L'AÉROSTATION DANS LA RÉGION DU NORD
AU XIX« SIÈCLE (1803 à 1851)
En l'année 1803, il y avait à Lille un jeune professeur de mathématiques de rÉcole secondaire, nommé Louis Testelin, qui fut, lui aussi, tenté du démon de Taérostation.
Membre de la Société d'Amateurs des Sciences qui venait de se fonder et avait fait revivre les anciennes traditions du collège des Philalètes, il s'y faisait remarquer par d'utiles travaux et par son ardeur à poursuivre le progrès dans des voies nouvelles.
11 construisit donc une montgolfière, calculant soigneusement les dimensions nécessaires pour obtenir une force ascensionnelle suffisante et tenta une expérience en compagnie d*uii charpentier de la ville qui entretenait le feu. Malheureusement, soit que ses calculs aient été erronés, soit que les circonstances aient été défavorables, Testelin ne put, avec sa Montgolfière, s'élever plus haut que le faîte des maisons ; renvoyés d'un toit à l'autre, ballotés pendant une heure, les deux apprentis aéronautes finirent par tomber dans le canal des Sœurs-Noires.
Le héros de cette aventure tragi-comique, Louis-Stanislas Testelin, oncle d'Achille Testelin, à qui l'on vient d'élever un monument à Lille, était né en 1779, le 21 septembre ; le 10 prairial, an VII, il avait épousé Marguerite-Catherine-Joseph Grohain; il était à cette époque élève en chirurgie. Il renonça probablement à cette carrière quand l'occasion d'entrer comme professeur à l'Ecole secondaire se présenta. II s'occupait de physique et, outre l'invention d'un filtre inaltérable, il avait fait, sur l'analogie des effets de l'électricité statique et de l'électricité dynamique, des recherches assez remarquables qui lui avaient valu le titre de membre correspondant de l'Académie de Turin et une médaille d'argent décernée par cette Compagnie.
S'il échappa aux dangers de son aventureuse expédition aérienne, il fut moins heureux peu de temps après, dans une occasion où le péril semblait bien plus éloigné. Son ami et collègue de la Société d'Amateurs des Sciences, le médecin Bécu, lavait invité à visiter avec lui une maison de bains qu'il faisait construire rue Basse. Il s'agissait de donner un avis sur la solidité d'une voûte et de vérifier si la pluie ne suintait pas à travers la maçonnerie.
Malheureusement, cette voûte, recouverte d'une couche épaisse de terre où l'eau de pluie s'était infiltrée^ céda tout à coup et en-
gloutit les deux amis. On ne les dégagea qu^après trois quarts d'heure de travail et, quand on put arriver jusqu'à eux, ils avaient succombé, asphyxiés sous cette masse de décombres et de terre. C'est le 1®*" fructidor an XIll qu'eut lieu ce funeste événement.
Mourant à 25 ans, Louis Testelin n'avait pu donner encore que des espérances, au point de vue scientifique ; pourtant il laissait un intéressant rapport sur les monnaies, poids et mesures de la commune de Lille, qui fut publié en 1807 à la suite de l'Exposition du système métrique de Delezenne.
Naturellement, le bon public, toujours gouailleur, fit des gorges chaudes de l'ascension manquée de Testelin.
Aussi, en 1804, dans un prospectus où il annonçait une fête aérostatique, Mosment ne se fait pas faute de rallier c cet individu qui faisait consister Fart de l'aérostation dans de froids calculs, i et il espère que l'insuccès de cette ascension c ne laissera pas dans l'opinion publique une impression défavorable. »
Mosment, ne à Nancy en 1781, n'était pas un savant lui, mais un simple organisateur de fêtes publiques, dans lesquelles il joignait à l'attrait des expériences aérostatiques, l'éclat merveilleux des illuminations etl'éblouissement des feux d'artifices. Il avait du reste été à bonne école, car il avait travaillé à Paris sous les ordres de lluggieri, le célèbi-e artificier et entrepreneur de fêtes publiques ; de plus, il se donnait comme l'élève de Blanchard. Ces titres devaient à coup sûr le faire accueillir avec empressement par le public lillois, à qui les dix ou douze années de révolutions, n avaient pu faire oublier la fameuse expérience de Blanchard et de l'Epinard. Aussi Mosment vint-il plusieurs fois à Lille de 1803 à 1806, époque où il fit chez nous l'aïscension qui lui coûta la vie.
Il y avait en ce temps làà Lille un établissement public, nomméJe Cirque sorte de lieu de plaisance, établi sur la Motte-Madame, à l'endroit où s'élèvent de nos jours les constructions de Notre-Dame de la Treille. Sur l'emplacement de l'ancien couvent des Dominicains, on avait tracé un jardin anglais, parsemé de cascades et de rochers, et dont les chemins en pente menaient au sommet du tertre, où s'élevait jadis, à ce que d'aucuns prétendent, le château du Bue. Là-haut oa avait établi une rotonde pour la danse ; en bas, on avait installé un cabinet littéraire où l'on pouvait lire des livres et des journaux, et, à côté, dessalons de jeu et de conversation.
A certains jours, on organisait dans ce jardin des fêtes, des illuminations, des exhibitions de toutes sortes. Si nous en croyons le premier prospectus lancé par Mosment au public lillois, le Cirque ne le cédait en rien aux établissements analogues de Paris : Tivoli,
Frascatiy Idalie, les Polies-Beaujon. t Je ne crains pas, écrivait-il. de vous dire ici que, si le Cirque de Lille était à Paris, il aurait le pas sur tous les autres. » C'était le 27 octobre 1803 que l'aéronaute-pyrotechnicien adressait sa première épître aux Lillois, pour leur an* noncer que l'administration du Cirque Tavait chargé d'y organiser des fêtes.
La première eut lieu le 6 novembre suivant et fut composée spécialement de feux d'artifices. Le succès fut si grand que deux autres fêtes eurent lieu coup sur coup, à la Sainte-Catherine et à la Saint- Nicolas. On dansa toute la nuit, à la lumière des verres de couleurs, et, de plus, à la fête de la Saint-Nicolas, à iO heures du soir, on lança un ballon de 800 pieds cubes, emportant une étoile brillante qui, à la hauteur de 400 toises, fit explosion, répandant de tous côtés des rayons étincelants et faisant pleuvoir dans la nuit une myriade de petites étoiles d'or.
