‹ L'HISTOIRE DE L'AEROSTATIONChapitre 1 sur 2 · L'HISTOIRE DE L'AEROSTATION · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE L'AEROSTATION

La fin du XVm* siècle, grâce à Tinitialive et à la propagande de ceux que l'on appela les philosophes y fut véritablement marquée par une expansion générale vers l'étude des phénomènes physiques et chimiques. De Paris, ce mouvement se communiqua peu à peu aux provinces, et bientôt la science eut partout des adeptes fervents et opiniâtres, cherchant à Tenvi à résoudre les innombrables problèmes que rélectricilé, le magnétisme et les combinaisons des corps posaient à chaque instant devant eux.

C'est surtout la découverte de l'aérostation qui eut le don d'émouvoir non seulement les savants et les chercheurs, mais en outre le public tout entier dont l'imagination fut vivement frappée par la nouveauté et l'imprévu du phénomène de l'ascension d'un corps volumineux dans les airs.

ff L'idée qu'un corps parti do terre voyageait dans l'espace, dit Faujas de St-Fond en parlant de l'ascension du ballon de Charles le 27 août 1783, avait quelque chose de si admirable et de si sublime, elle paraissait si fort s'écarter des lois ordinaires, que toui les spectateurs ne purent se défendre d'une impression qui tenait de l'enthousiasme, t

(1) La plupart des faits sicrnalés dans la première partie de ce travail. de 1783 à 1737, sont extraits des Feuilles de Flandre qui parurent à Lille du 8 août 1781 au 26 août 1793.

Le rédacteur de cette gazette, le chevalier Joseph Paris de l'Epinard, le même qui fut compagnon de Blanchard dans l'ascension exécutée à Lille en 1785, était curieux des moindres détails qu'il rencontrait sur les ballons, et U les insérait volontiers dans ses feuilles.

Nos provinces du Nord furent des premières à s'intéresser aux ballons et la ville de Lille peut s'enorgueillir d'avoir été la première ville de France où l'on ait répété en petit les expériences des frères Montgolfier et du physicien Charles. En effet, dès le 5 novembre 1783, l'expérience de ce dernier, qui avait eu lieu le 27 août de la même année, à Paris, était reproduite à Lille, grâce aux soins de deux amateurs de sciences, Saladin et Gosselin, juste cinq mois après la première expérience aérostatique de Montgolfier à Annonay (1).

Le ballon construit par nos deux Lillois, à peine un peu plus grfind que les aérostats captifs distribués dans nos magasins de nouveautés, était construit en baudruche et gonflé au gaz hydrogène. Retenu par une ficelle, il s'éleva d'abord le 5 novembre à une hauteur d'environ iOO pieds; mais, le dimanche suivant, devant un grand nombre de personnes de tout rang, l'aérostat fut abandonné à lui-môme sur la plaine de la porte Notre-Dame. Le temps était calme, le petit ballon tnonta presque verlicalenlent dans les airs, déviant un peu vers le sud-ouest, et disparut à tous les yeux au bout de 7 minutes.

On avait prit soin d'y attacher un billet, priant la personne qui le trouverait d'en faire part à M. Gosselin, négociant à la porte Notre-Dame, en indiquant l'heure, le lieu et les circonstances de là trouvaille. Le 11 novembre, M. Marcotte, Receveur des Fermes à Doullens, écrivait à Lille que, le môme jour à 10 heures, le ballon, parti de cette ville le 9 novembre, avait été retrouvé à une bonne demi-lieue de Doullens, sur la route d'Abbeville, à environ deux portées de fusil au nord du village de Hem sur l'Authie. Notre narrateur des Feuilles de Flandre constate que t ce globe est de tous ceux dont on a fait tant d'épreuves dans la capitale, celui qui a été

<1) Nicolas-Joseph Saladin était né à La Bassée en 1733 ; il fit ses premières études à Lille et fut reçu docteur en médecine à Douai. 11 revint exercer son art à Lille et y enseigna en même temps les mathématiques ^ l'Académie des Arts ; à ce titre il reste de lui l'ouvrage suivant :

Leçons de mathématiques, publiées par ordre de MM les Magistrats de la ville de Lille, à l'usage des élèves de leur école publique d«is sciences et des arts, par N.-J. Saladin. Lille, J.-B. Henry, 1775, 1 voi. in-4».

Lors de la Révolution, il occupa la chaire de mathématiques et dephy- Blque au collège d'Anchinà Doua», puis revint à Lille diriger la Bibliothèque communale dont il fut le premier conservateur. En 1803, il fut nommé professeur de mathématiques au collège de Strasbourg, remplit ces fonctions jusqu'en 1810 et mourut dans cette ville, où il s'était définitivement fixé, à l'âge de 96 ans.

Quant à Gosselin, le récit des Feuilles de Flandre nous le dépeint comme « un négociant estimable qui cultivait les sciences pour se déiasser de l'aridité du calcul qu'exige son état ; la Physique et l'Histoire naturelle sont surtout deux parties dans lesquelles il se distingue. > C'était sans doute le père du géographe ou peut-être le géographe lui même.

le plus loin, ayant été choira 17 lieues de distance d'ob il est parti. »

Quelques jours après, les élèves de la classe de Mathématiques de l'Académie des Arts, séduits par l'exemple de Saladin, leur professeur, el encouragés aussi par ses conseils, construisirent un ballon en band ruche de 3 pieds de diamètre, qui fut lancé de la redoute de Wazemmes sur.la Digue, le 20 novembre I783yà 3 heures précises. Le pelit aérostat s'éleva d'abord verticalement à la hauteur des arbres, puis le vent soufflant du S.-S.-E. lui ût décrira une ligne inclinée de 45<> environ. On le perdit de vue au bout de 4 minutes i/2. Il ne parait pas qu*on ait eu des nouvelles de ce ballon, malgré la précaution prise d'y attacher une carte priant ceux qui le trouveraient d'en donner avis au sieur Taverne, coivcierge de l'Académie des Arts à Lille. Voici les noms des élèves qui avaient pris part à la construction de cet aérostat : Saladin fils, de la Forge, GuiTroy, Heaume, Coyez, Dumont, Gaumez, C. Demande, Bernard, Rouzé, Yanlusthen, Yanœnacker, Guilbert el T. Samain.

Dès le mois de décembre 4783, c'est-à-dire six mois après la première expérience de Montgolfier, des esprits audacieux rêvaient déjà de franchir le détroit du Pas-de-Calais en balloq» projet que Blanchard ne réalisa que deux ans plus tard, le 7 janvier 1785. Notre gazettp. nous apprend, en eiTet, qu'un personnage dont elle ne dit pas le nom malheureusement, construisait à cette époque, à Calais, un aérostat qu'il pourvoyait de liège et d'autres préservatifs, afin de pouvoir se maintenir sur l'eau, en cas de chute de son ballon, au milieu des flots. Ce projet ne parait pas d'ailfleurs avoir eu de suite.

A Arras, le i% décembre 1783, à midi et demi, on renouvela l'expérience faite à Lille en novembre, et Ton y Qt partir, entre la citadelle et les promenades, un ballon en baudruche de deux pieds et quelques pouces de diamètre, qui alla tomber le môme jour, à trois heures, près de Tilloi, village situé à une lieue de Saint* Valéry-sur-Somme, soit à 21 lieues d'Arras.

A Lille, Tengouement pour les expériences aérostatiques continuait et, après un premier essai avec un ballon de 80 pieds de circonférence, le baron Coppens et le sieur Jacquerye, peintre, tentHient le 14 décembre à 3 heures^ de lancer sur l'Esplanade un ballon gonûé à Tair chaud, d'après le procédé de Monlgolûer. En 7 minutes, le ballon fut prêta s'enlever, mais les spectateurs génèrent la manœuvre des ouvriers, les troublèrent par leurs cris, de sorte que le lest ne fut pas attaché et une déchirure considérable 9t

produisit à la base de la machine. Le ballon se retourna et ne put se maintenir en l'air.

Mais les promoteurs de Texpérience ne se découragèrent pas, et le 14 du môme mois, ils lancèrent de nouveau leur montgolfière à la Redoute de Wazemmes sur la digue. Pour éviter les inconvénients qui s'étaient produits lors de la première tentative, on interdit au public Taccès de Tenclos oùs*opéraitle gonflement. Grâce à Tair chaud, le ballon s*enfla à vue d'œil et prit on quelques instants la l'orme d'un octaèdre parlait de 24 pieds de hauteur sur 12 pieds dans sa plus grande largeur, ce qui lui donnait un volume de 1152 pieds cubes. Il s'éleva alors lentement, aux applaudissements des spectateurs et, après avoir plané majestueusement dans les airs, alourdi par le brouillard, il descendit à quelque distance du lieu d'où il était parti, après une course de 9 minutes. On renouvela Texpériènce le lendemain, à la même heure et au môme endroit, elle réussit parfaitement ei la montgolfière alla tomber dans les jardins d'Esquermes.

Les pensionnaires du collège Saint-Pierre^ que les lauriers des élèves du cours de mathématiques empochaient probablement de dormir, avaient, à leur tour, construit eux-mômes, dans leurs moments do loisir, un globe aérostatique de forme ellipliquô dont la circonférence moyenne était de 30 pieds. Le dimanche 21 décembre 1783, à 11 heures et demie, ils le gonflèrent à l'air chaud, suivant le procédé de Montgolfler, et Tabandonnèrent au gré du vent: le ballon s'éleva rapidement et atteignit une si grande hauteur qu'on le perdit presque de vue; il tomba dix minutes plus tard, 'dans le jardin de Mme de Bondues.

La réussite de cette expérience enthousiasma ces jeunes gens et les incita à la renouveler le mardi suivant, 23 décembre, à 3 heures (le l'aprôs-midi. Le ballon s'éleva encore à une grande hauteur et lut aperçu de la campagne, mais, après une course de 10 minutes, il tomba sur une maison de la rue Doudin, non sans avoir subi quelques avaries. Réparé séance tenante, on le relança une troisième fois ; il s'éleva encore assez haut, malgré une grande ouverture qui s'était produite à la base, et retomba quelques instants plus tard, dans le jardin de M. Stappens.

Enfin, le 27 décembre, le ballon du collège Saint-Pierre fut lancé une quatrième ibis et alla tomber au faubourg delà Barre, dans une prairie appartenant au sieur Nolf, entre le moulin à l'eau et la digue.

Mais on commençait déjà à Lille à trouver que ces expériences n'étaient guère que des jeux d'enfants et Ton avait hâte de répéter

l'ascension de PJlâLre de Rozier et du marquis d'Arlandes, exéculée à Passy, le 2i QjyïmrB pr^édenl, i.e rôdacleur des Feuilles de Flandre, le chevalier l'Epinard, qui rSvait d'ôlre le premier voyageur aérien de 1& Province, l'aisail Lout son possible pour intéresser & une expérience sérieuse les personnes notables de la ville, el pour provoquer la réunion des fonds nécessaires & la conslruclion d'un aérostat. Le 26 décembre 1783, il annonce dans sa gazette, qu'avec l'autorisation de MM. du Magistral, le sieur Déferrez, prol'esseurde malliémaliques et de physique, se propose d'ouvrir une souscription pour subvenir aux Trais d'un globe a qui joindrait la solidité h la décoration extérieure •. Ce ballon devait avoir, au dire de l'Epinard, au moins 30 pieds de diamètre sur 75 de hauleur, el deux personnes auraient pu être enlevées par cette machine construite d'après les principes de MM. MoatgolQer. L'ascension devait se l'aire devant les seuls souscripteurs auxquels la quittance de trois libres, prix de la souscription, aurait servi de carie d'entrée. On pouvail souscrire chez Iris libraires Jacquez el Dumortier, chez le bijoutier Jansen, chez Déferrez el au bureau des Feuilles de Flandre ; à chacune de ces adresses, était déposé un dessin de t'aérostal. Ce ballon aurait été, paralt-il, surmonté d'un petit temple chinois h colonnes creuses et avec pavillon vol ant.

Il ne parait pas que l'alTaire ail abouti et la gazelle de l'Epinard n'en i'iiil plus mention que pour insérer les divers documents d'une polémique qui s'enfçagea, au sujel du ballon Déterrez, entre un personnage qui signe Simon de Douai et l'afabé Bouvel, aumânier du ràgimcnt de I5[-ie. Ce dernier soutenait et démontrait par calculs, qa'en se tenant aux dimensions données, le ballon projeté aurait élé incapable d'enlever deux hommes. Simon répliquait qua les dimensions n'avaient rien d'absolu et que, l'annonce, apéciBant un diamètre d'au moins 30 pieds, réservait au constructeur la l'acuité d'augmenter la capacité de son ballon, s'il le trouvait nécessaire. 11 rejetait en outre la faute sur le journal qui n'avait pas inséré l'annonce telle que l'avait fournie Delerrez, lequel, notaoïmenl, n'avait indiqué ni les dimensions du ballon, ni le nombre de personnes qu'il aurait enlevées, ni enfin si son aérostat aurait été gonflé à l'air chaud ou au gaz hydrogène. Il raillait ensuite l'abbé Douvet au sujet d'un néologisme que ce dernier avait employé en écrivant force subUcaloire au lieu de force ascensionnelle qui était le véritable terme dont il fallait se servir. En somme, cette polémique se réduisit à cette minime question de mots,

A Arras, M.deBaauvalrenouvela,lel3janvier 1784, l'expérience

faite le 12 septembre précédent, mais avec un ballon plus grand qu'il construisit de concert avec M. Raulin. La capacité de cet aérostat était de 6 à 700 pieds cubes et il était formé de deux pyramides en papier blanc, réunies par leurs bases, qui avaient chacune 10 pieds d'étendue. Il était doublé de toile à la partie inférieure et toute sa surface était ornée de peintures et de dorures. En bas, on remarquait, entre autres motifs^ un soleil, les armes du Roi, celles de M. de Beauval et le sceau de TAcadémie d'Arras. La partie supérieure était décorée de quatre médaillons, représentant MM de Montgolfler, d'Arlandes, Charles et Robert, le tout entremêlé de fleurs de lys et de guirlandes. Ce ballon s'éleva à une grande hauteur et descendit peu de temps après son départ à une demi-lieue d'Arras, vers Tabbaye d'Avesnes.

Dunkerque, suivant l'exemple de Lille et d'Arras, voulut à son tour entreprendre des expériences aérostatiques. Le 12 février 1784, un certain M. Horeau y lança devant 8,000 personnes un ballon de baudruche de deux pieds et demi de diamètre. En trois minutes, on le perdit de vue et, trois quarts d'heure après son départ, il tombait à Nieuport, à six lieues de Dunkerque.

On lessaya, dans la môme ville, de répéter en grand cette expérience, dans le courant du mois de février^ mais, malgré plusieurs tentatives, il ne semble pas que l'on ait complètement réussi. C'est du moins ce qui résulte d'une lettre humoristique adressée de Calais aux Feuilles de Flandre par deux soi-disant Anglais en voyage, et signée Jacques Rosbif et John Spelling, Voici en quels termes s'expriment les deux voyageurs désappointés.

De Calais, ce 26 février 1784.

