a été l'un des plus vaillants défenseurs de Henri II dans sa lutte contre Richard, comte de Poitou, et contre Philippe-Auguste ; que plus tard, sous Richard Cœur de Lion et sous Jean Sans Terre, il a constamment occupé les plus hauts emplois dans le gouvernement, et s'y distingua à ce point que, lorsque le roi Jean mourut, abandonné de la plupart de ses barons et ruiné, il ne parut pas qu'un autre que Guillaume le Maréchal pût prendre à la fois la garde du jeune Henri et la régence du royaume ; qu'enfin, à force d'énergie et de droiture, il réussit, malgré son grand âge, à battre le fils de Philippe-Auguste et ses partisans et à pacifier le pays. On conçoit de quel prix peut être pour l'histoire d'Angleterre et pour l'histoire de France le récit détaillé des actions d'un homme qui a joué dans les événements de son temps un rôle aussi considérable.
Mais la valeur de ce récit dépend naturellement des conditions dans lesquelles il a été rédigé. Quel est l'auteur du poème, quand vivait-il, à quelles sources a-t-il puisé ses informations ? Telles sont les questions qui se posent tout d'abord, et que nous allons chercher à résoudre à l'aide du poème même.
Les derniers vers du poème, qui seront publiés à leur ordre à la fin de la présente notice, nous apprennent que celui qui fit rédiger l'histoire en vers de Guillaume le Maréchal et en supporta la dépense fut le comte Guillaume, fils du Maréchal :
19177 Li buens fiz iert avant nomez,
Li cuens Willeme, renomez
De bien fere : ce seivent tuit...
191 81 Quant conseillié li fui, por veir,
Nel lassast puis por nul aveir
Qu'il ne fust fez ; bien pert a ore.
Ce comte Guillaume, qui est bien connu d'ailleurs, était l'aîné des cinq fils de Guillaume le Maréchal ' . Nous lisons ensuite ces vers dont l'interprétation soulève une difficulté :
Bien i parut & nuit & jor Que cil ama molt son seignor Qui la matire en a portrete, 19188 Merci Dieu, tant qu'ele est bien fête:
C'est Johan d'Erlée por veir.
1 . • This créât Earl (notre Guillaume le Maréchal) left surviving him five « sons, viz. William. Richard, Gilbert, Walter, and Anselm v who, succeeding c one another in his lands and honours, died ail without issue. » Dugdale, The Baronage of England, L 602 b. Le poème donne des renseignements précis, que du reste on possédait d ailleurs, sur les cinq fils et les cinq filles du Maréchal, w. 14873-14956.
Qui cuer & pensée & aveir
I a mis, & il i pert bien, 19192 De ce ne deit nus doter rien.
Buen'amors en toz biens se prueve.
Certes, ce n'est mie contrueve,
Car Johans s'est bien esprové 19196 Qui cest livre a fait & trové.
Si on s'en tient au sens qui se présente le plus naturellement, on n'hésitera pas à considérer le Jean d'Erlée du v. 19189 et le Jean du v. 191 95 comme une seule et même personne, et cette personne comme l'auteur. Toutefois, je n'adopterai pas cette interprétation, parce que, sans contester que Jean d'Erlée ait apporté à l'œuvre une part de collaboration très considérable, je ne puis croire que Jean d'Erlée ait rédigé en vers la vie de Guillaume le Maréchal. Je crois qu'il en a simplement fourni la matière : « la matire en a portrete », sous la forme d'un récit en prose, et qu'un trouvère très habile a mis cette matière en vers. Quant aux vers 191 95-6 où il est dit que Jean « cest livre a fait et trové », je proposerai deux conjectures entre lesquelles je ne me décide point : ou bien ces mots ne sont que le développement du v. 191 87 (qui la matire en a portrete) et n'impliquent pas que la rédaction du poème appartienne à Jean d'Erlée, — et dans ce cas le Jean d'Erlée du v. 191 89 et le Jean tout court du v. 19195 sont la même personne; — ou bien les mots « fait et trové » s'appliquent à la rédaction, — et dans ce cas Jean d'Erlée et Jean tout court sont deux personnes distinctes. La première interprétation peut être appuyée de diverses considérations, dont l'une est qu'aux vers 191 72-6 l'auteur annonce qu'il va nommer celui qui a fourni la matière du livre (Jean d'Erlée) et celui qui en a supporté la dépense (Guillaume fils du Maréchal), mais qu'il n'annonce pas l'intention de se nommer lui-même. En faveur de la seconde interprétation on peut invoquer le sens le plus naturel des verbes faire et trouver. Je ne me prononce pas. Quoi qu'il en soit, ce qui me paraît assuré, c'est que Jean d'Erlée ne saurait être considéré comme le rédacteur. Et d'abord, Jean d'Erlée était un chevalier de haut rang, et s'il est arrivé que des seigneurs, tels que Villehardouin et Joinville, ont dicté des mémoires en prose, nous ne voyons pas qu'au commencement du xm e siècle aucun personnage d'un rang élevé se soit jamais avisé de composer un poème historique. Les compositions poétiques de Guichart de Beaujeu, de Thibaut de Champagne ou de Jean de Journi, répondent à des sentiments tout autres que ceux qui ont inspiré la Vie de Guillaume le Maréchal. Ce qui, dans la circonstance présente, me porte encore à douter que Jean d'Erlée ait fait œuvre de versificateur, c'est l'extrême perfection de la forme qui dénote un trouvère de profession : le
poème est presque partout en rimes consonnantes, comme les poèmes de Guillaume le Normand 1 ou de Girbert de Montreuil. Un poète amateur n'eût pas choisi une forme aussi difficile. Remarquons de plus que, selon les vers qui ont été rapportés plus haut, le fils de Guillaume le Maréchal et Jean d'Erlée ont contribué de leur bourse à la composition du poème. Or quelle dépense a pu incomber à Jean d'Erlée, s'il a tout fait ? Je conçois, dans cette hypothèse, que le fils de Guillaume le Maréchal ait donné de l'argent à Jean d'Erlée, pour le payer de sa peine, mais alors Jean d'Erlée a reçu et n'a pas dépensé 2 . Enfin, voici un passage qui est décisif. Je le cite d'autant plus volontiers qu'il peut en même temps servir à déterminer l'époque où le poème a été composé *. L'auteur, après avoir exposé les succès de Richard Cœur de Lion dans la guerre contre Philippe-Auguste, s'exprime ainsi :
Molt fu la guerre grant et forz
Puis Pasemblé[e] de Gisorz,
Molt dura e unquor[e] dure ; 1 1088 Mais ne puis chascune aventure
Conter par sei, n'a mei ne tient,
N'a 4 ma matyre 5 n'apartient ;
Mais si jo po[e]ie bien dire 1 1092 Ce qu'apartient a ma matyre,
Si que trop ne poi n'i meïsse,
En nule rien que ge deïsse,
Molt m'en tendreie a bien paie.
1 1096 Bien ai veù & assaié
Que il qui prolixement 6 dient
Esguerent 7 souvent & escrient
Mainte fiez dehors lor matyre 8