Le 24 février 1804, Mosment convie les Lillois à de nouvelles merveilles au Cirque : il promet un embrasement général de tout l'établissement, une pièce d'artifice représentant la naissance d'une comète résultant de la rencontre des deux planètes Mars et Vénus, et enQn, pour le lundi de Pâques (12 germinal an Xll), il annonce son ascension dans un ballon de 70.000 pieds cubes (?). C'est à celte occasion qu'il fait allusion à fexpérience malheureuse de Testelin racontée plus haut, sans se douter qu'une mésaventure identique l'attendait. En eiïet, malgré les grandes dimensions de son aérostat et la précaution prise de lancer d'abord un ballon d'essai, de 18 pieds de circonférence, il ne put, accompagné d'une personne de la ville, s'élever plus haut que les toits des maisons, tout comme Testelin, et, par une singulière ironie du sort, il alla échouer lui aussi, dans le canal des Sœurs-Noires, où Testelin et son charpentier avaient pris leur bain de boue. On repêcha les deux infortunés au puisard de la maison de la rue des Arts, qui fait face au Marché aux poulets.
Cette malechance ne découragea pas l'élève de Blanchard ; il avait une revanche à prendre, il la prit brillamment. D'abord, le 6 mai 1804, il lance un ballon de 33 pieds de circonférence, tout en or et argent^ enveloppé d'un filet et emportant divers animaux. Parvenu à une hauteur de 1000 toises, une combinaison de feux d'artifice fait éclater le ballon, un parachute se déploie, et les animaux opèrent heureusement leur descente.
Le 17 juin, il offre encore aux Lillois une ascension aéropyrotechnique fort brillante. Enfin le 24 juin, à la fête de Lille, Mosment lui-même, part de la citadelle, montant un ballon de 25 pieds d^
circonférence cubant 8223 pieds et entièrement construit en taffetas; une heure après, il descend à Vendeville, à une lieue et demie de son point de départ.
Voici en quels termes il raconte ce voyage aérien :
cr A six heures moins quatre minutes, le ballon suffisamment rempli, je me suis élevé du centre de la citadelle ; un vent nord-ouest assez faible me porta dans la même direction. Arrivé à 600 toises d'élévation (1.170 mètrei^ je lançai l'un des deux pigeons que j'avais emportés. Il étendit les ailes sans faire aucun mouvement et se laissa aller au gré du vent qui l'emporta; il disparut pour moi au bout de deux minutes. Je réservai Tautre pour le lancer plus haut.
Mon ascension continuant toujours, je ne parlerai pas du magnifique spectacle que m'offrit la situation naturelle du pays ; les sites m'en parurent au-dessus de toute description. J'observais seulement que la mer que j'avais à ma droite ne me parut qu'un lac ordinaire; peut-être aussi n'en apercevois-je alors, par la direction où je me trouvois, que cette partie connue sous le nom de canal de la Manche, qui borne l'Angleterre.
Parvenu à 1.200 toises de hauteur (2.340 mètres), je restai stationnaire pendant quinze minutes; des brouillards qui couvroient mon horizon m*empèchoient de distinguer les objets quejeusse pu apercevoir au loin; je n'éprouvai dans cette situation qu'un fort tintement d'oreilles; mais un froid excessif se fît bientôt sentir ; j'en éprouvai les premières atteintes en touchant mon appendice qui me parut glacé. J'examinai mon thermomètre, il marquoit 3 degrés sous 0. Cette situation pénible ne m'offrant rien d'intéressant, ni pour la curiosité, ni pour les progrès de Taérostation, je résolus d'en sortir; auparavant, je lâchai mon second pigeon, qui culbuta sur lui-même, sans pouvoir faire usage de ses ailes; je le perdis de vue avant qu'il fût parvenu dans une atmosphère capable de le soutenir.
Alors, j'ouvris un flacon d'éther que j*avais sous la main, et je me laissai descendre vers une autre région, que je supposai pouvoir me faire cheminer. Je ne me trompai point : descendu à 400 toises (780 mètres) je rencontrai un vent violent, accompagné de bourrasques, qui creusèrent le ballon en forme décalotte, et lui firent faire, comme sur un pivot, une infinité de tours sur luimôme. Le vent prenant enfin cette concavité d'une manière fixe et soutenue, je fus ramené vers le point de mon départ, en passant au-dessus de l'angle de l'un des corps avancés de la citadelle, et parcourus une ligne opposée à ma première direction, jusqu'à ce que je devinsse une seconde fois stationnaire. J'examinai de
nouveau mon flacon d'éther, il* s'étoît évaporé jusqu'à la dernière goutte. Enfin/ après être resté une heure et quelques minutes en l'air, et n'apercevant aucun moyen de me transporter plus loin, je pris le parti de descendre. J'ouvris ma soupape, et descendis rapidement vers un village, dont les habitants s*empressèdem'aider à empaqueter mon aérostat, et m'apprirent quej'étois à Vendeville,distant d'une lieue et demie (5 kilomètres 840 mètres) du point de mon départ. >
Hosment, dans l'intervalle des diverses ascensions qu'il fit à Lille en 1804, avait été appelé à plusieurs reprises, pour y organiser des fêtes, à Rouen, en Belgique et en Hollande. De retour à Lille, au mois d'août, il combina pour le iS, jour de la naissance de TEmpereur,une fête qui devait laisser aux Lillois un souvenir ineffaçable. Aux illuminations resplendissantes, aux feuxd'artificesenl'airetsujpreau, 11 résolut d'ajouter un autre attrait en célébrant à sa manière la gloire de Napoléon et des armées françaises. Il demanda donc àWatteau de lui peindre des transparents représentant les plus éclatantes victoires remportées parle héros français. Le mérite artistique de ces compositions éphémères du peintre Lillois était sans doute assez mince et il est probable que ces œuvres sont détruites depuis longtemps, mais qui sait ? peut-être dorment-elles sous la poussière d'un vieux grenier et il n'est pas inutile de signaler ici cette partie de l'œuvre de l'auteur de la Braderie, du Broquelet et d'une Fête au Golysée.