« Nous sommes partis. Monsieur, le 45 février d'Amsterdam, pour voyager en France, et prenant notre route par Ostende, nous arrivâmes samedi dernier à Dunkerque : comme notre but est de porter une attention curieuse sur tous les objets, nous ne balançâmes pointa séjourner dans cette ville, ayant entendu dire que le carnaval y éloit d'ordinaire fort bruyant, mais ce qui nous décida davantage, c'est que l'on nous fil espérer que nous y verrions s'éleverune machine aérostatique, dont on parloit déjà depuis quelque temps. Nous étions fort désireux de ce plaisir dont (s?'c) notre Pairie peu imitatrice n'a point voulu encore se procurer. Dimanche éloit le jour fixé par les physiciens-chymisles de cette ville : midi éloit l'heure du départ; la place publique étoit remplie de monde, mais ce fut en vain que nous attendîmes. Nous étions à former nombre de conjectures, lorsque la foule se dissipa et chacun en s'en allant assuroit que l'expérience étoit remise au lendemain. Ce jour notre

espérance fut encore trompée. Le mardi suivant, grande foule à là môme heure et au môme lieu, mais qui disparut encore comme la surveille et avec aussi peu de satisfaction. Vers les trois heures, on vint cependant nous annoncer que la machine que Ton étoit occupé à remplir d'air inflammable depuis le point du jour, étoit prôte à partir : nous y courûmes et déjà il se trouvoit un peuple immense sur la place, qui attendoit l'événement dans un grand silence qui fui enfln interrompu par des espèces de cris de joie. Montés sur de grosses pierres, nous découvrîmes facilement la machine qui volligeoit à hauteur d'homme, mais, ayant reçu quelques secousses vigoureuses, nous la vîmes s'élever, et bientôt, à celle des cheminées; elle s'est soutenue à cette élévation pendant près de deux minutes, au bout desquelles on Ta totalement perdue de vue, attendu qu'elle est tombée dans un jardin voisin du lieu de son départ. Nous vous prions, Monsieur ou quelques compatriotes, de vouloir bien nous expliquer par la voie de votre feuille cette expérience singulière... Savoir si le but de l'auteur de la machine a été rempli ou s'il ne Ta pas été : quelles sont les causes qui peuvent y avoir nui et quel étoit l'objet d'une étiquette en parchemin écrite en plusieurs langues qu'on nous a dit avoir été jointe à la dite machine. »

A cette lettre goguenarde, la feuille répondit dans le numéro du 5 mars, par une autre lettre plaisante, signée du nom de l'un des précurseurs de l'aérostation, Marc-Luna. On y dit que les ballons ont pour but d'aller dans la lune chercher les fioles contenant les esprits des fous, dont parle TArioste. Puis on ajoute : <r Les lillois qui ont aussi depuis très longtemps des phioles en grand nombre dans la lune, ont déjà fait quelques expériences ; mais surtout l'on a ouvert en dernier lieu une souscription à trois livres par personne, pour y voyager, i

Il s'agit ici de la souscription ouverte pour le ballon projeté par le professeur Déferrez, dont nous avons parlé plus haut. « Ainsi, Messieurs, continue la lettre, si vous passez par Lille dans vos voyages, je vous invite à aller voir le dessein de la voiture chez les personnes chargées de la souscription et à vous y faire inscrire : vous ne voudriez pas pour cette modique somme ne pas retrouver voire phiole ou celle de quelques amis à qui vous vous intéressez. Au surplus, si vous ne voulez pas y aller vous-mômes, ou que vos affaires vous en empêchent, votre nom ou ceux de vos amis sur la liste des souscripteurs, suftira pour qu'on cherche vos phioles et qu'on vous les rapporte. Si vous voulez maintenant savoir ma façon de penser sur la cause qui a empêché le ballon de Dunkerque

de s* élever, je vous dirai que si les physiciens qui ont construit cette machine l'avaient bien enduite de moelle de bœuf, il est certain qu'ils n'auroient pas manqué leur expérience ; car c'est ce moyen qui a fait élever mon parent Cyrano de Bergerac, comme on peut le voir dans ses ouvrages. »

Si nous en croyons la lettre de Jacques RosbifTet de John Spelling, TAnglelerre n'avait encore, au commencement de l'année 1784, tenté aucune expérience aérostatique. Cependant un petit volume : « La navigation aérienne » par Dallet, delà Bibliothèque utile, affirme que Zambeccari lança à Londres, le 25 novembre 1783, un ballon à air inflammable de 10 pieds. Quoi qu'il en soit, on trouva, vers la fin de février 1785, à Warneton, sur les terres de Mme la comtesse de Lauraguais, un ballon en taffetas enduit do gomme élastique et de forme ovale. Une inscription en anglais et en français indiquait l'endroit du comté de Kent d'où il avait été lancé, ainsique le nomdu physicien qui l'avait construit etladaleet l'heure de sondé part. Cesrenseignementsnesontpasspécifiés dans une let Ire del'évôqued'Ypres qui annonce cet événement à rÉpinard; mais, d'après PulgenceMarion (Les ballons et les voyages aériens), cet aérostatavait été lancé de Sandwich (Kent) le 22février 1784, à midi et demi, en présence d'un grand nombre de spectateurs, par William Boys. Il est probable que ce petit ballon fut le premier aérostat qui traversa la mer. Un Anglais en ofl'rit 5 louis d*or au paysan qui l'avait trouvé, mais ce dernier préféra exploiter luimôme sa découverte en l'exhibant moyennant une petite rétribution. Ajoutons que, d'après l'Epînard, le ballon avait mis 7 heures pour faire la traversée; mais il est juste dire que la lettre de l'évoque d'Ypres évalue la durée du voyage à 4 heures, et le récit du narrateur cité par Fulgence Marion à 2 h. 1/2.

A Lille, les expériences aérostatiques continuaient; on y employait, pour le gonflement, les procédés à l'air chaud de Montgolfier de préférence au gaz hydrogène (1). L'autorité finit même par s'émouvoir ; et, le 12 mai 1784, sur le réquisitoire du 13 mars de M. le Prévôt, le Magistrat de laville de Lille rendit une ordonnance défendant t de fabriquer et de faire enlever des ballons et autres

(1) « C'est vers cette époque(178i), que les ballons devinrent très fortà la mode : on en voyait souvent la nuit, le jour, chaufTi^s au moyen de la lampe à alcool, s'élever dans les airs, au grand plaisir des personnes de tous rangs et de tousâgesqui s'amusaient beaucoup de ces expériences. Comme il arrive toujours quand l'attention publique est captivée par quelque chose de nouveau, on n'entendit plus parler que de ballons ; les objets de parure, les chapeaux, les couleurs, les carrosses, tout fut au ballon, » (F. Marion).

machines aéroslatiques, auxquels seraient adaptés des réchauds à l'esprit de vin, de Tartiflce ou autres matières dangereuses pour le. feu, à péril de 100 florins d*amende et de tous dommages-intérêts envers les parties lésées. »

Dans son réquisitoire le Prévôt s'exprimait ainsi : «.... Quelque faveur, quelqu'encouragement que Ton doive aux expériences teivdantes à perfectionner une découverte qui immortalisera ses auteurs, noire siècle et la nation, que le gouvernement accueille, que TEurope entière admire et qu'il est possible de rendre aussi utile qu'elle est merveilleuse, il est cependant de Tordre public et fiu devoir des officiers chargés de le maintenir, de veiller à ce qu^ Ton apporte dans ces expériences la prudence et les précautions nécessaires pour empêcher que, contre l'intention de ceux qui les font, contre celles du Gouvernement qui les protège, il n'en résulte des inconvéniens de nature à répandre parmi les citoyens des alarmes justes et fondées. Tels sont les motifs qui déterminent le remontrant à vous déférer. Messieurs, une expérience qui s'est faite samedi 13 du présent mois (mars 1784), vers trois heures de l'aprèsdînée, près la Nilricrp,àla porte de Notre-Dame de cette ville; Un'parliculieru lancé un ballon aérostatique, contenant une lampe qui Ta incendié à peu de distance de l'endroit d'où il était parti. Celte méthode de faire du gaz, si elle était usitée et autorisée, du moins par le silence des juges policiateurs, pourroit occasionner^ par ses suites, les évènemens les plus terribles, et dans une place de guerre, qui renferme des magasins et des dépôts de poudre,que Ton est forcé d'ouvrir de temps à autre, ainsi que des magasins d'approvisionnemens combustibles, et dans la campagne où la construction des habitations et les matières qui y sont encloses se prêtent si aisément à l'action du feu, l'alimentent et le propagent au loin. Le remontrant croiroit manquer aux devoirs essentiels de sa placp, s'il n'excitoit votre sagesse à prendre les mesures convenables pour obvier aux accidents désastreux que la prudence force de prévoir. »

C'est peut-être à cette ordonnance qu'il faut attribuer le peu d'expériences aérostatiques qui se firent à Lille en 1784, de même que l'échec que subit un projet de voyage aérien mis en avant par l'Epinard le 13 juillet de la môme nnnée. Le S"* Pinetti Romain, professeur de Mathématiques et de Physique, chevalier de Tordre de St-Philippe, pensionné de la cour de Prusse, agrégé à l'Académie de Bordeaux et Physicien du Roi, etc. avait donné au théâtre trois représentations pendant les(iuelles il avait fait preuve, paraît-il, de beaucoup de talents et d'habileté dans ses expériences de physique,

Aussi bien que dans ses tours d*adresse et de preslidigi talion. Quelques personnes lui ayant proposé de construire un aérostat capable de porter plusieurs passagers, notre physicien accepta et s'offrit même comme voyageur. L'Epinard s'empara aussitôt de ce projet et le communiqua avec joie à ses lecteurs dans le n» du 13 juillet, promettant au public le prospectus de Tentreprise « aussitôt que MM. du Magistrat auront daigné l'approuver ». MM. du Magistrat se montrèi^ent rebelles sans doute, car l'affaire n*eut pas de suite.

Sauf la trouvaille d*un petit ballon en papier de soie à la porte de la Madeleine, le 26 octobre, lequel fut adressé par un inconnu au bureau de là Petite Poste, nous n'avons aucune expérience aérostatique à signaler à Lille du dans la région pendant la seconde moitié de Tannée 1784.

Dans l'Artois, le 19 septembre 1784^ se produisait un événement itnportant pour l'histoire de l'aéroslation ; nous voulons parler de la descente du ballon monté par les frèrçs Robert et Hullin,à Beuvry près de Béthune (i).

Les aéronautes étaient partis, à midi et demi, du jardin desTuileries, dans un ballon de forme cylindrique terminé par deux calottes sphériques de 26 pieds de diamètre.Les frères Robert avaient une revanche à prendre de leur ascension mouvementée du 15 juillet de la même année à St-Cloud, dans laquelle ils avaient pour compagnon de voyage le duc de Chartres. Â un moment donné, la soupape refusa de fonctionner et le gaz, se dilatant aux rayons du soleil, menaçait de faire crever le ballon, lorsque celui qui devait ôtre Philippe-Egalité creva l'enveloppe en deux endroits avec la lance d'un drapeau et sauva par cet acte de sang-froid sa propre vie et celle de ses compagnons.

l)ans leur expérience des Tuileries, comme dans celle de Saint- Cloud, les frères Robert prétendaient employer un appareil de direction constitué par une combinaison de rames et de gouvernail. Après un voyage peu accidenté, ils arrivèrent vers 6 h. 40 en vue du château deBeuvry,soità501ieuesdeParis.Par une étrange coïncidence, le châtelain, prince de Ghistelles-Richebourg, venait de se donner le plaisir de faire enlever devant ses vassaux étonnés une petite montgolfière, lorsque le ballon venant de Paris, apparut à proximité. On cria aux aéronautes de descendre, ce qu'ils firent

(1) Le Dictionnaire historique et archéologique du Pas-de-Calais sç trompé en attribuant cette ascension aux frères Montgolller,

très doucement, mais, dit le procès-verbal de la descente rédigé par deux notaires, « l'approche d'un moulin, qui se trouve près le grand chemin allant de Bélhune à Lille, ayant paru les gôner, ils ont fait agir des machines en forme de rames et ont décrit un quart de cercle pour se conduire au milieu de la plaine, t Le ballon dégonflé fut transporté au château, où le prince de Ghistelles offrit aux trois aéronautes une hospitalité digne d'un tel personnage. Six mille personnes des environs accoururent pour les voir et les complimenter; à Béthune, le colonel du régiment de cavalerie leur donna une fête, on les couronna de lauriers au milieu d'un enthousiasme indescriptible. C'était en efTet le plus long voyage qu'on eût encore effectué en ballon, ce qui, joint à la tentative de direction qui paraissait avoir abouti, jusliflait les transports, avec lesquels furent accueillis les aéronautes parisiens. A leur départ pour Paris, ils laissèrent pour souvenir à leur hôle les drapeaux qui ornaient leur nacelle. Le prince de Ghistelles les arbora dans son salon et, voulant en outre rappeler à la postérité, par un monument durable, l'événement qui s'était passé sur ses terres, il fit élever un obélisque en pierre à l'angle des routes de Lille à Beuvry et de Beuvry à Douai (i). Un artiste Lillois, Dussillon, prépara pour la gravure un dessin représentant la descente du ballon des frères Robert à Beuvry : on y voyait en perspective le château du prince de Ghistelles, le paysage environnant et la plaine de Beuvry où atterrissait l'aérostat. Le même artiste fit également un dessin de l'obélisque.

On s'occupait toujours beaucoup, à Lille, de ce qui intéresl'aéroslation et, si aucune ascension n'y avait encore sait été tenlée,plusieurs esprits audacieux et entreprenants avaient déjà, à diverses reprises, émis l'idée d'une expérience sérieuse. Dès Tannée 1784, par exemple, l'abbé Bouvet, aumônier du régiment de Brie en garnison à Lille, avait annoncé son dessein de donner aux Lillois ce speclacle(2). LeSmars 1785, il publiait dans la gazette de l'Epinard, le prospectus d'une expérience aérostatique qui devait avoir lieu sur la Grande-Placé.Il avait trouvé, ajou-

(1) D'après le Dictionnaire historiqueetarchéologiquedii Pas-de-Calais ce petit monument existerait encore et s'appellerait le Ballon.

{2) Ce serait une curieuse figure à étudier que celle de Bouvet, moine franciscain, aumônier militaire, poète, mathématicien, astronome, physicien, chimiste, curé assermenté de Comines et de Phalempin sous la Révolution, pamphlétaire irréligieux, puis marchand à Lille et enfia citoyen de Péronne.

tait-il, un procédé pour produire àlrèsbon compte l'air inflammable au moyen de sang de bœuf et de charbon de hôtre. Pourtant les frais de l'ascension devaient encore être é values à 4000 livres environ. L'abbé s*était donc déterminé, pour mener à bien son expérience, à ouvrir une souscription de trois livres par personne, sous le contrôle d'un commissaire choisi par le Magistral ; l'excédent, s'il y en avait eu, aurait été distribué aux pauvres. On souscrivait chez M. Drapier, apothicaire rue des Malades. Ce projet ne parait pas avoir été suivi d*efl*el, car les Feuilles de Flandre n'en font plus mention.

D'ailleurs l'attention des amateurs d'aérostation devait bientôt être attirée par les préliminaires de la fameuse ascension de Blanchard à Lille. Deux relations de cet événement ont été publiées : Tune assez écourlée qui fut insérée dans l'Almanach de la Loy de Lille de 1785-86, et l'autre, imprimée d'après le journal de Bruxelles,qui n'est qu'un résumé de la relation véritable donnée par l'Epinard dans les Feuilles de Flandre.

Il pourrait donc paraître inutile de recommencer ici le récit de cette ascension, mais, grâce au journal de l'Epinard, il nous est permis d'ajouter quelques détails intéressants qui compléteront ce que l'on sait de cet événement local.

Vers le millieu de juillet 1 785, lors d u passage à Lil le de Blanchard , qui se rendait à Rotterdam pour son treizième voyage dans les airs, l'Epinard engagea l'aéronaute à faire à Lille sa quatorzième expérience, lui répondant du succès (1). Blanchard y consentit et, dès le 26 juillet, le journaliste annonçait à ses lecteurs les conditions principales de la souscription, permettant de prendre des billets à trois où à six livres ; il ajoutait que Blanchard ferait en môme temps l'expérience du parachute monté par un mouton ou un autre animal. Le 9 août, l'Epinard avisait le public de l'arrivée de Blanchard à Lille et confirmait les conditions delasouscription. Le supplément delà feuille du 12 août reproduisait le prospectus de l'expérience et prévenait les souscripteurs que la machine était visible pour eux, à l'état de gonflement, dans la Salle du Concert. Les prix des billets pris le jour même de l'ascension étaient élevés à douze livres.

1. L'insuccès de la première ascension de Blanchard, faite au Cliamp de Mars, à i'aris, le 2 mars 1764, avait été effacé par la réussite de ses expériences suivantes et l'on avait oublié les vers narquois faits à cette occasion :

Au Chanap-de-Mars il s'envola.

Au champ voisin il resta là,

Beaucoup d'argent il ramassa:

Messieurs, sic itur ad aitra.

Ces derniers mots étaient la devise de Blanchard.

La date de rexpérieiico, d'abord indiquée du 17 au 20, fûl relardée jusqu* au 25 août, jour de la Saiut-Louis, aQa de permettre à c certaines personnes de la plus haute distinction, voyageant en celte province », d'y assister.

Le 19 août^ comme prélude, Blanchard, fit une expérience de son parachute dans une des cours de l'Hôpital général où l'on avait élevé un échafaudage de 55 pieds ; cet essai, efTectué devant les administrateurs de l'Hôpital et diverses autres personnes notables, réussit parfaitement; et le chien, déposé dans le Qlet, n*éprouva aucun mal. L'aéronaute renouvela d'ailleurs cette descente en parachute le surlendemain, au Grand Magasin, en présence du Prince de Robecq, de M. de Sombreuil, de quelques officiers supérieurs de la garnison et de plusieurs membres du Magistrat. Les Feuilles de Flandre nous ont conservé les procès-verbaux de ces deux expériences.

Le 25 août arriva. Malheureusement, une pluie «abondante et continuelle empêcha Blanchard et le chevalier de TEpinard qui devait l'accompagner, de s'élever comme ils Tavaienl formellement promis. Voici d'ailleurs comment s'exprime la relation des Feuilles de Flandre :

c Le jeudi 25 août, jour de Saint-Louis, avoit été fixé pour celui du départ des aéronautcs; et comme il étoit annoncé depuis environ 15 jours, quantité d'étrangers François et Autrichiens, s'étoient rendus à Lille pour jouir de ce spectacle. Mais la matinée du jeudi a été si pluvieuse, le terrain oh l'on avoit placé l'appareil éloit si glissant^ qu'à une heure après-midi, après beaucoup d'incertitude, et quoique la pluie eût cessé, M. Blanchard fit représenter à M. le Prince de Robecq, qu'il étoit impossible de faire son expérience ce jour-là, par le temps qu'il lui resloit pour emplir son ballon et faire ses autres préparatifs. Mgr le Prince ayant reconnu cette impossibilité, M.Blanchard vint dire qu'il alloit remettre son départ au lendemain, si le temps le permettoit. i

U y eut bien quelques murmures désappointés, des mécontents crièrent à la mauvaise foi, mais on les fit taire en leur rendant l'argent de leurs billets. Le lendemain, dès 6 heures 1/2 du matin, on s'occupa du gonflement du ballon. A 9 heures, deux coups de canon annonçaient que le ballon était rempli aux trois quarls. A 9 heures 1/2, un petit ballon de 2 p. 1/2 de diamètre fut lancé par la princesse de Robecq; il indiqua la direction N.N.O. A 10 heures 1/2, on altacha la nacelle, qui avoit 8 pieds de longueur, 3 de largeur et 3 de profondeur, et enfin à 11 heures précises, au signal de 3 coups de canon, le ballon s'éleva dans les aira^

c On ne peut décrire, disentles Feuilles de Flandre, TefTet magnifique et imposant de celte ascension. Qu'on se représente un superbe ovale de 96 pieds de hauteur sur 35 de diamètre, auquel étoit suspendue une belle nacelle ornée de crépines d*or, M. Blanchard et le chevalier de FEpinard, son compagnon de voyage, saluant de leurs drapeaux, les applaudissements de ceux que la sensibilité, refTroi ou l'admiration ne rendoient pas immobiles; toutes les troupes de la garnison (6 régiments) sous les armes, en grande tenue, formant un grand quarré qui renFermoit le tout ; cent tambours battant aux champs et plus de deux cens musiciens ou trompettes sonnant fanfare, tout concouroil à rendre ce moment ravissant. Les remparts étoient couverts de monde^ et les promenades, les maisons, les fenêtres, les toits, les clochers regorgeoient de spectateurs. »

De l'observatoire de M. Hélie, rue Grande-Chaussée, les sieurs Hélie, Guffroy*et Frassinetti observent, au moyen de lunettes, les préparatifs de l'ascension. A 11 h. 10 m., ils aperçoivent l'aérostat qui s*élève majestueusement et prend sa direction du nord-ouest au sud-est. Ils le suivent des yeux et le voient s'éloigner insensiblement, toujours dans la môme direction, jusqu'à ce qu'ils le perdent de vue derrière un nuage, deux minutes avant midi.

Arrivé à une certaine hauteur, Blanchard avait déployé son parachute qui tomba entre le moulin de l'Arbrisseau et l'église de Fâches, à une grosse lieue de la ville. Un sieur Delannoy, négociant, qui se trouvait à la porte Notre-Dame, aperçut le parachute et se mit à sa poursuite en marchant dans la môme direction, il arriva peu de temps après la chute de l'appareil et constata que le chien qu'on y avait déposé était tombé très doucement et n'avait éprouvé aucun mal.

Le journal de TEpinard ne donna pas de nouvelles positives de l'issue du voyage aérien avant son numéro du 2 septembre. Toutefois, voici quelques lettres publiées dans le numéro du 30 août, qui donnent des renseignements sur la route suivie par le

ballon.

Bouchain, 26 août, 2 h. 1/2.

a J'ai l'honneur, cher Parent, de vous donner de suite avis que nous venons de voir passer votre Ballonk midi et demi flxe ; il a eu la complaisance de planer au-dessus de la ville pendant un quart d'heure, et de descendre assez bas pour que nous ayons pu très bien remarquer son drapeau et des hommes Iravaillans dans la nacelle ; nous avons crié dans l'espérance d'avoir le salut, mais comme lachose étoit prévue, nous n'avons pu nous faire entendre, Qar avec un porte-voix cela auroit été facile. Quand il eut passé la

ville, il s'est élevé et nous l'avons perdu dans les nues plus d'un quart d'heure ; nous l'aperçûmes encore après, mais il étoit bien éloigné de nous et il alloit droit, d'après la carte, sur Paris, et il est constant que, sans malheur, il y arrivera aujourd'hui. Vous avezdû jouir d'un beau spectacle de le voir s'élancer; mais il nous a fait un plaisir infini d'avoir voulu descendre sur notre clocher, et il n*en étoit pas deux fois plus élevé quand il s* est montré à nous, et où il a bien voulu rester à volonté pour nous satisfaire. Gomme cette assertion vous sera agréable, je ne perds pas un instant pour vous la mander. »

Saulzoir, 26 août 1 785.

a Monsieur, les Moissonneurs m'ont remis ce papier, trouvé sur la campagne du village de Saulzoir, en Gambrésis^ à 12 lieues de Lille, voie directe. Le ballon étoit perpendiculaire ; j'ai crié par trois fois, on m*a répondu à voix très intelligible par le môme cri et autant de fois ; il étoit alors midi et demi. Le ballon nous pa« roissoit de la grosseur d'une bouteille de deux pots. Une fusée qui est partie par là-bas (sans doute un jet de lest) le fit remonter considérablement. Il prenoit la direction pour aller plus loin. Signé : P. Humbert Boulogne, Relig. Carme, i

Voici le billet écrit par le chevalier de l'Epinard, dont il est question dans la lettre ci-dessus :

«Les aéronau tes prient celui entre les mains duquel ce billet tombera, d'écrire à Lille à quelle heure ils sont passés sur ce village et son nom. »

Une autre lettre, signée Poncin, lieutenant-maire de Bouchain, annonça aussi que le ballon avoit été vu à Bouchain vers midi et 20 minutes et qu'il descendit si bas qu'on crut qu'il voulait atterrir.

Enfin, de son côté, Mgr le Prince de Robecq reçut une lettre de Blanchard, datée du village de Saint-Pithon, où le ballon était passé vers 1 h. 1/4.

Cène fut que le 30 août, à midi, qu'un courrier de Douai annonça aux autorités et à Mme de l'Epinard que les voyageurs arriveraient le jour môme à 4 heures; leur descente s'était opérée à Servonen Clermontois, près de Sainte-Ménéhould en Champagne, à 63 lieues de Lille, le jour môme de leur départ à 6 heures du soir.

Celte nouvelle se répandit rapidement dans la ville et, à l'heure indiquée, une foule nombreuse envahit les abords de la porte des Malades. Les aéronautes firent leur entrée dans la voilure de Mme de Wignacourt, femme d'un colonel de la garnison, escortés par un détachement de dragons, par la musique du régiment co-

lonel-général et par d'autres musiques. Il furent reçus aussitôt à rHôtel-de-Ville par le Magistrat assemblé au Conclave el par le maréchal de Sombreuil, commandant la place de Lille. Le soir, on les conduisit à la Comédie où Ton joua, à leur intention, la Belle Arsène, Enfin, pour Qnir la journée, ils soupèrent chez M. de Wignacourt, où l'on tira un feu d*artiflce en leur honneur.

Le Magistrat de Lille, qui avait contribué aux frais de l'ascension pour une somme de 1200 livres, offrit K Blanchard une somme égalé comme marque de satisfaction, ou une boite en or aux armes de la ville, Taéronaute donna la préférence à cette dernière ; quand à TEpinard, il reçut une eafetière d'argent de la valeur de 300 livres. Tout cela, d'ailleurs, sans préjudice des paniers de Champagne que le Magistrat fit porter par les valets de la ville au domicile du rédacteur des Feuilles de Flandre, & l'adresse des deux voyageurs aériens.

Observations faites pendant le voyage aérien de M. Blanchard et le

chevalier de l'Epinard, le 26 août 1785.

Elération du Hauteur mercure deii

Tempi Eut dam le royageurt

dei Circonstanooi du royage du baro- au-dessua

obaenrat. tbermom. mètre. de la terre.

h. m. pouc. ligD. pieda

11 A Lille, l'instant du départ, le vent

11 24 Lachute du chien. » 26 » 1872

U 84 Repos du chien. Sa chute a duré 10

minutes.

11 45 Le gaz se dilate dans le ballon. Dé-

jeuner des voyageurs. » 23 6 4212

12 10 A Boa Vigny.

12 20 Dans un nuage épais et infect.

12 22 Le nuage se dégage. > 22 8 5982

12 45 Au-dessus des nuages. Iris à l'ombre du ballon. Dtner.

1 10 Dans les nuages. Ils découvrent deux villes et jettent des lettres.

1 16 Expérience du nuage vineux.

» » Le gaz du ballon se dilate. 20 S 7254

» » Le gaz se trouble.

1 69 Ils entendent battre la caisse.

2 9 Ils découvrent deux villes dont

l'une est Pont-Ste-Maxence.

2 29 Sous les nuages. Il entendent les cloches. » 24 » 8744

2 40 Ils passent une forêt.

8 15 Dans les nuages. 10 21 » 6552

» » A cinq ou six cents pieds de terre.

4 » Dans un courant très-frais. 8 16 11282

4 58 Le gaz se trouble. Ils ont mal dans

les oreilles. Région àe-i>éatitude.

Rotonde de nuages. L'Epinard

s'endort par le froid. 4 14 ldl04

5 11 Dans les nuages. Tonnerre et

éclairs. or^ a SfiAft

5 SO Assez bas pour se faire entendre. ^ " -«^

6 A Servon . L'instant de la descente.

Un tel événement, excita, cela va sans dire, la verve des poètes du crû el plus d'un enfourcha Pégase à cette occasion. Voici quelques-unes des pièces de vers faites en l'honneur de nos

aéronautes :

Au confie aéronaute

Après le plus bardi voyage, A nos vœux te voilà rendu, Reçois tout rhonneurqui t'es dû.

Couple ami. couple heureux, aussi brave que sage, Ton départ nous laissa dans le ravissement, .Touis à ton retour de notre empressement.

Mars, Vénus, l'Amour et les Grâces cM. et Mme de Wignacourt ' et Mllede Sombreuil)

Volent à ta rencontre... Entraîné sur leurs traces.

Le peuple court en foule et les Vive Blanchard,

Vivent Blanchard et l'Epinard,

Les sons des instruments mêlés aux cris de joie.

Retentissent. L'échojusqu'aux cieux les renvoie.

Dans nos murs rentre triomphant,

Des héros c'est le privilège.

Daigne, au milieu de ton brillant cortège,

Te montrer à l'infirme, au vieillard à l'enfant :

Que ce plaisir au moins les dédommage

De n'avoir pu courir sur ton passage.

De nos magistrats réunis

L'austère et grave aréopage

T'attend au temple de Thémis,

Pour completter par son suffrage

Et ton triomphe et notre hommage.

Par M. de Sf int-Philippe.

La pièce de vers suivante, attachée à une branche de laurier présentée à M. Blanchard au théâtre par Mme Richard, est du sculpteur Corbel :

Mesurant ton retour à notre impatience.

Un lustre est écoulé depuis qu'on ne t'a vu ;

Pour ranimer nos cœurs, il fallait ta présence.

Ne te refuse pas à l'honneur qui t*est dû.

céleste Blanchard, abandonnant la terre,

D'un spectacle étonnant tu vins frapper nos yeux.