La fête du 15 août, au Cirque, eut un immense succès et on la renouvela, avec accompagnement de bal et de concert, à l'occasion de la Foire^ puis pour célébrer le transfert de la Préfecture de Douai à Lille.
En 1805, le jour de l'Ascension, 18 mai, c'est à la guinguette de là Nouvelle Aventure que l'on vit Mosment déployer- ses talents d'organisateur et de pyrotechnicien ; dans son ardeur à tout rendre brillant, k tout illuminer, il installa des lampions dans tous les bosquets, des lanternes dans tous les recoins, des verres de couleur Jusque dans les cabinets de verdure, dans les glon'ettes, — comme on dit chez nous, — chères aux couples qui préfèrent la solitude au brouhaha des foules, et le calme mystère des ombrages à l'éclat des lumières et des feux multicolores. Les amoureux durent maudire l'indiscret Mosment, mais ils se consolèrent sans doute en contemplant le superbe feu d'artifices où figurèrent, entre autres pièces, la Cascade des bains d'Apollon et VEruplion du Vésuve,
C'est sur cet. adieu étincelant que Mosment quitta les Lillois pour ne les revoir que Tannée suivante, lors de l'ascension qui lui coûta Uvie.
. Il arrivait de Rouen où il avait fait sa huitième ascension et il annonça pour le 7 avril 1806, lundi de Pâques, un neuvième voyage aérien. Il devait s'élever de la rotonde du Cirque, dans un ballon de taffetas cubant 18000 pieds cubes de gaz hydrogène, prolonger son voyage le plus possible, faire des observations dans les hautes régions de Tair et des études sur la direction des aérostats. La fête devait se continuer par un bal et un concert offerts en supplément aux spectateurs, moyennant le prix de leur place, 2 fr. 40 aux premières, 1 fr. 80 aux secondes et moitié prix pour les enfants.
Un jeune homme de Lille devait accompagner l'aéronaute, et il ne dut son salut qu'à un de ses amis qui, pour empêcher son départ, ne trouva rien de mieux que de l'enfermer dans une cave jusqu'après l'heure de Tascension.. Voici comment la Feuille du département du Nord raconte ce mémorable événement :
a La neuvième ascension aérostatique annoncée par M. Mosment, a eu lieu lundi dernier, dans la belle rotonde du Cirque de cette ville, en présence d'un grand nombre de spectateurs. Dès la pointe du jour^ l'infatigable aéronaute s'étoit occupé des appareils nécessaires à la confection de son gaz hydrogène ; à midi l'opération étoit terminée et tout étoit prêt pour le départ. Le ciel étoit serein, le soleil brillant ; tout annonçoit la réussite de Texpérience. A midi vingt-cinq minutes, M. Mosment, plein de courage^ s'élança dans sa nacelle^ et, au signal donné, l'aérostat et le voyageur abandonnèrent la terre et s'élevèrent majestueusement, quoique avec un peu trop de précipitation, dans la région des airs. M. Mosment répondoit aux bravos et aux applaudissements réitérés des spectateurs par des signaux qu'il faisoit avec son drapeau sur lequel étoit peint en or un aigle impérial.
ff Le vent souffloit du Nord, le ballon suivoit sa direction; à une certaine hauteur, le physicien lâcha un animal attaché à un parachute et l'expérience réussit à merveille. L'aérostat s'éleva de plus en plus; et son conducteur planoit au-dessus de la ville, se donnant en spectacle à un peuple immense qui s'étoit porté en foule sur toutes les places publiques pour jouir de cette belle ascension. A une heure, l'aérostat changea de direction, il rapprocha de l'endroit du départ, sa marche paroissoit être contrariée par un vent opposé qui le porta vers le Nord. On aperçut alors un point lumineux semblable a une étoile brillante ; ce point fixa l'attention des spectateurs, qui reconnurent bientôt que ce n*étoit autre chose que le drapnau dont le voyageur s'étoit emparé au moment du départ. La chute lente et l'éclat de ce drapeau avoient attiré pour un instant tous les regards : on les reporta vers le ballon, qui faisoit différents
mouvements et sembloit suivre un courant d'air qui le portoit vers le midi ; il s'éleva alors à une telle hauteur qu'il échappa aux yeux des plus clair- voyans.
c II étoit une heure et un quart : chacun s'en retournoit satisfait du départ de l'aéronaute, et se promettoit de lui prodiguer à son retour des félicitations et des applaudissemens.
« .... Tout à coup parut un jeune homme portant le drapeau qui n'avoit essuyé aucun dommage dans sa chute ; il avoit été ramassé sur le rempart de la porte de la Madeleine : on se porta en foule pour voir ce drapeau qui avoit été le signal du triomphe et de la gloire du fameux Mosment, mais qui devint un instant après le signal de la tristesse.... On apprit que l'infortuné aéronaute étoit tombé dans les fossés de la ville, non loin de l'endroit où le drapeau avoit été ramassé 1 1 1
a On courut pour secourir le malheureux voyageur, mais tous les soins furent inutiles ; la mortl'avoit moissonné dans les airst
f L'infortuné fut recueilli dans Tétat le plus pitoyable; sa figure qui une heure auparavant olTroit toutes les grâces de la jeunesse, étoit souillée de meurtrissures et de sang; ses traits, sa fraîcheur^ tout étoit disparu, il étoit du domaine de la mort ! »
Le corps du malheureux tomba dans les fossés des fortifications^ au bout de la rue du Pont-Neuf; après avoir heurté le sommet du parapet et en avoir arraché par le choc quelques briques, il alla rebondir dix mètres plus loin et s'enfonça de plus d'un mètre dans la terre molle, ramassé et tassé sur lui-même de telle sorte que les épaules étaient au niveau des hanches. Une montre en or qu'un de ses amis lui avait prêtée fut retrouvée sur lui brisée en mille pièces.
Les funérailles eurent lieu quelques jours après, et un obit solennel fut célébré en l'église de St-Etienne au milieu d'un concours immense de peuple, de notabilités et de savants.