Par un nouvel essor tu mesuras les cieux,

Et fus te promener au séjour du tonnerre. . .1

Voyage pour toi glorieux,

Envié par les orgueilleux

De notre belle fourmilière.^ Le fidèle compagnon d'tin voyage si beau, ' Vient d'acquérir pour un siècle de gloire I C'est sur ses ennemis un triomphe nouveau ; Leur baine assure sa victoire.

Une âme généreuse au-dessus des destins Sait braver de sang-froid une grossière atteinte : C'est graver sur le bronze une immortelle empreinte Du mépris que Ton fait de celui des humains.

Poursuis ta carrière brillante, O Blanchard, ouvre-nous ces immenses chemins. Et qu'une découverte encore adolescente Ait son utilité dans tes savantes mains, Prends part aux doux transports qu'excite ta présence. Reçois l'hommage pur d'un coin de l'univers.

Le monarque adoré qui gouverne la France, Instruit de tes succès divers, T'en donnera la récompense.

Cette pièce a peut-être fait beaucoup d'effet au tbéfttre de Lille, déclamée au milieu de la fièvre et des transports d'enthousiasme d'une foule en délire ; mais franchement, lus à cent ans de distance^ ces vers nous laissent bien froids et la renommée de poète de Corbet ne fera jamais pâlir sa gloire d'artiste.

Comme nous l'avons dit plus haut, la relation publiée en 1879 par M. Léon Lefebvre, d'après le journal de Bruxelles, est incomplète ; nous donnerons donc ci-après les passages qui n'ont pas été reproduits ; ils sont relatifs aux premiers moments de T ascension, & la descente du ballon à Servon;nousy ajouterons un tableau des observations faites pendant le voyage aérien. Quant à la carte gravée par Merché, reproduite dans la brochure de 1879, c'est bien celle qui est jointe à la relation des Feuilles de Flandre.

c Nous nous élevâmes à il heures précises, le baromètre étoit & 28 pouces justes, le thermomètre de Réaumur à 12 dég. au-dessus de zéro et lèvent Nord-Nord-Ouest. Dans les premiers instants de notre ascension, nous nous occupâmes, tout en saluant de nos drapeaux, à jouir du spectacle ravissant que nous offroient les troupes sous les armes et les spectateurs rassemblés de toutes parts, le bruit des tambours battant aux champs, la musique guerrière, les fanfares ajoutoient encore à la sensation indéfinissable mais délicieuse que Ton éprouve au moment de Fascension. Elevés au point de ne pouvoir plus distinguer les hommes, je m'occupai du parachute. J'attendis que le mercure se trouvât stationnaire, ce qui devait m'assurer la plus haute élévation où nous pouvions être portés respectivement à la rupture que nous avions en partant. Il était alors 11 h. 24 m. et le baromètre était à 2^ p. J'abandonnai en ce moment le chien qui était dans un filet, attaché au

parachute. L'aDÎmal ne fut pa» à 50 pieds de notre char que le parachute se développa et prit sa belle forme. Il parut un moment stationnaire, nous le vîmes ensuite planer majestueusement sur le vaste fluide et suivre l'impulsion du vent. Au moyen de nos lunettes nous le vîmes enfin arriver sur la terre à'il h. 34 m. après nous avoir paru se promener dans la plaine à quelques pieds de hauteur. Pendant que nous nous occupions à observer le parachute^ nous nous élevions considérablement. A il h. 45 m. le baromètre était à 23 pouces et demi. »

« Nous descendîmes le môme jour de notre départ de Lille (le 26) à 6 heures du soir, à Servon en Glermontois, village qui appartient à Mme la Duchesse d'Elbeufmais qui n'habite jamais cette terre. Les habitans furent tellement épouvantés de voir descendre des nues notre énorme voiture, qu'aucun n'osa s'en approcher. Nous Hmes demander M. le Curé, du papier et de l'encre pour dresser notre procès-verbal de descente. A son arrivée, ces bonnes gens se familiarisèrent un peu avec nous et leur digne pasteur nous offrit tous les secours qu'il étoiten son pou voir de nous donner. Nous les acceptâmes et nous fîmes transporter tout notre équipage à la maison curiale, qui était à 50 pas de notre descente, où. il nous fit rafraîchir et préparer à souper. Ayant appris que nous n'étions qu'à trois lieues de Ste Ménéhould, nous expédiâmes un messager à M. M. du Magistrat de cette ville, pour les informer des circons« tances de notre voyage, de notre descente à Servon, et pour les prier de nous procurer une voiture pour nous reconduire à Lille avec notre équipage. Un moment après, on nous dit que M. le marquis d'Ecquevilly étoit à son château de Grandpré. Nous décidâmes à l'instant de lui aller rendre nos devoirs et nous priâmes M. le Curé de nous y accompagner. M. le marquis et Mme la marquise, ainsi que M. le vicomte, leur fils, Mestre de camp du régiment Royal cavalerie et Mme la vicomtesse son épouse,nous accueillirent avec cette bonté, mêlée de cette joie pure qui caractérise si bien les grands : ils eurent môme celle de nous témoigner leurs regrets de ne pas nous avoir vu descendre à Grandpré. M. le marquis et Mme la marquise ne voulurent jamais permettre que nous nous missions en route le lendemain et nous obligèrent de passer le samedi 27 au château où il y avoitun grand nombre de convives de la plus grande distinction. Le dimanche matin, 28, M. le marquis nous prôta un cabriolet pour nous reconduire à Lille et nous fournit des relais et sa livrée jusqu'à Sainte-Ménéhould,oùle Corps Municipal, en réponse de notre message,avait envoyé dès le samedi

matin, une députation au lieu de notre descente, pour nous inviter à accepter les secours que nous leur avions demandés la veille et que nous ne pouvions lrou\er dans Servon. Nous arrivâmes à midi dans cette petite ville de la Champagne, où la beauté et la douceur dû sexe égalent l'honnôteté et l'aménité de MM. du Magistrat et des Chevaliers de TÂrquebuse. Tout le Corps Municipal, accompagné des Chevaliers de l'Arquebuse, nous attendoient à la porte de Châlon,où ayantpris pieds à terre, M. le Maire nous complimenta sur notre heureux voyage, nous présenta des rameaux de lauriers, le vin d'honneur, nous invita à nous rendre à THôtel de ville et d'accepter un splendide dîner qui nous y attendoit. Nous y lûmes conduits au milieu des acclamations et des fanfares. Deux oiQciers des chevaliers de l'Arquebuse portoient devant nous nos drapeaux déployés. Après avoir satisfaitàTempressementduPublic qui se transportoit pour nous voir, on servit le dîner où M. M. du Magistrat avoient eu l'attention d'inviter les principaux habitans. Après le dîner, on nous apporta le registre de la ville, où les procèsverbaux de notre descente à Servon, celui de M. le marquis d'Ecquevilly et celui de notre réception à Ste-Ménéhould étoient couchés; on nouspria de les signer et de nous regarder dès ce moment comme leurs concitoyens. On s'imagine bien notre embarras à répondre à tant d'honneurs. Enfin on nous reconduisit dans le même ordre à notre voiture, où, après avoir reçu les embrassemens de toute la la ville, nous prîmes la route de Gh&lon. Surnotre passage jusqu'à Lille^ nous avons continuellement trouvé du monde qui nousfélicitoit sur notre heureux voyage. »

M. de St-Philippe, dont nous avons déjà plus haut cité des vers relatifs à notre aéronaute, fit encore les deux pièces suivantes sur leur séjour à Servon et à Ste-Ménéhould.

A M. Blanchard et au chevalier de VEpinard.

Célèbres voyageurs, de nos généreux Hôtes

Vous exaltez l'accueil flatteur et gracieux!

Qu'on vous ait, à Grandpré, reçu comme des Dieux,

Intrépides aéronautes.

Je n'en suis pas surpris: vous arriviez des cieux.

Autres aux mêmes

Ëole est devenu charmant !

Souffrez, illustres téméraires.

Qu'au nom des Champenois, mes amis et mes frères»

Je vous en fasse compliment.

Ce Dieu brusque et fâcheux traite, fort lestement

Grands et petits parmi les hommes,

En un mot tous tant que nous sommes.

Par un juste discernement,

A votre égard il en use autrement,

£t> pour que vous buviez le nectar à sa source.

Vers nos riants coteaux dirigeant votre course.

C'est lui-même qui, mollement,

D'un soufle officieux vous berce, vous promène

Au-dessus du riche domaine

Dont Bacchusdoit s'enorgueillir.

Enfin sa complaisante haleine.

Insensiblement vous ramène

Près d'un peuple courtois, fier de vous accueillir.

Voyez autour de vous comme chacun s'empresse I

C'est une joie, une allégresse

Que peut seule égaler leur admiration t

Les pleurs, les cris de joie en font l'expression.

Dans le zèle qui le transporte.

Le citoyen soldat, en armes^ vous escorte.

Oui, cette belle légion

Adopte vos drapeaux, les porte, les arbore,

Et, vous couronnant de lauriers.

Elle conduit, au son des instruments guerriers,

Votre triomphe qu'elle honore.

Quel est, à la tète des rangs.

Ce capitaine à cheveux blancs? U)

Après 30 ans de vétérance.

Vainqueur dans nos combats, et vainqueur dans nos jeux,

Vieilli sous le harnois, votre auguste présence

Lui rend sa vigueur et les feux

De la première adolescence.

A l'hommage public le Dieu de la gaité,

Joint celui de ses dons et, vassal volontaire,

Bacchus est votre tributaire.

Savourez ses présens et qu'à votre santé

Ce jus délicieux, à la ronde porté.

Fume, Jaillisse, écume, étincelle et pétille ;

Et que du convive enchanté.

Avec la joie, éclate et brille

L'agréable vivacité I

Devenus citoyens et nos compatriotes,

Sainte Menehould, braves aéronautes,

A ce titre a des droits sur vous :

Daigne Ëole bientôt vous ramener chez nous.

Le chevalier de TEpinard se crut à son tour obligé, puisqu'il revenait des cieux, d'emprunter la langue des dieux, pour remercier lo Magistrat de Lille de la superbe cafetière d'argent aux armes de la villoi qui lui avait été offerte comme souvenir ; mais ces vers ne valent vraiment pas la peine d'être cités.

(1) «M. Dellège, chef de TArtiuebuse, âgé de 80 ans. M. Dellège, son flis, est premier écbevin deSainl-MénehouId. Nous avons vu verser des larmes délicieuses à ce vieillard respectable, en nous disant: J'ai 80 ans, mes amis, il y a 30 ans que je n'ai mis mon uniforme, je l'ai mis aujourd'hui pour vous honorer ; embrassez-moi, partagez ma joie, c'est le plus beau jour de ma vie. » {Note de VEpinard),

Le voyage aérien de Blanchard et du chevalier de TEpinard n'excita pas seulement la verve des poêles ; le peintre François Watteau voulut retracer sur la toile les deux scènes du départ de Taéroslat et du retour des voyageurs ; de son côté le graveur lillois^ Helman, reproduisit de son burin ferme et élégant les deux tableaux de son compatriote, dans deux pièces très connues des amateurs (i). Le sculpteur Gorbet, dont nous avons cité une poésie de circonstance relative à l'ascension de Blanchard, modela le portrait de Taéronaule et fit don à la ville d*un exemplaire en pl&tre destiné à être déposé dans le local de TEcole de dessin. Le Magistrat de Lille, qui aimait à rendre politesse pour politesse, lui envoya, comme marque de remerciement, un panier de 50 bouteilles de vin. Il serait intéressant de savoir ce qu'est devenue cette œuvre du sculpteur lillois.

L'ascension de Blanchard, comme nous venons de le voir, produisit à Lille une grande impression ; deux faits, que nous allons relater, prouveront combien les Lillois d'il y a cent ans se préoccupaient défaire faire des progrès à la science de l'aérostation.

Un apothicaire lillois, M. Carette qui, depuis la découverte de Montgolfier, s'était probablement intéressé à toutes les expériences aérostatiques qui avaient eu lieu à Lille, ainsi qu'à toutes les tentatives qui avaient avorté, se chargea d'exécuter pour Blanchard un ballon spécial. Cet appareil, rendu imperméable par des procédés particuliers, était destiné à faire des expériences sur la gravité des corps : il devait enlever un parachute chargé d'un animal, du poids de 60 à 80 livres ; au moyen d'un mécanisme, quand le ballon aurait été à une hauteur déterminée, le parachute se serait détaché en môme temps que l'aérostat se serait vidé. Dès le 4 octobre 1785, il fut loisible aux amateurs d'examiner cette machine dans une des salles de l'hôpital général, moyennant une rétribution facultative au profit des malheureux.

C'est d'ailleurs avec deux ballons construits par Carette, et dont l'un était muni d'un parachute, que Blanchard fît une ascension à Hambourg le 23 août 1786. La 17® ascension de Blanchard à Douai fut également effectuée au moyen d*un ballon construit par Carette.

L'autre fait auquel nous faisons allusion n'est rien moins que la

(1) Les deux tableaux de François Watteau se trouvent dans la collée* tioûde M. Lenglart, de Lille.

coQslruction.par un Lillois, le sieur Plancq,d'un modèle de ballon dirigeable.

Une gravure que nous avons rencontrée dans la colleclion de M. Quarré-Reybourbon» représente Tappareil ; une légende qui y est jointe donne l'explication de ses difTérentes parties.

Cette invention fut soumise au Magistrat de Lille, le 16 novembre 1785 et le professeur Saladin lut chargé officiellement de l'examen de ce projet d*aérostat.

Les pièces officielles, que nous avons retrouvées dans le registre aux résolutions du Magistrat, et que nous résumons ci-après, donneront une idée suffisante de la valeur de l'invention du précurseur lillois des capitaines Renard et Krebbs (1).

Le 16 novembre 1785, le Magistrat est saisi d*une requête du sieur François-Joseph Plancq. qui expose qu'il a inventé une mécanique qu'il croit susceptible de diriger un globe aérostatique. Il a construit un modèle de son invention et sollicite Texamen de sa machine par des gens compétents, physiciens et mécaniciens. L'assemblée échevinale désigne à cet effet le S** Saladin, médecin et professeur de malhématiques,dont nous avons eu l'occasion de parler au début de ce travail.

Voici la partie intéressante du rapport dressé par cet expert officiel :

« Cette machine consiste en une colomne formée par trois ou quatre perches de sapin et entourée du môme taffetas vernissé que le reste du ballon. Cette colomne doit traverser verticalement tout le globe aérostatique, de manière que le gaz inflammable contenu dans le ballon ne puisse se répandre dans la colomne et que cependant Tair atmosphérique puisse librement passer dans sa longueur comme dans une cheminée. C*est dans cette colomne que doit être contenu tout le secret de sa machine avec les hommes qui doivent la faire mouvoir. Le haut et le bas de cette colomne est garni d'un plancher circulaire qui lui sert de base et de plafond et chacun de ces planchers est mobile dans un sens horizontal autour de son centre, de manière cependant que ce mouvement horizontal de rotation se communique de l'un à l'autre plancher par le moyen d'une perche qui y est attachée. C'est ce mouvement qui doit ser-

(1) Il y avait l'étoffe d'un inventeur dans le sieur Plancq, car il ne s'était pas borné k rechercher le moyen de diriger les ballons, il se targuait en outre d'avoir trouvé un procédé pour démolir facilement les épaves échouées et débarrasser les côtes des carcasses de navires ensablés. Il se faisait fort aussi de construire un vaisseau insubmersible qui naviguerait sans voiles et sans rames et malgré les vents contraires. Nos bateaux à vapeur ne font pas autre chose.

vîr à Taéronaute pour présenter les ailes vers le point de rhorizon qui lui plaît, parce que les ailes et les ressorts qui les font mouvoir sont attachés à ces planchers.

« L'aéronaute se place dans le bas de cette colomne, soit seul, soit avec ses compagnons de voïage, et là, en tirant une seule corde qui, par des poulies de renvoi, est attachée h des ressorts, il doit bander ces ressorts, lesquels en se débandant poussent des ailes de taffetas qui frappent l'air d'un seul côté et dans le môme sens^ ce qui doit faire aller Taérostat dans le sens contraire. Ces aîles sont de trois sortes, les deux principales sont placées, une en haut de la colomno au-dessus du globe, l'autre en bas de la colomne au-dessous du globe. Ces deux ailes ont une forme semblable, à peu près circulaire; une troisième aile est oblongue, ayant la figure d'une ovale fort allongée : elle se place en bas de la colomne et est opposée à la quatrième aîle qui a exactement la figure d'un parapluie. Toutes ces ailes doivent, comme je l'ai déjà dit, agir en môme temps, par des ressorts que Taôronaute bande et lâche alternativement.

« Quoiqu'on ait employé avant le S** Plancq des aîles de taffetas pour obtenir la direction des aërostats, je ne vois rien qui puisse empêcher aud. S' de se dire auteur du méchanisme que je viens de décrire; car, malgré que je n'ai rien négligé pour m'insiruire des choses relatives aux aërostats, il n'est rien venu à ma connoissance qui ait pu môme indiquer un pareil méchanisme. En foy de quoi, j'ai signé le présent procès-verbal. Lille, le 18 novembre 1785. — (Signé) :Saladin(l). i

Dès le 19 septembre 1783, un lecteur du Journal de Paris, qui signait Persée, envoyait à cette gazette une lettre où il émettait ses idées sur la forme et la figure à donner aux globes aérostatiques, dont rinvenlion était toute récente.

Il convenait, selon lui, que ces machines pussent joindre à la rapidité de la course dans l'espace, la grâce et l'élégance, et en môme temps il était indispensable d'assurer la sécurité du voyageur assez osé pour se confier à elles. La forme la plus heureuse, à son avis, était celle du cheval Pégase. Le corps servait de récipient au gaz, la tête et la crinière faisaient l'office de proue, les aîles modéraient la vitesse et déterminaient l'élévation, tandis que

(1) Extrait du Registre aux Bésolu tiens du Magistrat de Lille,annéel786«

la queue forrmait le gouvernail.il suffisait enûn de placer les pieds du Pégase dans rattitude du cheval qui galope, d'y joindre du lesl destiné à maintenir l'équilibre de la machine et Ton avait un cheval volant parfait, sur le dos duquel un aéronaute hardi pouvait commodément prendre place et s'inslaller tout à son aise. Notre innovateur ajoutait pour compléter : « On devine aisément la place d'une soupape qui, s'ouvrant à la volonté du Navigateur, laisserait échapper promptement, par le rapprochement de ses genoux, une portion du gaz et tempérerait la légèreté du cheval dans le cas où il voudrait s'emporter au-delà des nues.»

C'est peut-être cette conception jetée par un amateur dans les papiers publics qui donna à deux mécaniciens de Strasbourg, les frères Enslen, l'idée de construire en baudruche des aérostats de grande taille, revêtant des formes d'hommes ou d'animaux.

Dès le il juin 1785, ils lâchèrent dans les airs, de la cour du Temple, à Strasbourg, un coursier allé représentant Pégase et monté par un cavalier. Ce cheval, construit dans les plus exactes proportions, prit son vol en présence d'une foule immense de spectateurs. Après avoir plané pendant quelque temps et semblé galopera travers les nuages^ il alla tomber à 8 lieues de Strasbourg» près de la ville de Schlestadt.

Le dimanche, 24 octobre 1785, les Parisiens, à leur tour, jouissaient du même spectacle, et le S^" Enslen, qui se pare dès lors du titre de Physicien, recommence l'expérience de Strasbourg dans les jardins de l'artificier Ruggieri. Le cheval allé, monté par un guerrier également en baudruche, prit son vol dans les airs, précédé par une Nymphe de 8 pieds de hauteur. Le Pégase alla tomber près de Montmorency et la Nymphe dans la plaine de Genevilliers ; ces deux appareils n'avaient subi aucune détérioration quand Enslen rentra en leur possession. Près d'une année plus tard, le 24 septembre 1786, Enslen renouvela la môme expérience, encore dans les jardins de Ruggieri et avec les mômes figures en baudruche.

Peu de temps après cette dernière ascension de ses figures^ notre Strasbourgeois entreprit une tournée en province, comme il en avait fait une déjà en Angleterre. Le 21 novembre, l'Epinard, toujours friand de ce qui tcuche à l'aérostation, annonce à ses lecteurs l'arrivée des frères Enslen dans la ville de Lille.

Le dimanche suivant Enslon laissa s'enlever sa Nymphe dans la salle du théâtre, et notre journaliste parle de cette expérience comme d'une chose merveilleuse : « En voyant, dit-il, celle charmante figure s'élever jusqu'au plafond delà salle et se promener le

long desloges, on s*est rappelé avec plaisir les contes du comte de Gabalis et la Boucle de cheveux enlevée de Pope.

«En considérant la taille de cette figure (qui était haute de 8 pieds et ne pesait que 14 onces), son corps diaphane, sa légèreté et sa brillante parure, on Tauroit effectivement prise pour une jeune sylphide qui planoit et se balançoit avec grâce au milieu du fluide. *j

Les fVères Enslen exposèrent dans Tatelier du sculpteur Corbel, rue de TAbbaye de Loos,les différentes figures de baudruche qu'ils avaient fabriquées, et le public fut admis aies contempler toutes gonflées. On y admira en particulier un chef d'oeuvre de pa*tience auquel nos Strasbourgeois. avaient travaillé pendant 15 mois et qui était destiné â: être lancé àSt-Cloud Tété suivant.

C'était une Diane assise dans un char triomphal traîné par deux cerfs qu'elle guidait de sa main divine. La déesse avait 12 pieds de hauteur, les cerfs avaient 17 palmes et ce groupe tout entier ne pesait que 44 onces. A côté de la Diane, on pouvait voir le fameux cheval Pégase monté par Persée, puis une figure de Harpie, Mercure assis sur un Duage,et enfin la Nymphe qui, de môme que le Pégase, avait déjà été lancée plusieurs fois. Il y eut fouie dans l'atelier deCorbet, pour visiter ces aérostats qui faisaient, un effet très brillant, surtout aux lumières. II n'en coûtait d'ailleurs qu'une pièce de 12 sols et le public était admis de 10 heures du malin à 9 heures du soir.

Mais, pour les amateurs d'aérostation, et ils étaient nombreux à Lille, admirer les figures des frères Enslen, dans un local clos, ne suffisait pas ; aussi un certain nombre de personnes manifestèrent le désir de voir lancer en plein air une de ces figures.

Il fallait d'abord obtenir la permission de l'autorité ; on se rappelle en effet que le Magistrat avait interdit tout lancement de ballon par ordonnance du 12 mai 1784. Pour couvrir les frais de l'ascension et garantir la perte possible de l'aérostat, on organisa une souscription à 24 sols par personne. Ce fut la grande figure de Nymphe que l'on décida de lancer. Au jour dit, c'est à dire le 1" janvier 1787, l'appareil en baudruche fut amené sur la place de la Caserne des Buisses, c'est-à-dire sur le terrain occupé actuellcmentparla gare des voyageurs. A 2 h. 3/4,le gonflement commença ;pour faire prendre patience à la foule, on lança d'abord un petit ballon et, quelques minutes plus lard, la Nymphe s'éleva à son tour majestueusement et imitant, parait-il, à s'y méprendre, par son balancement et l'ondulation gracieuse de ses mouvements, la démarche et les manières d'une femme véritable.

Le5 janvier, le journal de l'Epinard rendait compte de l'ascen-

sioa dont le succès, disail-il, avait élé des plus brillans. Mais, à celle date, on n'avait pas encore de nouvelles du sort de cet appareil aérostatique. Ce n'est que dans le n« du 12 janvier que TEpinard annonce que, le 2 du môme mois, vers 3 heures, des paysans de Rœux avaient aperçu la Nymphe aériennâ,qui s'était accrochée à un arbre et qu ils avaient prise tout d'abord pour le fantôme de la dame du lieu, qui était morte précisément quelques jours auparavant. L'aérostat fut renvoyé à Lille à M.Caretie suivant les recommandations écrites sur un billet qui y était attaché.

Une mauvaise gravure nous est restée comme souvenir de l'événement que nous venons de rappeler ; elle est intitulée : L'ascension de la Nymphe aérienne s'est faite le i«' janvier 1 787 sur la place du quartier des Buisses à Lille par le S^ Enslen.

Elle est due au burin sec et dur de Durig, compatriote Strasbourgeois d'Enslcn, établi à Lille, où il mourut en 1816. Cet artiste a gravé quelques médailles.plusieurs portraits et des vues de monuments pour l'Annuaire du département du Nord et l'Almanach de Lille de Danel.

Il est assez difficile, pour les Lillois de notre époque, de se rendre compte bien exactement de remplacement figuré dans la gravure de Durig. Cet espace de terrain qui se trouvait resserré entre le rempart et la caserne des Buisses et auxquels il aboutissait d'un côté par la rue actuelle des Buisses, et de l'autre par la rue deMuy ou du Bombardement, s'appelait, au moment de la construction de la gare des voyageurs, Place d'Armes.

Cette place formait comme une sorte d'esplanade au-devant des bâtiments de la caserne qui, eux-mêmes élaient adossés aux maisons delà rue de Tournai. Le bâtiment que l'on voit à la gauche de notre estampe, percé de deux rangées de huit fenêtres fort élevées au-dessus du sol, doit être précisément celte caserne des Buisses et le point de vue du dessinateur parait pris par conséquent du côté de la rue du Bombardement. Le clocher et l'église que l'on aperçoit dans le fond représentent la chapelle du couvent des Bons-Fils, affectée de nos jours au culte évangélique et démolie lors de la construction de la nouvelle gare.

Le remblai qui est dessiné à droite, bordé d'une haie et de quelques arbres, est sans doute le premier parapet de la fortification. La Nymphe en baudruche vient de s'élancer dans les airs, on voit encore dans le lointain le petit ballon qui l'a précédée. Son costume ne répond pas le moins du monde à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui du costume d'une nymphe et elle est habillée tout bonnement comme une élégante de ce temps-là : robe décolletée, à taille

longue en pointe, paniers élargissant les hanches et laissant à découvert, devant la robe, une sorte de tablier festonné ; le bras droit relevé paraît maintenir sur la tête un globe ressemblant fort à un ballon ordinaire, les deux bouts d*une ceinture flottent au vent, la main gauche tient un papier, sans doute Tadresse d'Enslen ou de Carette,etdes instructions pour la réexpédition de sa machine par ceux qui la retrouveraient. Malgré toutes ses imperfections, cette gravure a eu du moins le mérite de nous conserver le souvenir de cette expérience et de nous laisser une idée assez exacte de ce qu*était cette Nymphe aérienne.

Après sa 14* expérience, l'aéronaute Blanchard fit successivement deux nouvelles ascensions, à Prancfort-sur-le-Mein etàGand. Son voyage aérien avec le chevalier de TEpinard avait eu dans toute la Flandre française un grand retentissement, et les principales villes du pays se disputaient Thonneur de le posséder.

Comme Blanchard était appelé à Tétranger, et notamment, à Hambourg, Vienne, St-Pélersbourg, Rome et Naples, il ne lui était pas possible de contenter tous ses admirateurs ; il choisit donc, comme théâtre de sa 17« ascension, la ville de Douai. Il avait toujours laissé espérer aux Lillois, et en particulier à TEpinard, qu'il aurait recommencé pour eux l'expérience aéronautique de 1785: au mois de mars de 1786, il écrivait encore au rédacteur des Feuilles de Flandres, qu'il ferait tout son possible pour se trouver à Lille au moment de la fête annuelle, c Dans ce cas, ajoutait l'Epinard dans son journal, il est certain qu'il remplira les vœux univer- 8els,mais,si absolument il ne pouvait s'y rendre et que le Publicdaigna(Wc) avoir lamôme confiance à unde ses compagnons de voyage, amateur zélé des sciences et notamment de l'Aérostation, et que ce Public voulut y contribuer par la voie de la souscription, pour le dédommager des frais qu'exigerait cette expérience, nous sommes autorisé à annoncer qu'il l'entreprendra, aidé par les Physiciens de cette ville,etil ose promettre un voyage, peut-être utile aux sciences et qui surpassera tous ceux qui ont été faits jusqu'à ce jour, t

Il ne parait pas que cet appel et ces avances de l'Epinard aient été entendus, car jusqu'à l'ascension de la Nymphe aérienne, en 1787, nous n'avons rencontré le souvenir d'aucune expérience aérostatique à Lille.

Quoi qu'il en soit, Blanchard s'aboucha dès les premiers jours

du mois de mars 1786 avec quelques notabilités Douaisiennes qui

^furent chargées de recueillir les souscriptions destinées à couvrir

les frais de l'ascension projetée. Celte souscription eut un très grand succès et la liste comprend la plupart des noms de la noblesse, de la magistrature et des officiers de la garnison. On recueillit d'abordy tant chez le notaire de Bailliencourt dil Gourcol que sur les listes en circulation, des souscriptions pour 468 billets à 6 livres et pour 127 billets à 3 livres. De plus les olQciers du régiment d'Or* léans souscrivirent pour 90 livres et, après l'expérience, il fut versé encore 9 louis.

L*aérostat, cubant 5*^7 pieds, fut exposé avec tous ses accessoires, pendant quelques semaines, dans une des salles de THâtel de ville de Douai, où les curieux purent le visiter moyennant une redevance de 12 sols, au profit des ouvriers de Blanchard.

Ce fut M. Houzé de Granchamp, avocat au Parlement de Flandre et ancien échevin de la ville, qui s'occupa le plus de celte expérience aérostatique. M. Aimé Houzé de TAulnoit, dans le travail généalogique qu'il a publié sur sa famille, relaie quelquesunes des circonstances de l'ascension de Blanchard à Douai, mais les détails donnés par les Feuilles de Flandre étant plus nombreux et plus précis, nous emprunterons à ce journal la plupart des éléments de notre récit, en y ajoutant quelques faits particuliers puisés dans le c Journal et Procès-verbaux du dix-septième voyage aérien de M. Blanchard, citoyen de Calais et pensionnaire du Roi, parti de Douay^ le dix-huit avril 1786. d in-4o de 12 pages imprimé la môme année.