Quant à l'aérostat, il fut retrouvé le jour même de l'accident à 3 h, 1/2 du soir, près de Rocroi, dans le département des Ardennes. Dans la nacelle on ramassa un pistolet, un petit pain et de la vfande hachée, mais il n'y restait plus aucun lest, l'aéronaute ayant sans doute tout employé pour s'élever le plus haut possible et accomplir sa promesse d'un voyage de long cours.
On attribua cet accident à différentes causes : les uns ont parlé de 6uicide,*mais c'est là une conjecture toute gratuite et sans preuve aucune ; on a dit aussi que Mosment avait coutume de ne pas se servir de nacelle, qu'il opérait debout sur une simple planchette, et qu'au moment de lâcher son parachute, la rupture d'équilibre occasionnée par cet allégement l'avait précipité dans le vide. Il y a
dans cette assertion une double erreur : d'abord le ballon de Mosment était muni d'une nacelle, peu profonde à la vérité, et ensuite l'expérience du parachute a précédé d'assez longtemps le moment de la catastrophe. Pourtant, dans cette neuvième ascension, Taéronaute avait négligé une précaution qu'il avait prise lôrs de ses précédents voyages, à savoir de suspendre dans le filet sa nacelle à peine profonde de 30 à 35 centimètres. A-t il comme le dit V. Derode, contemporain de l'événement, fait un faux mouvement en voulant saisir la corde de la soupape, et. perdu par suite l'équilibre? C'est fort possible.
De son côté, le célèbre chimiste Dubrunfaut qui, à l'âge de neuf ans, avait été témoin de cette tragique expérience, a publié à son sujet une notice fort intéressante dans la Revue agricole, industrielle, littéraire et artistique de la Société de Valenciennes (1878). Il s'appuie, dans sa narration, sur ses souvenirs personnels d'abord, puis sur un dossier de pièces officielles réuni naguère par S. Bottin, secrétaire-général de la Préfecture du Nord. Ce dossier se composant des pièces suivantes, faisait partie de la collection Dubrunfaut:
i» Une lettre du juge de paix qui a relevé le corps deMosment immédiatement après sa chute-;
2® Le rapport fait par trois médecins, Lestiboudois, Féron et Cavalier, chargés de faire l'autopsie du cadavre ;
3® Une lettre de Duriez, ami de Taéronaute, sur les circonstances qui ont accompagné les préparatifs de l'ascension ;
4® Diverses lettres et pièces relatives à la chute de l'aérostat dans le département des Ardennes ;
5° Une notice historique sur cette ascension et sur les causes conjecturales de son fatal dénouement. Le rédacteur de cette note admet que le ballon chargé de l'aéronaute ne s'est pas élevé au delà de 1500 toises, d'où il conclut que le mal des montagnes n'a pu être la cause de l'accident.
Dubrunfaut s'appuie en outre sur diverses pièces existant dans les archives de la Société des Sciences de Lille.
De tous ces documents et de ses souvenirs personnels, il conclut que c'est bien au mal des montagnes qu'a succombé François Mosment, tout comme Sivel et Crocé-Spinelli dans le Zénith en 4875. D'après lui, Mosment a voulu faire mieux que Gay-Lussac, qui quelques mois auparavant s'était élevé jusqu'à 7000 mètres, il a voulu monter le plus haut possible. On a pu suivre son ballon à l'œil nu pendant plus d'une heure et, un moment avant de devenir indistinct, on peut admettre qu'il avait encore un diamètre apparent de moins de 1 millimètre. Or le diamètre réel du ballon était de 7 mètreSi
on peut donc calculer, dit Dubrunfaut, que a la hauteur verticale réelle du ballon, déduite des lois connues de la vision en fonction de la distance, n'assigne pas à cette distance une hauteur inférieure à 7 ou 8 mille mètres ; et, si Ton considère le chemin parcouru verticalement par le ballon pendant les 10 minutes où je l'ai perdu de vue, on reconnaîtra que son altitude a dû être supérieure à celle qu'on a reconnue capable de produire des syncopes mortelles. » L'autopsie constata d'ailleurs, qu'au moment de la chute, l'aéronaute était en état de syncope.
L'hypothèse de Dubrunfaut paraît donc assez justifiée et elle est, en tout cas, beaucoup plus scientifique et plus plausible que celle du suicide ou de la perte d'équilibre à la suite de l'expérience du parachute (1).
La mort de Mosment avait produit à Lille une grande impression et le souvenir de cette catastrophe n'était pas encore effacé chez nos concitoyens,, lorsqu'on 1812 un autre aéronaute vint faire au Cirque de nouvelles ascensions. Pour ne pas éloigner les spectateurs, il lui fallut spécifier sur ses programmes que sa nacelle serait entourée d'un filet le garantissant de toute chute. Ce voya- • geur aérien, qui s'appelait Augustin, se donnait le titre d'aéronaute breveté, auquel il ajoutait parfois celui de peintre du Roi de Westphalie. Il serait curieux de constater qu'il existait un lien quelconque entre Taéronaute Augustin et le miniaturiste du même nom si réputé au commencement du XIX® siècle.
Nous ignorons de quel brevet pouvait bien être nanti le sieur Augustin, toutefois ce n'était pas un débutant quand il vint exécuter, le 31 mai 1812, au Cirque de Lille, son quinzième voyage aérien, au profit des indigents. Il avait fait 3 ascensions à Versailles, 3 à Paris, 2 à Rouen, 2 à Rotterdam et 4 à Amsterdam.
Augustin offrait de donner connaissance des procès-verbaux de ces diverses expériences aux amateurs qui pouvaient les consulter à l'Hôtel de Ville, dans la salle du Conclave, où ils étaient déposés ainsi que deux dessins de la main de l'aéronaute, représentant sa première ascension à Amsterdam et sa descente dans la Nord-Hollapide, après avoir traversé la raer à la hauteur de 1954 toises.
On pouvait également voir au Conclave le ballon, construit en taffetas, entièrement gonflé d'air atmosphérique pour le l'aire paraî-
(1) Outre la notice de Dubrnnfaul, nous avons utilisé dans ces notes sur Mosment, des articles parus dans l'Artiste, Revue hebdomadaire du Nord de la France, sous la signature de A. VVacquez (novembre et décembre 1850). Ces articles avaient été faits eux-mêmes d'après les reaseignemeuls iouruis par M. Tb. bemet.
ire dans toute son ampleur ; un miroir avait môme été disposé près de son appendice et permettait d*en voir l'inlérieur.