La date de l'ascension avait d* abord élé fixée au 25 mars, mais la pluie el le vent ne permirent pas à l'aéronaule de tenter môme le gonflement de son ballon. Blanchard crut ôtre plus heureux le lendemain, dimanche, et, dès six heures du matin, il commençait les préparatifs de son expérience ; le ballon avait élé installé dans la cour des casernes près la porle d'Esquerchin ; malheureusement le vent qui soufflait en rafales enlre les deux bâtiments militaires, mallrailraittellemenirappareil qu'une grande partie du gaz s'en échappa. C'est en vain qu'on avait installé comme abri une sorte d'enceinte en toile, soutenue pardes sapins autour du ballon, la violence du vent étail telle que très peu de gaz pouvait pénétrer dans l'enveloppe conslammonl secouée. D'autre part, le froid était si vif que le plus grand nombre des spectateurs avait déserté la place, Blanchard, exaspéré de ce conlre-leraps, voulut partir quand môme et s'élança dans la nacelle, mais le ballon étail à peine parvenu à la hauteur du rampart qu'il tomba. C'est en vain que l'aéronaute jelte par dessus bord, son lest, ses instruments, son ancre et ses vivres, il esl de nouveau précipité violemment à terre. Il

tente une troisième fois de s'élever, mais sans plus de succès; enfin, le premier président du Parlement de Flandre et les membres du Magistrat de la ville s'opposent h ce qu'il renouvelle ses dangereuses tentatives. Blanchard avait consommé dans ces deux jours sa provision d'acide, de ter et de zinc. Il envoya donc eu grande hâte à Dunkerque chercher l'acide vitriolique qu'il a fait venir d'Angleterre ; quant au zinc, il ne put en trouver ni à Lille, ni à Bruxelles, ni à Dunkerque. Heureusement un « protecteur illustre des sciences et des arts, aussi bienfaisant qu'éclairé », lui en procura 2000 livres. Le ballon, 'malgré les bourrasques qu'il avait supportées, n'étaient nullement endommagé et il fut bientôt prêt pour une nouvelle tentative.

Mais l'acide n'arrivait pas de Dunkerque, et ce ne fut que trois semaines plus tard, le 18 avril, que Blanchard put tenir les promesses faites à ses souscripteurs. Voici comment un abonné de Douai à la gazette de TEpinard rend compte de cette ascension : a Monsieur Blanchard a enfin obtenu la victoire sur les vents : il est parti aujourd'hui de la cour des Casernes près la porte d'Escrechin. Deux ailes do bâtiments parallèles y forment un courant d'Air violent et presque continuel, mais cet aéronaute ne paraît pas craindre un obstacle de plus. Le ballon, ayant été rempli en peu de temps dans une tour construite en planches, formoit une sphère parfaite. M. Blanchard assis dans sa nacelle et soutenu à 2 pieds de terre, fut amené au milieu d'une vaste enceinte. Une foule de personnes qualifiées et de citoyens remplissoient les casernes, le peuple couvroit les ramparts : tous désiroient avec un attendrissement mêlé d'inquiétudes, le moment de l'ascension. Des bourrasques de vent qui tomboient sur le «ballon et le ramenoient jusques à terre, raugmenloient encore. M. Blanchard, tranquille dans sa nacelle, atlendoit un moment de calme. A deux heures, il donna le signal du départ ; les mains qui le retenoient l'abandonnèrent et il s'éleva majestueusement dans les airs. Des cris de joie, de satisfaction l'accompagnèrent, le canon des remparts annonça son ascension, et Taéronaute, saluant par trois fois de son drapeau, répondit aux applaudisseraens. Cependant il s'élevoit toujours, allant, & ce que l'on conjecture, vers Bapaume. On le suivit des yeux pendant une demi-heure, alors il entra dans les nuages et on le perdit de vue. Ce spectacle superbe nous a intéressés trop vivement. M., pour que je ne me hâte pas de vous en faire part. La 17® ascension de M. Blanchard a été aussi brillante que les précédentes, et elle est bien faite pour ajouter encore à sa

réputation. J'ai honneur d*étre, etc. >

f Un de vos abonnés, i

Voici d'ailleurs le procès-verbal officiel de cette ascension !

c L'an 1786, le 18 avril, en la ville de Douay, nous soussignés attestons avoir été présens à la 17* expérience aérostatique de M. Blanchard, citoyen de Calais, Pensionnaire du Roi, et déclarons que cet aéronaute qui, depuis plusieurs jours avoit été constamment contrarié par les vents, après avoir parfaitement rempli son ballon, qui Tormoit la plus belle sphère, s'est élevé majestueusement dansles airs, et avec la plus grande sécurité, à deux heures après-midi. Le baromètre était à 27 pouces 9 lignes, le ciel couvert etun vent nord-est souffloit avec violence. Cet aéronaute a emporté avec lui les instrumens propres à faire des expériences. En foi de quoi nous avons signé : De Pollinchove, Premier Président; Bruneau de Beaumez, Procureur général; Foucques, chef du Magistrat ; La Fargue, Major de la place ; Eugène, prince de Bélhune- Hesdigneul ; le baron de Nedonchel ; le comte de Sarp; Enlart de Granval. procureur général du conseil d'Artois ; de Croy, comtesse de Trazegnies ; Mortagne de Landas, marquise de Jumelles ; Mortagne de Landas, baronne de Lagrange ; le marquis de Coupignies ; la comtesse de Villers au Tertre; etc., etc., etc.

Gomme nous Tavons vu plus haut, l'apothicaire Lillois, Carette- Sohier, avait construit, d'après les indications de Blanchard, plusieurs de ses aérostats ; ce fut lui également qui construisit le balon de Douai. Le taffetas de Tappareil était recouvert d'un enduit de l'invention de Blanchard, qui le rendait imperméable et lui donnait une telle solidité que le vent, le verglas et la neige quMl eut à supporter ne lui causèrent aucun dommage. Quant au gaz on le fabriqua au moyen de l'action du vilriolà66®surlefer et le zinc.

Le 20 avril au matin^ les Douaisiens apprenaient, par un courrier envoyé par M. Blanchard, Theûreuse issue de son voyage aérien et sa descente au village de l'Etoile, entre Amiens et Abbeville, à 32 lieues de son point de départ. L'aéronaute avait mis une heure et demie pour efTecluer ce trajet.

« Après s*ÔLre soutenu pendant une demi-heure à la hauteur des nuages, écrit un correspondant Douaisien aux Feuilles de Flandre, M. Blanchard s'est élevé rapidement à 18^060 pieds. Là, emporté par un tourbillon, il alloit très-vite ; mais le froid fayant saisi et s'appercevant que le vent le portoit vers la mer, il se détermina à descendre. Le vent étoit considérable. Son ancre qu'il avoit laissé couler, ravageoit et brisoil tout dans les campagnes; enfin elle s'accrocha à quelques pas au-delà de la Somme, et M. Blanchard descendit dans une vaste prairie, près le village de l'Etoile, entre Amiens et Abbeville, une heure et demie après son départ. On

âonnoit les vêpres quand il partit de Douay, il arriva à 32 lieues de là pour les entendre. Dès qu'on Taperçut, tout le monde déserta Téglise et plus de quatre cens personnes se trouvèrent à son arrivée et facilitèrent sa descente. Après avoir dégonflé son ballon, qui n'est pas du tout endommagé, il se rendit aux invitations de M. Jourdain de la Loge, seigneur de l'Etoile, où il fut accueilli et retenu chez lui de la manière la plus^ distinguée. Il a dû en partir le 19 après-midi pour se rendre à Amiens, venir dîner le 20 à Ârraset arriver vers 5 heures à Douay, où on lui prépare une réception brillante^ récompense bien flatteuse de ses lalens et de ses succès. J'ai l'honneur d'ôlre, etc.

Un de vos abonnés, s

Au cours de son voyage aérien, Blanchard avait laissé tomber un paquet de lettres qu'il avait écrites c au plus haut des airs t et adressées à MM. du Magistrat de Douai, à M. Houzé de Grandchamp, au Journal de Paris et à son ami TEpinard. Ces lettres furent trouvées le môme Jour, à 3 heures^à St-Amand en Artois,parle S^ le Fetz, fermier,, et mises à la poste d'Arras, h cinq lieues de là.

Voici le texte de ces lettres qui sont assez curieuses :

« A Messieurs du Magistrat de la ville de Douay

Messieurs,

Vous m'avez sauvé la vie, Messieurs, en vous opposant le 28 mars à mon départ. Si, par cette expérience, j'ai eu le bonheur de vous plaire aujourd'huy, je suis bien indemnisé des revers que le mauvais tems m'a fait éprouver.

Je suis avec respect, Messieurs, votre,^tc.

Blanchard.

En l'air ce 18 avril 1786. »

La lettre à H. Houzé de Granchamp était conçue dans les termes suivants :

a Je suis aussy bien portant que mon ballon m'emporte bien ;

je tiens, ce me semble, la route de Doullens. Je vous souhaite bien

le bonsoir, et suis votre aroy sur la terre, comme sur la mer et dans

les airs.

Totus ego sum tuus,

Blanchard.

Dans les plaines éthérées^ ce 18 avril 1786. d

A l'Epinard, il écrivait : c . . . . Puisque je ne jouis pas aujourd'huy du plaisir de converser avec toi dans les vastes solitudes de

Pair, permets que je m'en indemnise par la satisfaction de t'adres-

ser la présente. Je suis aussi boufB de plaisir que mon ballon est

gonflé d'air inflammable. Adieu.

Blanchard, t

Enfln dans son n<> du 24 avril, le Journal de Paris insérait ce dernier billet :

« Messieurs,

On me trouve quelquefois original, j'ai beaucoup de plaisir à rêtre ; c'est pourquoi dans ce moment, appuyé sur le bord de mon char, vacillant, planant à 3 mille toises du globe terrestre, embrassant d*un coup d'œil Torbe de TUnivers, foulant l'immensité à mes pieds, je vous adresse la présente, que je me propose de jeter sur la première ville que je pourrai découvrir en descendant.

Je vous ferai part de mes observations, lorsque solidement appuyé sur la terre, je pourrai, à mon aise, faire le résultat de mes calculs. J'ai Thonneur d*ètre, etc.

Signé Blanchard, citoyen de Calais, Pensionnaire du Roi, »

Gomme nous l'avons vu, la descente de Blanchard s'était opérée sans accident et Taéronaute avait reçu le plus charmant accueil chez M. Jourdain de la Loge. On ne le laissa partir que le lendemain dans raprès-midi etM. de Puyraimond, gendre du châtelain de l'Etoile, voulut le reconduire lui-môme jusqu'à Amiens, d'où il se rendit à Arras et de là à Douai.

Le mercredi soir, tout ce que la ville renfermait de notabilités se porta à la rencontre du héros du jour ; les dames du plus haut rang se disputèrent l'honneur de l'avoir dans leur voiture. Un grand nombre de cavaliers et des équipages luxueux, précédés d'une musique militaire,lui faisaient un cortège triomphal. Au milieu des acclamations de la foule, Blanchard arriva à l'Hôtel de ville où l'attendait le corps du Magistrat qui lui fit présent, comme souvenir de son voyage, d'une montre à répétition enrichie de brillants, et d'une somme d'argent. En échange, Blanchard présenta à l'Echevinage un des drapeaux qui ornaient sa nacelle, celui aux armes de la ville de Douai. Un autre de ces drapeaux, aux armesdeM.de Polinchove, fut offert à ce magistrat; un troisième enfin avait été gracieusement remis par l'aéronaute à Mme Jourdain de la Loge, la femme du seigneur du village de l'Etoile, où il avait opéré sa descente. U paraît que M. Jourdain, en souvenir de cet événement mémorable, avait projeté de conslruire un pavillon de plaisance à l'endroit même où Blanchard était descendu, pavillon qui aurait porté le nom de l'aéronaute et où l'on aurait déposé le drapeau. Nous ne savons si ce projet a jamais été réalisé.

BoBn, comme couronnement à celle réception triomphale, Blanchard dut accepter un souper superbe chez Mme de Margenci et assister, à l'issue du souper, à un feu d'arliCce où élincelèrent en lettres flamboyantes diverses devises et sentences en rapport avec l'exploit qu'il venait d'accomplir.

Le 23 août 1786, lors de sa 20* ascension aérostatique h Hambourg, Blanchard, qui était un chercheur et avait une foi robuste en l'avenir des aérostats, avait fait son expérience au moyen de deux ballons conjugués, construits par Carette de Lille, et dont l'un était muni d'un parachute. Le but qu'il poursuivait en jumellant ainsi ses ballons était d'arriver à en diriger la marche à travers les airs. Au commencement de l'année 1787, il voulut encore renchérir sur l'expérience de Hambourg et il imagina de construire un système de quatre aérostats, cubant chacun 900 pieds, surmontés d'un cinquième ballon de 1350 pieds, muni d'un immense parachute. Il espérait enlever quatre personnes dans les airs au moyen de cet appareil, qu'il comptait bien pouvoir gouverner facilement. Celte expérience, qui devait avoir lieu dans les derniers jours de février 1787 à Valenciennes, ne put être effectuée que le 27 mars et non sans péripéties, comme nous allons le voir dans les procèsverbaux officiels de l'ascension et de la descente,

f Procès-verbal de la 23* ascension de M. Blanchard, faite à Valenciennes le 27 mars 1787.

Nous, Prévôt, Jurés et Echevins de la ville de Valenciennes, certiflons avoir été témoins de la 23* ascension de M. Blanchard, qu'il a faite dans cette ville au moyen de cinq aérostats artistement adaptés à son char; cette expérience ayant été tentée le 27 mars pendant un vent violent, les aérostats furent rapidement portés contre le clocher de l'Hôpital général, lieu de l'ascension, l'un d'eux s'y accrocha; une crainte subite se répandit dans toute l'assem. blée, chacun trembloit pour les jours de cet aéronaute qui, seul, éloigné de tout secours, se dégagea du clocher avec un courage qui ranima les spectateurs efTrayés ; mais la crainte redoubla lorsqu'on vit sa nacelle et les 5 ballons descendre avec célérité sur les toits voisins, renversant les cheminées qu'il rencontroit et paraissant se précipiter dans les fortifications de la ville ou dans la rivière de TEscaut dont il n'était pas éloigné. La joie succéda à la crainte losrqu'on vit cet aéronaute adroitement échappé des chocs et du naufrage, s'élever majestueusement dans les airs, saluant avec la plus grande gaieté la foule immense de spectateurs qui se trouvoi^

sur son passage» montrant par les manœuvres Tétat le plus tranquillB et la sécurité la plus parfaite ; bientôt la rapidité de sa course, qui éloit à raison de 30 lieues par heure, nous le déroba non sans crainte pour ses jours^ étant dénué de leste, d'ancre, etc., enfin de toule espèce de moyen pour se fixer & la terre» cependant au bout de 10 minutes, il termina son voyage heureusement, h cinq lieues et demie de l'endroit d'où il était parti à 2 heures 20 minutes. De retour h Valenciennes le lendemain, à la satisfaction générale, nous avons cru, qu*à l'instar des villes où M. Blanchard a fait des expériences aérostatiques, nous devions le recevoir citoyen de notre ville et joindre des cadeaux et des fôtes particulières dans nôtre Hôtel, aux applaudissemens du public, au spectacle, pour convaincre cet aéronaute de Testime que nous faisons de sa personne, de ses talens et de son courage. — Le présent procèsverbal dressé à l'Hôtel de Ville de Valenciennes ce 29 mars 1787.