Augustin se tenait lui-même à la disposition des visiteurs pour leur faire examiner son ballon et ses accessoires, et leur donner toutes les explications désirables sur la science de Taérostation. Oc voyait tout cela pour la modique somme de 10 sols.
Voici d'ailleurs les dimensions exactes et les poids des différentes parties de cet aérostat composé de deux hémisphères séparés par une ceinture.
Diamètre en longueur 7 met. 796
Diamètre en largeur 7 146
Surface 175 m« 033
Volume 217 m» 177
Poids
Ballon avec sa calotte 31 kil. 020
Soupape et sa corde 1 418
Filet 6 275
Cercle qui lie la nacelle au Qlet. . . 2 055 Nacelle, ses cordes^ son Qlet, ses olives 6 348 M. Augustin, presque à jeun, ses vêtements, sa montre, son argent . . 73 535
Vingt-un drapeaux 666
Parachute, cage, lapin 669
Bouteille de vin, poulet rôti, tire-bouchon 2 018
Pistolet, papiers,boutcilles d'aromates 410
Porte-voix, ancre et corde de l'ancre . 2 040 Thermomètre, baromètre, électromè- Ire, hygromètre, vessie à robinetde
cuivre 2 395
Deux petites bouteilles pleines d'eau . 1 381
Pigeon vivant 352
Total 130 582
Quand le ballon était gonflé, il avait une force ascensionnelle de 38 kilos.
Le 31 mai, jour fixé pour Texpérience, dès trois heures du matin, Augustin monta ses appareils à hydrogène, mais le gonflement ne put commencer qu'à onze heures. Vers midi, il s'éleva un vent si violent du sud-ouest que l'aérostat, battu par les rafales, ne pouvait être maintenu que difficilement par les douze hommes qu'on ^vait attelés au Qlet. Augustin dut renoncer à son projet primitif de
aire des ascensions captives pour des dames aventureuses qu^ avaient manifesté le désir de risquer une excursion dans les airs. Cependant cette bourrasque s'apaisa peu à peu et^ vers quatre heures, quand les autorités, ayant à leur tête le général baron Olivier, commandant la 16® division, le baron Duplantier, préfet du département et le général Macors, vinrent prendre place dans la loge qui leur avait été réservée, tout était prêt pour le départ.
Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ci-après la relation faite par l'aéronaute lui-môme de son expérience, d'autant plus qu'elle renferme des détails intéressants et, notamment, l'opinion d* Augustin sur la cause de la mort de Mosment.
« A 5 heures 40 minutes j'essayai la force ascensionnelle de mon ballon qui, plein aux 7 dixièmes, soutenait, outre ma personne, 38 kilog. (77 livres 1/2). M. le général Macors eut la bonté de constater le fait ; je remplaçai un poids de 25 kilog. qui était dans le fond de ma nacelle, par les objets utiles au voyage, des instruments de physique, et li sacs remplis de sable pour me servir de lest.
II fut aussi constaté qu'il me restait encore une force d'ascension de 6 kilog. ; je pris mon drapeau de la main droite, et de l'autre je présentai des rubans à quatre dames de la ville qui me firent l'honneur de les tenir ; je &s de cette manière le tour de l'enceinte, et, m'arrêtant devant les autorités que je saluai, je lâchai les rubans à 5 heures 59 minutes.
L'atmosphère était en ce moment dans un calme si parfait, que je nci'élevai doucement en parcourant une ligne peu différente delà verticale ; je saluai démon drapeau. L'espace immense que mon œil embrassait, les acclamations unanimes et prolongées des spectateurs, la superbe ville sur laquelle je planais, et la mer qui réfléchissait les rayons du soleil, me causèrent une admiration que je ne puis décrire ; je jetai plusieurs drapeaux, et laissai Qler mon ancre à 20 mètres de la nacelle pour me servir de point de mire. Je fus porté par un léger vent S. -0. justement au-dessus de l'endroit où le malheureux Mosment, victime de son courage imprévoyant, tomba le 7 avril 1806 dans les fossés : j'y jetai un pavillon, et mon cœur se serra 1...
Mon ballon commençait à donner des signes de dilatation, et je montais toujours, je lâchai le parachute supportant un lapin dans une cage d'ozier, je le vis avec étonnement descendre plus de 3 à 400 mètres avant de s'ouvrir, etplaner ensuite fortlongtemps avant de toucher la terre ; il était 6 heures 11 minutes. Je visitai mon baromètre à syphon et je notai exactement la hauteur de mercure
dans les deux branches ; mon thermomètre à l'ombre marquait 2 degrés sous zéro : j'étais alors à 2795 mètres,
La soustraction du poids de mon parachute me fit monter avec rapidité, le gaz hydrogène s'échappa à grands Ilots par Tappendice et par une soupape supérieure que je tenais ouverte ; en quelques minutes j'avais franchi les nuages qui me dérobèrent la vue de la terre, et qui bientôt me parurent y toucher et se transformer en montagnes de neiges flottantes. J'attachai un billet au col du pigeon qui était hbre depuis quelques instants sur le bord de ma nacelle ; je le poussai dehors : comme il était couleur ardoise^ je le perdis bientôt de vue. J'arrivai à une région extrêmement froide, et je vis avec surprise s'agiter les huit petits drapeaux avec lesquels mon ballon était pavoisé ; il tourna plusieurs fois sur lui-môme, et je m'aperçus que j'allais traverser un nuage énorme et d'une couleur sombre ; comme je le soupçonnais chargé de fluide électrique, par les mouvements de rotation que son approche seule venait de me faire éprouver, je voulus m'en assurer au moyen de Télectromà tre ; j'étendis le bras hors de ma nacelle, et à l'instant les pailles se séparèrent et augmentèrent leur distance de plus d'une ligne et demie, comme elles l'auraient fait par la présence d'un b&ton de cire à cacheter frotté avec du drap : je n'eus que le temps de faire un trait avec mon crayon sur la planche de mon baromètre à la hauteur du mercure. Le thermomètre marquait 13 degrés sous zéro: il était 6 heures 18 minutes : je me trouvai à l'instant dans une obscurité profonde, et atteijit d'un froid humide et insupportable ; une odeur sulphureuse oppressait ma poitrine, et mon ballon, en se frayant un chemin à travers cette vapeur épaisse de 36& mètres^ faisait entendre un bruit semblable au sifûement d'une pierre lancée avec une fronde.
Arrivé au sommet de ce nuage^ je trouvai mon aérostat et mes habits couverts d'un givre qui, frappé des rayons du soleil, se changea aussitôt en goutelettes d'eau semblables à la rosée ; j'avais mis une minute à le traverser et je marquai le point où le baromètre était descendu : le thermomètre indiquait 17 degrés audessous du point de congélation. J'ouvris ma soupape et ayant mis mon drapeau en poupe, je vis les flocons de ce nuage se précipiter l'un sur l'autre par des ondulations qui lui faisaient prendre toutes sortes de formes; sa marche et la mienne étaient diamétralement opposées; j'emplis alors de l'air de mes poumons une vessie à robinet (1) ; je voulus observer l'hygromètre, mais le cheveu était rompu,
^1) Le but de cette expérience était de s'assurer si aux grandes altitudes^
Je tenais toujours ma soupape ouverte ; la douceur de la température dans laquelle je rentrais, le changement de forme démon ballon qui devenait flasque dans tout le pôle inférieur, m'avertirent que je descendais sensiblement ; le courant d'air qui m'entraînait se dirigeait sur Menin, et je pouvais distinguer jusqu'à Bruges dans Téloignement. Je calculai avec la carte à quelle dislance j'étais de Lille, et je me rappelai m'être engagé envers plus de cinquante personnes à ne faire qu'un trajet de deux à troislieues, plusieurs de mes souscripteurs m'ayant témoigné le désir de me suivre à cheval et en voiture, pour assister à ma descente.
En m'approchant de la terre, je jetai successivement plusieurs sacs de lest, pour me tenir à une hauteur médiocre, afin de choisir Tendroit le plus convenable ; je jetai la vue sur un terrain qui me parut inculte, et je dirigeai si heureusement ma marche, que je vins m'y poser aussi doucement que l'aurait fait un oiseau, et mon ancre enfoncée dans la terre fraîchement labourée, ma nacelle et mon ballon demeurèrent immobiles.
Etant encore à une hauteur d'environ 80 mèlres, j'avais aperçu au coin de ce terrain un berger qui fuyait avec son fils et ses moutons ; je me servis de mon porte-voix pour l'appeler, mais en vain. Etant arrivé à terre, je renouvelai mes instances et lui promis un Napoléon d'or s'il voulait m'approcher; mais limide comme un lièvre, il se couchait sous les arbres et dans les haies ; je me décidai donc à attendre les personnes qui devaient me rejoindre et les villageois des environs ; il était 6 heures 28 minutes.
Comme j'avais pris très peu de chose pendant la journée, je fus charmé de pouvoir faire usage de mes provisions. Au bout d'un grand quart d'heure, les habitants des campagnes arrivèrent de tous côtés, se précipitant autour de moi. Comme la foule augmentait et se pressait de manière à m'exposer à être suffoqué, je demandai le Maire de la commune voisine ; il était absent : l'adjoint, M. Delcourt, vint et Qt faire avec peine un peu de place autour de moi ; je sus de lui que j'avais pris terre entre Bondues et Linselle, près le village de Roncq, à un myriamètre et demi (3 lieues), au N.-E. de Lille. M. le commissaire de police Toulotte, fut le*premier qui arriva de celte ville; il m'aida à vuider
*'homme éprouve une plus grande difficulté à respirer, et s'il exhale la même quantité d'acide carbonique de ses poumons qu'à la surface de la terre. Augustin emplit la vessie en cinq inspirations, tandis qu'à terre il ne pouvait atteindre le même résultat qu'en six inspirations. A la descente du ballon, cette vessie fut désentlée par des curieux indiscrets, de sorte qu'il ne put en analyser l'air.
mon ballon que je pliai dans ma nacelle; on le porta ainsi jusqu'à Tauberge de la Groix-Blanche, où l'on me délivra un procès verbal de descente signé de M. Tadjoint et de plusieurs assistants.
M. le chirurgien-major du 17% qui m'avait suivi, m'offrit une place dans sa voiture, et nous rentrâmes à Lille à dix heures du soir. Les applaudissements et les marques de satisfaction que les habitants voulurent bien me prodiguer, firent sur mon cœur une impression délicieuse dont je ne perdrai jamais le souvenir.
Le parachute est tombé à Marcq, et le lapin qui m'a été rapporté avec lui, n'a éprouvé aucun mal ; le pigeon n'est point encore rentré dans sa volière.
Je crois devoir profiter de cette occasion pour émettre mon opinion sur la chute de l'infortuné Mosment. M. Oarnerin Tattribue à l'ignorance, sans plus d'explication; MM. Blanchard etRobertson, au sommeil léthargique, qui a dû, selon eux, s'emparer de l'aéronaute dans les hautes régions qu'il a parcourues. Des personnes dignes de foi et témoins oculaires, m'ayant donné tous les renseignements possibles sur les circonstances qui ont précédé et accompagné ce voyage, je vais essayer d'expliquer' les causes de la mort de mon malheureux ami.