Signé : Waroquet, greffier civil. »

Blanchard, rentré le 2S mars à 4 heures à Valenciennes, fut en efTet reçu solennellement par le Magistrat à THôtel de Ville. Il se rendit ensuite à la Comédie où Mme de Pujol, aux acclamations delà foule des spectateurs plaça sur sa tête une couronne de lauriers supportée par quatre petits ballons. Le lendemain, il y eut une nouvelle fête en son honneur à l'Hôtel de Ville et, pendant le dtner, on lui remit une fort belle montre émaillée et une bourse de cent jetons d'argent aux armes de Valenciennes.

Voici maintenant, pour compléter ce que nous savons de celte 23* ascension de Blanchard, le procès-verbal de sa descente au village de Wasraes.

{' Ce jourd'hui 27 mars 1787, à 2 heures et demie précises est descendu dans notre village de Wasmes, cinq ballons qui portoient M. Blanchard, qui nous a dit être parti de Valenciennes à deux heures vingt minutes le même jour, et qu'ayant aperçu une abbaye (l'abbaye de St Ghislain située à 3 quarts de lieue de Wasmes) dont il ignoroit le nom, il s'étoit déterminé de s'y arrêter : nous avons été témoin des manœuvres intéressantes de cet aéronaute, qui étoient d'autant plus nécessaires que le vent qui régnoit étoit extrêmement violent : malgré la difGcuUé de se Qxer à la terre, l'abordage qui ne paroissoit pas sans danger a eu le plus grand succès. Nous certifions que M.Blanchard étoit très gai et très bien portant au moment d:;son arrivée sur la terre, en foi de quoi nous avons signé les jour et an que dessus. Signés : Jacques-Joseph- Michel Vromer, Vilain, Pierre Cuvillier, Ferdinand Laurent. »

En somme, les magnifiques espérances conçues par Blanchard ne s'étaient pas réalisées, et le problème de la direction des ballons était encore à résoudre. Poussé par un amour-propre démesuré; il avait voulu, comme lors de l'expérience de Douai, partir quand môme, malgré la tempête, malgré un accident arrivé à Tun de ses quatre ballons porteurs, qui l'avait obligé à jeter son lest, son ancre, ses instruments, pour pouvoir s'élever.

II avait risqué sa vie pour une tentative avortée et, par une suprême coquetterie^ sa préoccupation la plus urgente, lorsqu'il fut arrivé h opérer sa descente, avait été de faire constater qu'il était bien portant et plein de joie et de gaieté.

C'est que les foules, auxquelles on a promis un spectacle^ sont aveugles et impitoyables ; qu'importent pour elles les dangers courus? si l'on veut s'épargner les moqueries et les huées, il faut braver tous les périls et réussir quand même et malgré tout.

Le moins qui puisse arriver à qui ne réussit pas c'est d'être chansonné tout comme les aéronautes que raille, assez lourdement d'ailleurs, la pasquille patoise insérée dans le cinquième recueil des Etrermes Tourquennoises et qui a trait à une expérience aérostatique faite à Lille en décembre 1783.

Pierrot raconte sa déconvenue à Marie :

« J'endève pus que Je n'saroi dire ; Je viens, Marie, d'vire el Ballon, Qui d'voi voler pir* qu'un dragon ; J'arage d'avoir perdu mon temps, Ghé chen fois pir' qu'un Ju d'infant.

A vire tou leus appareilles,

Un avoi dit monts et merveilles.

Des perches plantées, des cordes tendues.

Et v'ià qu'un alleume un grand fu.

Deux hommes aveuc des bertielles

Mettent el Ballon sur unneéquelle,

L'apportent tout près d'un fourniau.

Un rpend à l'corde comme un pourchau.

Après cha ches bons lurons, Véant qu'il étoi bien enflé, Pensoint de le faire envolé :

Un a défait chel corde en haut, Il a volé comme .... un crapaud, Bourlant à tlerre comme eun tonniau.

Pour des monsieur v'ià bien du biau ; Si Brûle-Mason vivroi encor, Il écriroit en lettres d'or.

Qu'en mil siet chens quatre-vingt-trois.

Deux savans,run Flamand J'autre Lillois,

Voulant faire voler un Ballon, Ont trois fols eu la confusion De n'avoir point su réussir.

Et d'avoir apprêté à rire.

Cette pasquille fait sans doute allusion à la montgolfière lancée par le baron Coppens et le Lillois Jacquerye, sur FEspIanade, et qu'une déchirure enapècha de s'enlever. Ces savants, comme les appelle Fauteur de la pasquille, recommencèrent d'ailleurs, deux fois de suite^ et avec succès, leur expérience à la Redoute de Wa« zemmesy sur la Digue.

J'ai négligé avec intention de relater à leur ordre chronologique deux faits très intéressants pour l'histoire des aérostats dans la région du Nord.

Je veux parler du passage du détroit du Pas-de-Calais par Blanchard et de la catastrophe qui précipita Pilàtre de Rozier et Romain dans la garenne de Wimille.

Ces deux événements ayant entre eux une certaine connexi lé, j'ai pensé qu*il était préférable d'en faire la relation dans un chapitre spécial.

Je me servirai dans le récit qui va suivre des renseignements fournis par le Journal de Paris et par les Feuilles de Flandre ; de plus, pour les préliminaires de l'ascension de Pilaire de Rozier Je mettrai à contribution une notice de M. F. Morand, insérée dans l'Année historique de Boulogne-sur-mer de 1857 (1). .

Pil&tre de Rozier» originaire de Metz, bien qu'il ne fût âgé que de 29 ans^ était un personnage d'une certaine notoriété et, au point de vue de la science naissante de Taérostation^ il était un digne émule des MontgolQer, des Blanchard et des Charles. C'était lui qui, le premier, en compagnie du marquis d'Arlandes, avait osé s'aventurer à travers les airs dans lanacelle d'une montgolfière.

Il ajoutai t à ce premier mérite des litres scientifiques qui lui avaient fait donner la charge dlnlendant des cabinets de Physique, de Chimie et d'Hisloire naturelle de Monsieur, frère du Roi ; il était en outre secrétaire du cabinet de Madameetmembrede plusieurs Académies nationales ou étrangères. De plus il jouissait d'une pension de 2000 livres, qui fut continuée à sa mère, à la suite de la catas-

(1) M. Morand a lui-même puisé ses renseignements aux Archives du Palais de Justice de Boulogne, dans un dossier paraissant provenir de Romain, et renfermant un assez grand nombre de documents relatifs à cette ascension.

trophe de Boulogne, avec conditions de réversibilité sur la tôte de ses deux sœurs. Sous les auspices de Monsieur, frère du Roi, il avait fondé en 1781 le Musée^ sorte d'élablissement littéraire et scientifique oti l'on fournissait par abonnement à des amateurs de science, les livres et les instruments de physique nécessaires à leurs études.

Ces titres divers et les hautes protections dont ildisposait,avaient fait obtenir en 1784 à Pilâtre de Rozier, une subvention de M. le Contrôleur Général, de Galonné, pour tenter de franchir, au moyen d'un aérostat, le détroit du Pas-de-Calais. Le chiffre de cette subvention ne nous est pas connu précisément, certains documents, contredits par d'autres, la fixent à 40.000 livres.

Il s'aboucha alors avec un sieur Romain (Pierre- Ange) qui se faisait appeler Romain l'alné pour se distinguer de son frère. Avant de s*adonner à la construction des aérostats, Romain Talné avait été procureur au bailliage de Rouen, puis il avait rempli un office de receveur des consignations et de commissaire aux saisies réelles, dont la collation appartenait à Monsieur, frère du Roi. 11 avait résigné cette charge le 2 juillet 1784, sans doute pour se consacrer entièrement à la recherche des moyens de perfectionner la science de Taérostation. Une lettre, qu'il adresse à M. deCalonne, nous apprend en effet qua la découverte des frères Montgolfier l'avait enthousiasmé et que, dès lors, il avait commencé des expériences sur l'imperméabilité des enveloppes des ballons. Ces essais furent couronnés de succès et il construisit plusieurs petits ballons, dont un pour le duc d'Angoulôme, qui conservèrent leur gaz,sans déperdition pendant plusieurs mois.

C'est ce qui détermina sans doute Pilâtre de Rozier à signer, le 17 septembre 1784, un traité en bonne et due forme où il prenait l'engagement de traverser, avec Romain, dans un aérostat, le détroit du Pas-de-Calais, de France en Angleterre. Ce traité était formulé comme suit :

« Je soussigné déclare m'ôlre associé avec M. Romain, pour la construction d'une montgolfière au gaz inflammable,destinée à notre passage en Angleterre, et je m'engage à lui payer la somme de sept mille quatre cents livres, sous les conditions suivantes : 1* que nous ne serons que deux dans ce voyage ; 2o que la montgolfière sera construite d'après la forme elles dimensions dont je serai convenu par écrit ; 3<> qu'elle sera remplie de gaz inflammable pendant plusieurs jours afin que je puisse juger si la rupture d'équilibre et les envelloppes sont suffisantes pour conserver le gaz, de manière à tenter cette expérience sans danger ; 3o que le lieu

de Texpérience sera déterminé à ma volonté; 4oenBD je m'oblige de payer celte somme de 7.400 livres avant notre départ qui sera fixé au plus tard à la lin d'octobre prochain, ce qui se fera gratuitement pour le public. Fait double entre nous à Paris le 17 septembre 1784. Pilâtre de Rozier. »

c Et moi, Romain, j*adopte les conditions précédentes et je m'engage à n'admettre personne dans cette machine que d'après le consentement par écrit de M. Pilâtre de Rozier. Fait en double comme dessus, à Paris, ce 17 septembre 1784. Romain, i

Romain se mit donc à l'œuvre avec son frère et, après quelques retards, le ballon fut enfin terminé et exposé tout gonflé sous le dôme des Tuileries. L'enveloppe, de tafTetes gommé, était peinte et décorée brillamment : on y avait représenté les vents, et des vers à la louange de Galonné y alternaient avec les guirlandes et les dorures.

Ce ne fut toutefois qu'au mois de décembre que l'aérostat put être expédié vers le lieu fixé pour le départ. On crut d'abord dans le public que la ville de Calais avait été choisie, car c'était là qu'on avait fait les premières expéditions d'acide et de ferraille nécessaires à la fabrication du gaz. Mais on apprit bientôt que Pilaire s'était décidé pour Boulogne, caril y dirigea son ballon et y arriva lui-môme, accompagné de Romain, le 21 décembre.

Il est probable que la préférence donnée par M. de Calonne à Pilâtre de Rozier et la grosse subvention dont il l'avait gratifié, avaient mécontenté ses émules en aérostation ; c'est du moins ce qui paraît ressortir d'une correspondance de Boulogne envoyée le 22 décembre et insérée dans les Mémoires secrets de Bachaumonl: on ne s'y gêne pas pour insinuer que Pilâtre est loin d'être un puils de science, on ajoute qu'il parle mal. t Mais le défaut de savoir, continu c-t-on, est compensé chez lui par une grande audace, par une activité prodigieuse et par un esprit d'inlrigue inconcevable qui lui a fait supplanter tous ses concurrents, bien plus dignes de la confiance du Gouvernement, surtout M. Charles, t

Un autre de ces rivaux, Blanchard, avait fait le 18 octobre 1784, une ascension heureuse en Angleterre ; parti de l'Académie militaire de Chelsea à midi, accompagné de M. Sheldon, professeur d'anatomie, il était descendu h Rumsey, à 48 milles de Londres vers quatre heures et demie. Il s'était trouvé en rapports à Londres avec l'Italien Lunardi qui, le premier en Angleterre, s'était élevé dans un aérostat, ainsi qu'avecle D' Jeflries qui, le 30 novembre 1784,lui paya 100 guinées le droit de monter avec lui en ballon. Ces trois hommes,fanatiques d'aérostation,apprenant que Pilaire de

Rozier et Romain se préparaient à traverser le Pas-de«Ca1ais en ballon, résolurenl de tenter^ eux aussi, l'entreprise et d'être les premiers à accomplir cette prouesse.

Dès le 17 décembre, les papiers publics de Londres annonçaient que Blanchard et le D** Jeffries étaient partis pour Douvres et que le ballon, Tacide et la ferraille étaient arrivés en cette ville. Jeffries, qui avait fait les Irais de cette expérience et était par conséquent le créancier de Blanchard, exigeait, & ce titre, d'être le compagnon de l'aéronaute français, bien que le ballon de celui-ci fût à peine sufQsant pour le transporter seul. « Il serait à souhaiter, dit une lettre de Londresdu 24 décembre, pour tous les deux,que la recelte à la porte du château et le montant de^ souscriptions pussent mettre le débiteur infortuné en état de rembourser le créancier le plus exigeant et le plus lerrible que l'on ait jamais vu, puisque ce n'est qu'en s'exposant lui-même à périr avec son débiteur qu'il peut être satisfait de ses avances. y>

D'un autre côté^ l'entêté docteur avait rallié à son parti la plupart des gens du peuple el des matelots de Douvres, la ville toute entière s'était passionnée pour cette hardie entreprise.

Quant à Blanchard il n'aurait pas été fâché de partir seul pour ne pas partager avec son compagnon la gloire du succès qu'il escomptait d'avance.

Pendant ces hésitations, le vent, d'abord favorable, devint tout à coup contraire. Si bien que l'on crut un moment que Pilâtre, qui avait enfin choisi, pour lieu de son expérience, la Tour d'Ordre à Boulogne, rocher élevé de 200 pieds au-dessus de la mer, allait pouvoir devancer son concurrent.il poussa activement ses préparatifs, fit construire par 60 ouvriers une tente de 50 pieds et un réchaud d'un pied. Puis, quand ces divers travaux furent en train, voulant probablement connaître à quel point en étaient les apprêts de Blanchard, il s'embarqua pour Douvres par une tempête tellement affreuse qu'il mit 52 heures à faire la traversée.

Quand il débarqua, il vit que son rival était prêtdepuis huit jours et qu'il n'attendait plusqu'un vent favorable.Tout cela ledécouragea sans doute un peu, surtout quand il fit la réflexion que Blanchard, partant d'Angleterre, avait trois fois plus de côtes devant lui et que les vents sont beaucoup plus souvent favorables à une traversée de Douvres en France,qu'à une traversée deBoulogne à Douvres.

L'événement donnaraison d'ailleurs à ces observations.

L'histoire delà traversée du détroit ayant été maintes fois racontée, le D^ Jeffries en ayant écrit lui-même une relation, nous n'avons pasl'ii^tention de recommencer ce récit ; nous nous bornerons

donc à iadiquerles divers renseigaerneats publiés par les Feuilles de Flandre sur cet événement.