Le ballon dont s'est servi Mosment avait déjà fait plusieurs ascensions ; il fut obligé d*y faire des réparations considérables ; le vernis dont il Tenduisit, d'une mauvaise composition et qui n'était pas sec le jour de rexpérience,fbndait et coulait sur la partie de l'aérostat exposée aux rayons du soleil : sa soupape en fut baignée; les taffetas du ballon qui adhéraient les uns aux autres et la corde collée contre eux et retenue par leurs plis, rendaient inutiles tous les efTorts qu'il faisait pour ouvrir sa soupape. Allarmées par ces obstacles, plusieurs personnes s'opposaient à son départ; mais Mosment réussit à les persuader que le soleil du midi lui donnerait les moyens de la faire jouer à volonté, et que d'ailleurs son appendice suffisait pour donner issue au gaz dilaté. Il entra donc dans sa nacelle : un vent d'est soufflait avec violence, il témoigna à un de ses amis la crainte qu'il avait d'être jeté contre les maisons qui avoisinent le Cirque, cette personne lui donna imprudemment le conseil de se défaire de tout son lest, ce qu'il fit aussitôt. Il s'éleva avec la rapidité d'une flèche, et l'on put s'apercevoir que sa nacelle était suspendue au cerceau par des cordes beaucoup trop longues et inégalement tendues : ce qui lui imprima un mouvement d'oscillation effrayant pendant tout le temps qu'il salua les spectateurs, de son drapeau. Arrivé en quelques minutes à une hauteur extrême, et dépourvu de tout instru-
ment pour en Juger, sa rupture d'équilibre étant de plus de 25 kilog., son ballon adû se tendre avec violence et s'éloigner davantage de lui, en remontant dans le filet. Effrayé du danger qu'il courait, il sera probablement monté sur un de ses bancs pour saisir l'appendice qui devait naturellement lui échapper, et délier le cordon qui s'opposait à la sortie du gaz dilaté ; mais le poids de son corps faisant pencher la nacelle d'un seul côté, elle a dû faire bascule et précipiter l'aéronaute ; ses mains fortement déchirées par les cordes ont prouvé qu'il n'était pas endormi au moiiient de la chute, puisqu'il a fait des efforts pour se retenir. »
c Augustin .'., aéronaute breveté, b
Gomme on le voit, cette supposition d'Augustin contrecarre absolument l'hypothèse de Blanchard et de Robertson,reprise plus tard parDubrunfaut,que Mosment aurait succombé au mal des montagnes.
Gomme on Ta vu par son récit, l'ascension d'Augustin avait des prétentions scientifiques : il fit notamment des observations thermométriques à différentes altitudes, en voici le tableau :
leures
Hauteur en
Hauteur en
Hauteur en
Degrés du thermo-
mètres.
toises.
pieds.
mètre centigrade.
4» de chaleur.
6 il
1» 3/10 de froid.
9M/5 de froid.
13 de froid.
17« de froi^.
Quant aux constatations hygrométriques, elles ne purent être faites que jusqu'à 2000 mètres, par suite de la rupture du cheveu de l'appareil, et elles prouvèrent que l'air est d*autant moins chargé dliumidilé à mesure qu'on s'élève dans Tatmosphère.
Arrivé à la plus grande altitude, Augustin devait aussi vider deux bouteilles pleines d'eau, qu'il avait emportées,afin de recueillir de l'air de ces hautes régions, pour en faire une analyse comparative avec l'air de la surface du sol, mais il n'accomplit pas cette partie de son programme.
En somme, ce voyage aérien, bien qu'assez court, avait convenablement réussi.
En cette môme année 1812, l'aéronaute, peintre du roi de Westphalie, fit une nouvelle ascension à Douai, vers la fin du mois de juillet, malgré un vent violent, il s'en tira encore à son honneur.
Le 15 août suivant, jour de la fête de l'Empereur, il effectua à Cambrai son 17* voyage aérien. A cette occasion il augmenta le
volume de son ballon elle décora d'einblèmes et de figures allégoriques. Enfin, vers la môme époque, la municipalité d'Arras s'arrangea avec Augustin pour rehausser Téclat de sa fête communale par une ascension aérostatique.
Nous ne savons si cet aéronaute fit encore d'autres ascensions dans notre région^ mais il poursuivit le cours de ses voyages aériens pendant plusieurs années encore, car il existe des relations imprimées de ses 31«, 32* et 33* voyages aériens faits à Lyon à partir du 31 mai 1847 (1).
Les expériences aérostatiques que nous avons à relever dans noire région du Nord, après celles d'Augustin, sont loin d'être aussi intéressantes que ces dernières, et ont, pour la plupart, le caractère banal d*un divertissement ajouté au programme des fêtes populaires. Toutefois on peut encore en citer quelques-unes qui eurent lieu dans la première moitié de notre siècle.
C'est d'abord celle de Mlle Garnerin, nièce du célèbre aéronaute Jacques Garnerin qui perfectionna le parachute.
Remise plusietirs fois, cette ascension eut lieu enfin le 23 juin 1828 sur le Champ de Mars de Lille. L'în/repid« aéroporiste^ comme l'appellent les relations de l'époque, s'éleva assez lentement et les spectateurs purent contempler longtemps son ballon, jusqu'à ce qu'il ne parût plus qu'un point dans l'espace. A ce moment, la nacelle se détacha de l'aérostat, le parachute qui la surmontait se déploya et Mlle Garnerin, impassible, descendit dans la plaine de Wazemmes au milieu des moulins. Une demi-heure après son départ, elle était de retour au Champ de Mars aux applaudissements et aux acclamations des spectateurs.
Une autre expérience aérostatique qui n'a d'intérêt qu'à cause du nom de son organisateur, eut lieu, aussi sur le Champ de Mars à Lille, le 5 juillet 1829. Elle consistait dans l'ascension de quatre petites montgolfières, opérée par le fils Angion. Angion était un original, un type fort connu des Lillois de ce temps-là ; ancien élève de l'École Polytechnique, dit-on, bohème sans vergogne, grand amateur de beuveries et de flâneries, il en était arrivé d'avatar en avatar, à être maître d'écriture et peintre d'enseignes. De très-grande taille, c'est à lui, qu'à partir de 1826, au cortège de la procession de Lille, incomba le rôle du tambourmajor grotesque, dessiné par Horace Vemet, que le peuple bap-
(1) Pendant les séjours qu'il faisait à Lille, Augustin logeait dans la famille de M. Clainpanain, collectionneur Lillois, qui possède, entre autres miniatures de cet artiste^ un portrait du malheureux Mosment.
Usa de suite du nom de tambour-major des Hurlus. C'est au café Ma campagne que ces ballons furent lancés, entre 7 et 8 heures du soir, au son d'un orchestre.
C'est également dans ce café qu'en 1832 le public pouvait prendre d'avance ses billets pour Tascension qu'annonça pour le 24 juin. M» Margat, aéronaute du roi .