Déjày dans le no du 11 janvier 1785, l'Epinard faisait savoir à ses lecteurs que des lettres particulières annonçaient la traversée du Pas-de-Calais en ballon par Blanchard et son compagnon.

Dans le n^du 14 janvier, on n'avait pas encore reçu de nouvelles certaines, mais le bruit courait que les aéronautes avaient atterri sur les dunes de Calais, que leur nacelle avait touché plusieurs fois i*eau et qu'ils n'avaient échappé à la submersion qu'en jetant h la mer leurs vêtements et leurs instruments.

Toutefois ces nouvelles n'étaient pas prises au sérieux, car aucun des nombreux voyageurs arrivant journellemeùt de Calais à Lille neles confirmaient.

Enfin on reçut une lettre de Calais, datée du 14, qui donnait des détails circonstanciés sur la descente, opérée le 7 janvier, par Blanchard et le D'' JefTries, dans la forêt de Guines.

M. Reboul, archiviste de la ville de Calais, a reproduit, dans une brochure intitulée la Colonne Blanchard, les procès-verbaux officiels relatifs à cette ascension; il y a ajouté de nombreux détails intéressants et, particulièrement, des extraits de la relation dû D' JefTries ; nous nous bornerons donc & dire que les voyageurs aériens furent accueillis avec enthousiasme par la population de Guines et de Calais. Les autorités civiles et militaires de cette dernière ville furent des premiers à féliciter les aéronautes; et des lettres accordant à Blanchard le titre de citoyen de Calais lui furent remises dans une boite d*or.

Le lendemain, les deux triomphateurs se mettent en route pour Paris, où ils arrivent le 11, accompagnés de Pilâtre de Rozier. Ce dernier, poursuivi par la malechance et par des contre-temps divers, allait sans doute s'excuser auprès de Calonne de s'être laissé devancer par son rival.

Voici en effet un certificat officiel qu'il se fit donner par plusieurs personnages et qui fut communiqué aux papiers publics par le secrétaire-perpétuel du Musée : c L'inconstance des vents dans celte saison, les brouillards, les pluies, les neiges et les tempêtes qui ont régné successivement, enfin Tavis de rassemblée des meilleurs capitaines de ce port, nous ont engagé plusieurs fois à observer à M. de Rozier qu'il courait les plus grands risques pour la Montgolfière, s'il tenloit Texpérience à une époque aussi détavorable, Mais le désir extrême de traverser le premier la Manche l'ayant déterminé à presser ses opérations, nous certifions qu'il n'a laissé échapper aucune occasion de mettre son projet à exécution etquil

y auroit de l'iDJustice à soupçonner qu'il n'y a pas mis toute ]*activilé dont il étoil capable : en foi de quoi nous avons signé que la journée du 7 janvier, qui a été très avantageuse à M. Blanchard^a été absolument contraire à M. de Rozier. A Boulogne, le 8 janvier 1785. Signé : le Chev. du Blaisel;de Hume, Maire ; Chanlaire, commissaire surnuméraire des Ports et Arsenaux de la Marine ; Âudibert, Gomm.de la Marine ;Gazin de Caumartin, juge de FAmirauté ; Noël-Joseph Leclerc; Robert Cornu. »

Quoi qu'il en soit, M. de Galonné, d'après Figuier, le reçut fort mal et lui enjoignit, malgré ses observations, de poursuivre Tentreprise et de traverser le détroit.

Pendant ce temps, Romain donnait tous ses soins, toute son 1

activité à l'entreprise : durant l'absence de Pilàtre, il avait fait gonfler le ballon dans la cour de M. Gléry, devant un grand nombre de spectateurs. Le 21 janvier enfin, Pilaire revint à Boulogne et Qt transporter le lendemain le ballon sur TEsplanade. f On y installa^ dit M. Morand, tout l'appareil nécessaire à un gazomètre, et cette usine improvisée eut, comme le ballon, sa place sous des tentes dressées le long des murs du rempart, entre la porte des Dunes et la rue des Pipots. o

Mais Pilâtre paraissait singulièrement refroidi par le succès de Blanchard; peut-être des.préoccupations d'un autre genre, causées par l'amour dont il était épris pour une jeune Anglaise, le détournaient-elles de son projet : il laissait tout le tracas de l'afTaire à Romain qui, pendant les cinq longs mois d'attente, dut à la fois faire face aux créanciers et réparer à plusieurs reprises le ballon que les intempéries ou les rats détérioraient à l'envi. Il parait que les créanciers impayés menacèrent même de faire saisir Taérostat, èi, le jour de leur malheureuse ascension, les deux aéronautes étaient sous le coup d'une action en justice devant la sénéchaussée de Boulogne où ils étaient assignés, pour le lendepaain, en paiement d'une somme de 383 livres 14 sols, due depuis trois mois.

Le départ avait d'abord été Gxé au 30 janvier, et Pilàtre, voulant renchérir sur l'exprérience de Blanchard, annonçait qu'il planerait avec son aérostat dans les airs, aussi longtemps que sa force ascensionnelle et l'imperméabilité de l'enveloppe le lui permettraient.

Il ne conservait pas de rancune à Blanchard de l'avoir devancé, et, quand ce dernier passa à Boulogne le 16 février. Pilaire Tac cueillit avec les plus grandes marques d'amitié et l'accompagna le lendemain au spectacle.

Diverses circonstances ne permirent pas de donner suite au projet de départ pour le 30 janvier ; d'autres tentatives ne réussi*

rent pas davantage. Les venls étaient presque toujours contraires; cependant, le 12 mars» à 4 heures du matin, une légère brise Esl- Sud-Est s'étant élevée, on se prépara à un départ prochain, espérant, qu'au point du Jour, le vent aurait pris un peu plus de consistance. Hélas I encore une fois cet espoir fut déçu et le vent se mit à souffler en plein du Nord, Malgré cela, croyant que peut-être un vent favorable régnait dans les couches supérieures de Tatmosphère, on lança une petite montgolfière, mais ce ballon d*essai, après être resté en Tair pendant sept heures, balloté par des venls S.-O. et N.-E., vint tomber sur la côte à 6 lieues de Boulogne.

Le 16 avril suivant, un autre ballon d'essai, lancé à 11 heures et demie du matin, tombait une heure plus tard dans la paroisse d*Escalles, à deux lieues de Calais et, d'après la direction de sa chute, il semblait plutôt venir de Calais que de Boulogne.

Une autre fois encore, le Maire de Boulogne dut interposer son autorité pour empêcher le départ en motivant son intervention par l'annonce d'un changement de vent prédit par les marins.

Tous ces contre-temps sont assurément des circonstances atténuantes à opposer à ceux qui prétendent que Pilaire s'est pendant longtemps désintéressé de Texpérience et a négligé de profiter des occasions de l'entreprendre. Et il faut bien dire que le public ne se gênait pas pour critiquer la conduite de Taéronaute ; les cinq mois d'attente semblaient longs à ceux à qui l'on avait promis le spectacle d'une prouesse aérostatique extraordinaire. Aussi le malheureux Pilaire ne fut pas épargné par les plaisanteries et les chansons; ce fut contre lui un véritable déluge de petits vers méchants, d'épigrammes, de brocards et de couplets. Il est juste de dire que Rorcain fut toujours épargné par la salire et qu'on s'en prit toujours au chef de l'entreprise qu'on considérait sans doute comme le seul responsable des retards.

Il tâchait d'ailleurs de calmer l'impatience du public par de belles promesses et par des attraits nouveaux dont il prétendait corser l'expérience. C'est ainsi qu'au début du mois de mai, on annonça que le spectacle de l'ascension, au premier vent propice, serait « d'autant plus beau et plus intéressant, que les aéronautes seront accompagnés d'une jeune dame qui réunit à la plus grande intrépidité toutes les grâces de son sexe, i

Celle personne était une dame de St-Hilaire qui, sur la recommandalion de de Calonne,avait sollicité de Pilâtrela faveur départager ses périls et sa gloire. Pilâtre n'avait pu repousser cette requête de la protégée du ministre, et il avait môme obtenu de Romain son consentement à cette dérogation aux clauses du contrat

primitif. On se souvient que ce traité stipulait entre autres conditions que Pilàtre et Romain ne seraient que deux dans la nacelle au moment de Tascension. Il est vrai que Romain avait peut ôtre Tarrière-pensée qu'au jour du départ, la force ascensionnelle serait juste suffisante pour deux personnes et que Mme'' de Saint- Hilaire resterait sur la terre ferme.

Enfin, le mardi 15 juin, le vent soufflant de l'Est parut favorable. On lança deux petits ballons avant-coureurs qui se dirigèrent vers l'Angleterre; on prépara alors la machine qui se composait, comme Ton sait, d'une petite montgolfière surmontée d'un ballon gonflé au gaz hydrogène. Dans l'idée des aéronautes, cette montgolfière, qu'on pouvait gonfler à volonté, devait remplacer le lest et modifier, suivant les besoins, la force ascensionnelle de tout l'appareil . La combinaison était ingénieuse, mais le danger de placer un foyer à proximité d'une énorme quantité de gaz inflammable n'en était pas moins terrible ; l'événement le prouva malheureusement.

Tout le système, après cinq mois d'attente, était plus ou moins détérioré et les enveloppes n'avaient plus leur solidité primitive. La veille, en prévision du départ, on avait dû procéder à une réparation hâtive de la soupape. A 7 h. 15 m. du malin les aéronautes donnèrent le signal du départ; ils s'élevèrent d'abord si haut qu'on prit leur appareil pour l'un des petits ballons d'essai. Un courant les porta du Nord au Midi, puis un autre les ramena en sens inverse le long de la côte, jusque vers les garennes de Wimereux. A 7 h. 45 m., l'on vit le ballon se dégonfler subitement et descendre en lambeaux avec rapidité ; seule la petite montgolfière retardait sa chute. L'appareil et les deux infortunés voyageurs vinrent s'abimer sur le sol près du village de Wimille. Pilaire, horriblement mutilé, la poitrine ouverte, une cuisse et une jambe cassées et le pied presque séparé de cette jambe, était mort sur le coup. Quant à Romain, il était resté dans la nacelle et n'avait reçu que le contre-coup du choc, néanmoins tous ses membres étaient fracassés et il ne survécut que quelques minutes à cette eff*royable chute. Détail curieux, les montres des deux aéronautes marchaient encore et une corbeille, qui renfermait leurs provisions, fut retrouvé intacte et sans que le moindre objet y eût été dérangé.

Les témoins de l'accident ne furent pas, dès le principe, d'accord sur la cause réelle de la catastrophe. Un officier du génie, le marquis de Maisonfort, qui avait offert 200 louis pour être du voyage et qui avait dû y renoncer en raison de l'insuffisance de la force ascensionnelle, suivit le ballon à cheval et arriva à Wimille peu d'instants après la chute. Il certifie que l'aérostat a dû se déchirer

sans faire explosion, car un paysan qui se trouvait à 100 pas de là, n*a entendu qu'un bruit très léger. Il ajoute qu'il a examiné la montgolQère et qu'elle ne présentait aucune trace de brûlure, ni même de déchirure. Figuier affirme même .que le réchaud n'avait pas été allumé.

M. de Maisonlort attribue donc l'accident à une déchirure produite dans le ballon au gaz hydrogène par une manœuvre de la soupape, qui, mal raccommodée et jouant difïicilement, aura nécessité des efforts violents qui auront crevé le laff'etas. Le ballon se serait alors vidé rapidement et son enveloppe, pesant de tout son poids sur la montgolfière, aurait déterminé la chute. Nous devons dire que cette hypothèse ne concorde pas tout à fait avec un récit de la catastrophe inséré dans les Feuilles de Flandres et extrait [d'une lettre adressée le 17 juin 1785 par M. deTerneaux à M. de Wassigny, grand maître des eaux et forêts de Picardie.

D'après ce personnage, qui avait assisté au départ et s'était mis en route à cheval vers le Gris-Nez pour suivre la course du ballon et le voir atterrir en Angleterre, le feu prit à l'aérostat quinze minutes après l'ascension, et il fut consumé en moins d'une seconde.

Une autre correspondance, également insérée dans les Feuilles de Flandres, contredit aussi le récit de M. de Maisonfort, en affirmant qu'à 7 h. 45, « le ballon fit une explosion semblable à celle d'une mine qui saute en l'air ».

Enfin un témoin de l'expérience, qui est resté anonyme malheureusement et n'a pas cru devoir se rendre sur le lieu même de la chute, affirme aussi au Journal de Paris qu'« on vit, à 7 h. 35 min., s'élever au-dessus du ballon, une colonne de flamme qui fut aperçue par toutes les personnes que l'expérience avoit rassemblées ».

D'ailleurs le récit du marquis de Maisonlort, sur lequel on s'appuie pour soutenir que l'accident n'est pas dû à un incendie de l'appareil, ne dit positivement qu'une chose, c'est que la montgolfière n'était a ni brûlée ni même déchirée ». Il ne parle de l'enveloppe du ballon à hydrogène que pour dire qu'il l'a vue relomber sur la montgolfière et précipiter sa chute. Il ne nie donc pas qu'il y ait eu inflammation du gaz et il serait bien surprenant que plur sieurs témoins oculaires se fussent trompés au point de s'imaginer voir une flamme et entendre une explosion qui, ni l'une, ni l'autre ne se seraient produites. Un certain mystère règne donc encore sur la cause véritable de la catastrophe.

Les deux malheureux furent enterrés à Wimille; la ville de Boulogne leur fit de pompeuses obsèques; l'Amirauté et les divers corps de métiers firent célébrer des services funèbres en leur honneur.

Romain laissait une veuve et trois enfants ; quant à Pilâtre, il devait se marier, à son retour en Angleterre, avec une jeune Anlaise de Hampstead, qui faillit devenir folle à la nouvelle de la mort de son fiancé, et qui tenta à plusieurs reprises de se suicider.

La mort des deux aéronautes désarma la critique et, au déluge de vers satiriques, succéda une avalanche d*épitapbes louangeuses et émues.

En voici une :

c Jamais Pil&tre ne mourra ;

Et malgré les clameurs de l'implacable envie.

Ce monument attestera

Le comble du malheur et l'excès du génie. »

Puis cette autre de M. de Gubières :

« Qu'il est & regretter, ce Jeune audacieux t Si, le premier, des airs il tenta le voyage, Bientôt, précipité des Gieux, Le premier il y lit naufrage. »

Deux monuments conservent la mémoire de cet événement : Tun d'eux, dans le cimetière de Wimille, se trouve sur la sépulture môme des deux aéronautes ; Tautre, un petit obélisque de pierre, a été élevé à l'endroit même de la chute, dans la garenne de Wimereux.

Voici une des inscriptions qui se trouvent sur le monument du cimetière :

P. P. DE ROZIER ET P. A. ROMAIN, E. BOLONIAPROFECTI DIE JUNII 15, ANN. 1785, PLUS 5 MIL. PEDIBUS ALTIORES PILECIPITI CASU PROPE TURREM CROAICAM EXTINCTI SUNT, ET HIC AMBO CONSEPULTI.

Page 1