L'expérience, qui était le &2* voyage aérien de M. Margat, devait s'eiïèctuer avec un ballon de taffetas dont 48 largeurs formaient la circonférence. On devait, pendant les préparatifs du gonflement, et pour faire prendre patience aux spectateurs, fabriquer devant eux du gaz hydrogène et en gonfler un petit ballon de baudruche précurseur du grand aérostat. Une girafe, égale* ment en baudruche, devait aussi être gonflée et circuler captive parmi les spectateurs. Le prix des places était tarifé & 3 fr., 2 fr.» et Ir. 75.
Mais des pluies abondantes contrarièrent les préparatifs et l'ascension fut remise au dimanche suivant, 1*' juillet. Dans Tannonce qui signale cette remise, M. Margat s'intitule aéronaute du roi et de l'armée d'Afrique.
L'ascension eut lieu au jour flxé devant une foule immense; et la ballon, poussé par une brise légère, parut prendre la direction de Yalenciennes. On resta sans nouvelles du voyageur pendant quelques jours ; cnfln il arriva à Lille le 3 juillet à ô heures^ annonçant que sa descente s'était effectuée le dimanche soir et sans accident dans une petite commune des environs de Cambrai. Ce retard empêcha M. Margat de faire, au théâtre, le lundi 2 juillet, comme il l'avait promis, la relation de son ascension.
Il faut croire que cette expérience ne fut pas très-lucrative pour l'aéronaute, car les journaux du temps annoncèrent quelques jours après, qu'à la demande générale et pour dédommager M. et Mme Margat, un grand spectacle aérostatique aurait lieu le 15 juillet sur TËsplanade près du Manège»
Ce spectacle devait commencer par des détonations aériennes, puis quatre ballons captifs devaient enlever un quadrupède vivant ; arrivé à une grande hauteur, l'animal opérerait sa descente en parachute.
Enflui aprèsl'ascension d'un ballon précurseur, à 6 heuresi une Vénus en baudruche» de grandeur naturelle, devrait être empor^ tée dans l'espace par une flottille de cinq ballons. Nous ne savons si ce projet put être réalisé*
Notons encore l'ascension faite à Yalenciennes^ au mois de sep*^ tembre 1850^ par M» et Mlle Godard. Leur ballon, la Ville de Bgr*
deaux^ fui gonflé sur la place Sl-Géry, mais, comme l'ascension devait avoir lieu sur la place Vcrle, on flt transporter Taérostat tenu captifpar une vingtaine de cuirassiers. Cette promenade du ballon planant au-dessus des toits permit à la foule de le voir et de Tadmirer gratis. Â cinq heures et quart, il vint se placer en face des autorités parmi lesquelles se trouvait le ministre de Tagriculture et du commerce. Mlle Godard monta dans la nacelle vis-àvis de son père ; un petit singe, Qxé sur une chaise de poupée, fut attaché au parachute et l'immense aérostat s'éleva lentement dans les airs. Grâce à la sérénité de l'atmosphère, les spectateurs ne le perdirent pas de vUe jusqu'au moment de sa descente près de la forôt de Raismes à 4 kilomètres de la ville.
Enfin signalons, pour terminer ces notes^ lo spectacle aéronau tique équestre, offert au public, à la guinguette de la Nouvelle- Aventure à Lille, le 2 juillet 1851, par M. Poitevin. M. Poitevin faisait suivre son nom dans ses prospectus du titre « d'ingénieuraéronaute, renommé en Italie, en Russie, à Paris et en Belgique par ses nombreuses excursions aériennes scabreuses i . Selon lui, son aérostat colossal, qu'il appelait le Zodiaque, pouvait enlever 2,000 kilos ou 26 personnes au moins ; il ne pesait que 150 kilos avec tous ses agrès. Le ballon, le Qlet et les cordages, tout était en soie.
c A sept heures précises, le gigantesque ballon s'élèvera, dit le prospectus, dans les immensités des deux, enlevant M. Poitevin, monté sur un joli cheval vivant, et libre, sans plateau, sans nacelle, et sans autres moyens d'équitation que ceux employés ordinairement par les amateurs de courses. »
L'ascension eut lieu à l'heure dite et Poitevin s'éleva majestueux* sèment, campé sur un petit poney ; un domestique monté dans la nacelle, l'accompagnait. La descente s'effectua très heureusement à 7 h. 45 min. sur le territoire de LaVentie, à 7 lieues de Lille. Poitevin n'avait pas projeté d'aller aussi loin, mais, à une grande hauteur^ son cheval, pris de mouvements convulsifs^ détermina la chute d'un sac de lest; par suite, le ballon remonta et fut emporté par un courant à une grande distance.
Malgré le désir du public, Poitevin ne renouvela pas son expérience; il n'avait pas trouvé les résultats pécuniaires suffisamment brillants ; le nombre de spectateurs avait été assez restreint, et beaucoup de Lillois avaient préféré assister au grand festival de musique qui avait lieu le môme jour, que de contempler l'ascension d'un aérostat.
A partir de cette époque les ascensions aérostatiques se multi*' plient dans notre région, elles deviennent le complément obligé
de toute fête publique ; mais, à rencontre de celles qui se faisaient dans le début et qui avaient la prétention d'èlre des expériences scientifiques, elles ne sont plus que de simples spectacles.
Arrivent les événements de 1870, et Ton entrevoit un autre avenir pour Taérostation ; les ballons ont servi de moyens de correspondance pendant le siège de Paris, dès lors leur utilité pour la défense nationale apparaît^ A l'imitation des sociétés de gymnastique, des associations aéronautiques se fondent à Tourcoing et à Lille; et de hardis jeunes gens se préparent par des ascensions répétées, à devenir des pilotes habiles qui, le moment venu, sauraient rendre à la patrie de précieux services en renouvelant les exploits légendaires de leurs prédécesseurs de 1870.
Ces sociétés méritent certainement d'être encouragées ; d'ailleurs l'aérostation peut devenir un sport comme un autre, et les émotions qu'elle procure sont bien propres à faire battre le cœur des aventureux. Et puis, voyager dans l'espace, aller surprendre les mystères des nuages, scruter les profondeurs de Tazur, s'élever vers le ciel, ne fut-il pas de tout temps l'idéal de l'humanité? L'ivresse de cette montée vers l'inconnu n'est certes pas banale et doit être pour beaucoup dans la vocation d'un aérostier.